Cosmos de Gombrowicz, un essai d’organiser le chaos 21 mars, 2007
Posté par ej dans : Littérature et modes d'existence , trackbackMieux que Sartre, les personnages de Gombrowicz expriment un malaise. Eprouvent une sorte de nausée lubrique mêlée d'humour, et produite par leurs cogitations scabreuses à force d’absurdité. Leur subjectivité est sale, honteuse, leurs pensées pathétiques, monstrueuses, inavouables, et elles finissent toujours par contaminer l'atmosphère. Peu à peu, leurs délires se construisent, leurs obsessions dérisoires prennent consistance jusqu'à surgir scandaleusement dans la réalité. Ils l’avaient ardemment désiré, ils en sont conscients… et pourtant malgré eux… comme s’ils étaient poussés par une force obscène qui voudrait engrosser l’ordre ordinaire.
Cosmos offre une illustration étonnante de la formule du désir constructiviste de Deleuze-Guattari. On y observe des désirs prendre forme, partant d’idées vagues, fugaces, mouvantes, mal formulées, qui sont encore au niveau moléculaire, d’associations bizarres et fragiles, instables, mais qui, plutôt que de se dissiper, vont se raffermir, durcir en devenant des représentations de plus en plus claires (processus de molairisation ?), avant de s’installer physiquement dans le monde réel. Gombrowicz y décrit également des processus de capture de codes, nous éclairant peut-être un peu mieux sur des phénomènes aussi insensés que l’accouplement pervers « d’une guêpe et d’une orchidée ».
Préface de Cosmos (chez Folio, traduit du polonais par Georges Sédir, Denoël)
« Quelques extraits de mon journal au sujet de “Cosmos”
1962 - Qu'est-ce qu'un roman policier ? Un essai d'organiser le chaos. C'est pourquoi mon Cosmos, que j'aime appeler “un roman sur la formation de la réalité”, sera une sorte de récit policier.
1963 - Je pose deux points de départ, deux anomalies très éloignées l’une de l’autre : a) un moineau pendu ; b) l’association de la bouche de Catherette à la bouche de Léna. Ces deux problèmes se mettent à réclamer un sens. L’un pénètre l’autre en tendant vers la totalité. Ainsi commence un processus de suppositions, d’associations, d’investigations, quelque chose va se créer, mais c’est un embryon plutôt monstrueux, un avorton… et ce rébus obscur, incompréhensible, va exiger sa solution… chercher une Idée qui explique, qui mette de l’ordre.
1963 – Quelles aventures, quels incidents avec le réel pendant cette remontée du fond des ténèbres ! Logique intérieure et logique extérieure. Ruses de la logique.
Pièges intellectuels : les analogies, les oppositions, les symétries…
Rythmes furieux, brusquement accrus, d’une Réalité qui se déchaîne. Et qui s’effondre. Catastrophe. Honte.
La réalité débordant soudain à cause d’un fait en surnombre.
Création de tentacules latéraux… de cavités obscures… d’engorgements de plus en plus pénibles… freins… virages… tourbillons… Etc., etc., etc.
L’Idée tourne autour de moi comme une bête sauvage… Etc., etc.
Ma collaboration. Moi de l’autre côté, du côté du rébus. Essayant de compléter ce rébus. Emporté par le tourbillon des évènements qui cherchent une Forme.
C’est en vain que je me jette dans ce tourbillon pour que, aux dépens de mon bonheur, …
Microcosme – macrocosme.
Mythologisation. Distance. Echo.
Irruption brutale d’une absurdité logique. Scandaleux.
Points de repère.
Léon célébrant son office.
Etc., etc., etc.
(mais il n’y a rien à craindre, ce sera malgré tout une histoire normale, un roman policier normal, quoique un peu rugueux).
Dans l’infinité des phénomènes qui se passent autour de moi, j’en isole un. J’aperçois, par exemple, un cendrier sur ma table (le reste s’efface dans l’ombre). Si cette perception se justifie (par exemple, j’ai remarqué le cendrier par ce que je veux y jeter la cendre de ma cigarette), tout est parfait.
Si j’ai aperçu le cendrier par hasard et ne reviens pas là-dessus, tout va bien aussi.
Mais si, après avoir remarqué ce phénomène sans but précis, vous y revenez, malheur ! Pourquoi y êtes-vous revenu, s’il est sans signification ? Ah ah ! ainsi il signifiait quelque chose pour vous, puisque vous y êtes revenu ? Voilà comment, par le simple fait que vous vous êtes concentré sans raison une seconde de trop sur ce phénomène, la chose commence à être un peu à part, à devenir chargée de sens…
- Non, non ! (vous vous défendez) c’est un cendrier ordinaire ?
- Ordinaire ? Alors pourquoi vous en défendez-vous s’il est vraiment ordinaire ?
Voilà comment un phénomène devient une obsession…
La réalité serait-elle, dans son essence, obsessionnelle ? Etant donné que nous construisons nos mondes en associant des phénomènes, je ne serais pas surpris qu’au tout début des temps il y ait eu une association gratuite et répétée fixant une direction dans le chaos et instaurant un ordre. Il y a dans la conscience quelque chose qui en fait un piège pour elle-même. »
Deux séries s’entrecroisent tout au long du roman : le thème de la pendaison (un moineau, un bout de bois, un chat, puis Lucien) et l’association de la bouche sale de Catherette à la bouche pure de Léna.
