Le Baphomet. Klossowski, faire sauter le verrou de l’identité

La lecture du Baphomet de Pierre Klossowski laisse une impression d’étrangeté rare. D’une part, l’auteur développe une théorie des intensités inquiétante qui dissout ses personnages, les modifiant sans cesse au gré des souffles déchaînés. De l’autre, l’expression stylistique semble directement tirée du XIII ème siècle et de la tête du Grand Maître de l’Ordre des Templiers. L’auteur théologue nous fait vivre les affres existentiels de cet hérésiaque d’une autre époque qu’il réinvente pour explorer un monde dans lequel la catégorie homme laisse la place aux souffles, « oublieux d’avoir jamais eu un corps ». On peut également se demander s’il ne décrit pas une back-room gothique pour moines-soldats, la pornographie suintant tout au long du récit, sans qu’on sache au juste si elle est issue des actions des corps dans cette forteresse où les regards se substituent à la parole, si elle est inspirée indirectement par les mots et les pensées du Grand Maître, ou tout simplement co-substantielle à la dissolution des identités des personnages. Sans compter le saut dans le temps en 1964 qui ajoute à la confusion.

Deleuze, dans Logique du sens, écrit sur Klossowski, préparant sa réflexion sur le syllogisme disjonctif qui trouvera son prolongement dans l’anti-oedipe.
« L »oeuvre de Klossowski est construite sur un étonnant parallèlisme du corps et du langage, ou plutôt sur une réflexion de l’un dans l’autre. Le raisonnement est l’opération du langage, mais la pantomime est l’opération du corps. Sous des motifs à déterminer, Klossowski conçoit le raisonnement comme étant d’essence théologique, et ayant la forme du syllogisme disjonctif. A l’autre pôle, la pantomime du corps est essentiellement perverse, et a la forme d’une articulation disjonctive. Nous disposons d’un fil conducteur pour mieux comprendre ce point de départ. Par exemple les biologistes nous apprennent que le développement du corps procède en cascade : un bourgeon de membre est déterminé comme patte avant de l’être comme patte droite, etc. On dirait que le corps animal hésite, ou procède par dilemnes. De même le raisonnement va par cascades, hésite et bifurque à chaque niveau. Le corps est un syllogisme disjonctif ; le langage est un oeuf en voir de différenciation. Le corps cèle, recèle un langage caché ; le langage forme un corps glorieux. L’argumentation la plus abstraite est une mimique ; mais la pantomime des corps est un enchaînement de syllogismes. On ne sait plus si c’est le pantomyme qui raisonne, ou le raisonnement qui mime. »
« D’où ce qui fait le caractère étonnant de l’oeuvre de Klossowki : l’unité de la théologie et de la pornographie (…), ce qu’il faut appeler pornologie supérieure. C’est sa manière à lui de dépasser la métaphysique »

Parmi les thèmes nietzschéens, on retrouve le thème de la transmutation des valeurs opérée par une transsubstantiation. Sainte Thérèse d’Avila annonce au Grand Maître le renversement de l’ordre de Dieu « Le nombre des élus est clos. Dès lors, le genre humain a changé de substance : celle-ci n’est pas plus damnable que sanctifiable. De là, ce pullullement infini, qui trompe ton discernement ! Si lourd est le poids des expirés qu’il déséquilibre l’économie des sphères. Cette prodigieuse quantité d’âmes tourne en vain sur elle-même. Sache que pour peu que les souffles échappent à ta vigilance et qu’ils éventent quelque oeuvre de chair, ils s’infiltrent non pas seulement à deux ou trois comme lorsqu’ils s’amalgament, mais à cinq, mais à sept dans un seul utérus, avides de s’arroger un embryon sur lequel se pouvoir décharger de leurs coulpes antérieures et se refaire une vertu… » (Le Baphomet)

« Dieu ne peut plus garantir aucune identité. C’est la grande pornographie, la revanche des esprits à la fois sur Dieu et sur les corps. » (Deleuze)

« Le Baphomet, transformant en mythe la légende des Templiers, traduit, avec une somptuosité baroque, cette expérience de l’éternel retour – assimilée ici aux cycles de la métempsycose et rendue par là plus comique que tragique (à la manière de certains contes orientaux)  » (Maurice Blanchot)

Citons Jean Decottignies
http://supervielle.univers.free.fr/textes_decottignies.htm
« … Soyons clairs : lecteurs de la seconde moitié du xxe siècle, comment ne pas tenter, à l’égard des personnages stendhaliens et gioniens, le coup de force de les confronter avec les figures élaborées par l’auteur des Lois de l’hospitalité ? Face à Lamiel, à Sansfin et à Angelo, osera-t-on affirmer que jamais un romancier dit classique n’envisage de dénoncer ses personnages, ou pour parler comme l’époux pervers de Roberte, de faire sauter le verrou de leur identité ? Instant poétique, où la narration s’altère, laissant se dégrader l’instance qu’on dénomme personne humaine, exhibant le caractère aléatoire de ce « postulat » appelé homme. Instant où, dans le traité De l’amour, surgit passagèrement l’image du Don Juan. C’est donc une méthode qu’induit pour moi l’œuvre – philosophique et romanesque – de Klossowski. De sorte que, privilégiant au passage un livre pour lequel son auteur avoue encore sa prédilection, je voudrais que l’étrange figure du Baphomet me serve ici d’annonce allégorique. Je n’oublie pas que ce nom nous reporte aux symboles les plus anciens de la contestation intellectuelle, à la parole magique, dans son émergence scandaleuse, avant que ne la réprime le discours de la théologie. Observez, dans le célèbre Dogme et rituel de Haute-Magie d’Eliphas Lévi, de l’image de ce bouc dressé sur ses pattes de derrière, communément appelé Baphomet. Outre les cornes qui inscrivent au front même de cette figure la marque de la dualité, il se caractérise par le geste disjonctif des mains, dont la droite désigne, « en haut la lune blanche de Chesed », tandis que l’autre montre « en bas la lune noire de Geburah »; le bras levé porte l’inscription « Solve », l’autre « Coagula » ; la description ajoute : « L’un de ses bras est féminin, l’autre masculin ». Comment pareille figure pourrait-elle fonder ce qui s’appelle un dogme, dès lors que tout en elle tend à exclure le choix, et qu’elle inscrit dans tous ses détails le signe du « binaire impur », forme constitutive de l’hérésie, de la « subversion » et de la « folie » ? Le Baphomet est l’ennemi de Dieu ; il fait éclater l’ordre divin du Logos, ordre de la simplicité et de l’univocité du langage. Du côté des choses, aussi bien que du sujet, le geste et la parole magiques, dans leur originelle violence, signifient la perte de l’identité ; par eux est disqualifiée toute définition de l’être, aboli le pouvoir des signes. A l’harmonie du théologique s’oppose le désordre du démoniaque.
Expansion légitime du symbole hermétique, le Baphomet de Klossowski est androgyne, ainsi que le laissaient entendre certains détails de l’image traditionnelle. Sa fonction est de poser, tant pour son être propre que pour ceux qu’il tient sous son charme, le problème de l’identité. A son action « aucun nom propre ne subsiste », pas plus que ne résiste « la haute idée que chacun a de soi-même ». Par là, il est l’autre de la divinité : tenant en échec l’ordre de la mémoire, c’est dans l’oubli d’eux-mêmes qu’il abolit les êtres. « Prince des Modifications de l’Etre », il étend à perte de vue l’hésitation constitutive de l’univers.
L’action du Baphomet pour troubler l’ordre divin consiste à mêler les souffles des âmes après la mort, de manière à interdire la résurrection de chacune dans le corps qui lui fut assigné par la providence divine. Dès qu’un souffle étranger s’insinue dans un être, cet être est irrémédiablement voué au disparate, à la scission, à l’intensité de la différence, dans une participation qui est la véritable désaliénation. C’est pourquoi le Baphomet de Klossowski déclare : « Je ne suis pas un créateur qui asservit l’être à ce qu’il crée, ce qu’il crée à un seul moi, et ce moi à un seul corps. » « 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>