La découverte du moineau pendu (p 15) : « Perdu, couvert de sueur, je sentais à mes pieds la terre noire et nue. Là, entre les branches, il y avait quelque chose qui dépassait, quelque chose d’autre, d’étrange, d’imprécis. Et mon compagnon aussi regardait cela.
- Un moineau.
- Ouais.
C’était un moineau. Un moineau à l’extrémité d’un fil de fer. Pendu. Avec sa petite tête inclinée et son petit bec ouvert. Il pendait à un mince fil de fer accroché à une branche.
Bizarre. »
En pleine nuit, le héros pense que son compagnon est parti revoir le moineau (p 24) : « … il s‘était levé, il était sorti, peut-être pour vérifier un détail et pour scruter la nuit ? (…) il m’irritait un peu que ce moineau nous revienne encore, parade devant nous, comme s’il enflait, se gonflait, se rendait plus intéressant qu’il ne l’était en réalité. Et si cet imbécile était vraiment allé le voir, l’oiseau allait devenir un personnage à qui l’on rend des visites ! »
La bouche de Catherette (p 17) : « Ce que j’avais remarqué chez cette personne était un étrange défaut sur sa bouche d’honnête femme de ménage aux petits yeux clairs : cette bouche était comme trop fendue d’un côté, et allongée ainsi imperceptiblement, d’un millimètre, sa lèvre supérieure débordait, fuyant en avant ou glissant presque à la façon d’un reptile , et ce glissement latéral, fugitif, avait une froideur repoussante de serpent, de batracien, mais pourtant il m’échauffa, il m’enflamma sur-le-champ, car il était comme une obscure transition menant à son lit, à un péché glissant et humide… »
L’association des bouches de Léna et Catherette, la femme de ménage (p26) : « « Quoi ? Les bouches ? ensemble ? » et ce qui me stupéfia en particulier, c’était que ces bouches, celle de l’une et celle de l’autre, maintenant, dans mon imagination, dans mon souvenir, étaient en relation plus étroite que naguère, à table. (…) alors je souris car la déviation dissolue de Catherette, cette fuite vers la saleté, n’avait rien, vraiment rien de commun avec la fraîche ouverture du repli virginal des lèvres de Léna… »
L’association des séries bouche et pendaison (p28) : « Fuchs était-il là-bas près du moineau ?
Le moineau ! Le moineau ! A vrai dire ni le moineau ni Fuchs n’éveillaient mon intérêt, la bouche, certes, était autrement intéressante… Ainsi pensai-je distraitement. J’abandonnai donc le moineau pour me concentrer sur la bouche et il se créa ainsi une sorte de tennis épuisant car le moineau me renvoyait à la bouche, la bouche au moineau, je me trouvais entre les deux, et l’un se cachait derrière l’autre. »
La fin du roman et la dernière victime de la série des pendaison : irruption de l’obsession du héros dans la réalité (p205) : « …J’écartais les branches, je vis le veston de Lucien, le visage. Lucien.
Lucien.
Lucien, pendu par une ceinture. Par la ceinture de son pantalon.
Lucien ? Lucien. Il pendait. J’essayai de l’admettre… Il pendait. »
(p 208) : « … Je souris au clair de lune, adouci par la pensée que l’esprit est impuissant devant la réalité qui déborde, qui détruit, qui enveloppe… Il n’existe pas de combinaisons impossibles… N’importe quelle combinaison est possible…
Oui… Mais les liens étaient minces… minces… et ici le pendu pendait, brutal cadavre ! Et sa brutalité pendante, pan-pan-pan-pan, se reliait harmonieusement au pan-pan-pan-pan du moineau, du bout de bois et du chat, c’était comme a-b-c-d, comme un-deux-trois-quatre ! Quelle cohérence ! Quelle ardente logique, mais souterraine ! Une évidence qui sautait aux yeux _ mais souterraine.
Et cette logique souterraine qui, pan-pan-pan-pan, sautait aux yeux, se dissolvait dans l’insignifiance, comme dans un brouillard (pensai-je) dès qu’on voulait l’appréhender dans les cadres de la logique ordinaire. »
La rencontre des séries : la pénétration d’un doigt dans la bouche du pendu (p 212) « … alors je commençais à avoir peur, vraiment peur, moi avec ce cadavre, ce cadavre et moi, moi et ce cadavre, et je ne pouvais m’en dégager après avoir regardé sa bouche…
Je tendis la main. J’introduisis mon doigt dans sa bouche.
Ce ne fut pas si facile, les mâchoires étaient déjà contractées, mais elles se relâchèrent – j’introduisis le doigt, je rencontrai une langue inconnue, étrange, et un palais, qui me parut froid et très bas comme la voûte d’une cellule, je retirai le doigt…
Je m’essuyais le doigt à mon mouchoir. »





Commentaires»
Bravo pour ce petit article résumant un roman difficile à résumer (il y a tellement de détails!). Personnellement ce livre a changé ma vie. Je l’ai lu presque d’une traite, soumis à une force centrifuge qui m’attirait sans cesse vers la phrase d’après et encore d’après… C’est un mystère vide qu’on veut boucher (comme la doigt dans la bouche du pendu). Je ne sais pas en quoi Gombrowicz aurait créer l’existentialisme, mais je vois en quoi il est structuraliste. C’est un écrivain autant merveilleux qu’il est singulier. Je vois sa pratique comme une voie (une forme de parodie structuraliste), qui s’appliquerait à d’autres médiums. La peinture ou la musique (Zappa est un exemple exact). En tout cas très beau blog. Merci pour cet article.