Deleuze, Marx et la révolution : ce que « rester marxiste » veut dire

Par Isabelle Garo 

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Un article de fond sur la relation entre Deleuze et Marx. Garot balance entre enthousiasme et désamour pour les thèses du co-auteur de Capitalisme et Schizophrénie, semblant déplorer qu’il ait conceptualisé un « devenir révolutionnaire » plutôt que de poursuivre la véritable « Révolution ». De même que Deleuze avait relu Marx, elle invite à une relecture de Deleuze.

« Je crois que Guattari et moi, nous sommes restés marxistes«   (Gilles Deleuze, Pourparlers, Minuit, 1990, p. 7 et p. 232.)

Extraits :
« (…) il est presque surprenant de constater à quel point Deleuze est bel et bien présent dans le paysage intellectuel d’aujourd’hui comme l’une de ses références vivantes, qui alimente colloques, publications et revues, non pas simplement selon le mode du commentaire élogieux mais sur le terrain d’une reprise et d’une poursuite, d’un nouveau militantisme aussi, parfois, et d’une relative mais réelle réhabilitation institutionnelle. « Le siècle sera deuleuzien », « peut-être », avait prédit Foucault. Et il se trouve que le millénaire commençant, est foucaldien tout autant, très localement sans doute, mais d’autant plus fidèlement. Et négriste aussi. D’un tel constat naît une question : comment comprendre que le retrait présent d’un certain type d’engagement politique, la quasi-disparition de perspectives radicalement alternatives au capitalisme, s’accompagne du projet maintenu d’une autre conception de la ou du politique, dont 68 se présente pour Deleuze et une partie de sa génération, comme l’appel ou l’amorce ? Où se place la rupture et, au fond, y a-t-il vraiment rupture ? Autrement dit, la pensée de Deleuze et sa conception de la révolution se situent-elles au terme d’une trajectoire, là où s’effondre toute perspective révolutionnaire, ou bien au milieu du gué de sa redéfinition en cours, micrologique et micro- voire infrapolitique, ou encore au début d’une nouvelle séquence historique qui signerait la caducité de ces deux diagnostics et qui conduirait à rompre avec la rupture des années 60 ? (…) »

« De fait, la contestation de l’ordre capitaliste délaisse la thématique de l’idéologie, de l’aliénation autant que celle de la lutte des classes pour lui préférer celle du désir. En dépit d’une réelle proximité à l’égard du freudo-marxisme, Gilles Deleuze et Felix Guattari rejettent l’analyse de Wilhelm Reich, tant il leur paraît maintenir un parallélisme entre désir et vie sociale et autoriser une superposition d’instances. Ni Freud ni Marx, donc, pas plus que l’un avec l’autre, mais leur critique conjointe. Il s’agit bien plutôt de penser une « production désirante », synonyme de « coextension du désir et du champ social ». Et c’est en ce point qu’apparaît la singularité d’un mode d’invention conceptuelle qui est tout autant un style philosophique : car la mise en cohérence du désir et du social ne va pas de soi. Si leur parenté n’est pas rapportée à une causalité commune, leur corrélation exige un opérateur conceptuel qui, métaphorisant l’un comme l’autre et l’un par l’autre, permet l’affirmation de leur correspondance et l’établissement de leur synonymie, autorisant alors le passage constant d’un niveau à l’autre. Cet opérateur est la notion de flux, qui traverse toute l’oeuvre de Deleuze et qui tend à assimiler toute réalité historique à un processus vital et à un échange énergétique. (…) »

« …Par suite, et paradoxalement, l’une des raisons de la fascination durable exercée par cette oeuvre sans équivalent est son esquisse des linéaments d’une histoire universelle et cela en dépit même des dénégations de type post-moderne à l’égard des grands récits. Il en découle une autre conséquence théorique, proprement stupéfiante, si l’on s’y arrête. Car une telle analyse du capital ouvre à la seule perspective d’une « déterritorialisation » poursuivie et accélérée de ses flux marchands ! En effet, s’il n’existe pas de contradictions, pas de luttes de classes porteuses de la perspective d’une autre formation économique et sociale, on ne peut qu’en rester encore et toujours aux flux, et à la seule alternative de les bloquer artificiellement ou de les libérer toujours davantage. La notion de déterritorialisation risque alors de se révéler, in fine et sur le terrain économique, synonyme de dérégulation et déréglementation, dont les effets n’ont rien d’émancipateur. Et pourtant, c’est ici même que ressurgit le terme de révolution, de façon stupéfiante une fois encore, mais tempéré par des points d’interrogation, qui le transforme surtout en doute radical :  « Mais quelle voie révolutionnaire, y en a-t-il une ? – se retirer du marché mondial, comme Samir Amin le conseille aux pays du tiers-monde, dans un curieux renouvellement de la « solution économique » fasciste ? Ou bien aller en sens contraire ? C’est-à-dire aller encore plus loin dans le mouvement du marché, du décodage et de la déterritorialisation ? Car peut-être les flux ne sont pas encore assez déterritorialisés, pas assez décodés, du point de vue d’une théorie et d’une pratique des flux à haute teneur schizophrénique. Non pas se retirer du procès, mais aller plus loin, « accélérer le procès », comme disait Nietzsche : en vérité, dans cette matière, nous n’avons encore rien vu ». La prophétie finale, même parée de l’autorité censément hérétique de Nietzsche, a de quoi faire frémir ! Il est clair que ce n’est pas d’abord la pensée de Marx qui est mobilisé ici, et qu’on retrouve une ontologie du devenir bien plutôt référée à Nietzsche (…). Mais surtout, à lire ces lignes, il est permis de se demander si la libération des flux ne rencontre pas, avant tout, les thématiques libérales les plus radicales et les plus anarchisantes, celles d’un Hayek notamment, et sans que Deleuze n’en dise quoi que ce soit de façon explicite, même s’il s’appuie expressément par endroits sur la théorie marginaliste des néo-classiques (sans s’interroger sur sa compatibilité avec les thèses marxiennes). (…) » 
« Dans un capitalisme fluidifié, toute perspective de planification est horrifiante  et rime avec socialisme de caserne. Mais Deleuze ne poursuit pas une analyse qui le rapprocherait sans doute trop des thèses libérales, sans d’ailleurs en dire quoi que ce soit. Finalement, les seules « vraies » révolutions restent à l’échelle de la micro-économie qui les décrit, mais situées sur un autre terrain : micro, elles aussi, invisibles, à peine pensables, et Deleuze y insiste lors de l’entretien déjà cité avec Toni Negri. Alors que la diatribe contre le marché y est nette, Deleuze fait montre d’un certain pessimisme et définit les minorités par leur puissance d’invention : « une minorité n’a pas de modèle, c’est un devenir, un processus« . Le processus s’est déplacé de l’économique vers le politique, mais ce faisant, il devient singulier, créatif et rare, plus nietzschéen que jamais : « le peuple, c’est toujours une minorité créatrice, et qui le reste, même quand il conquiert une majorité ». (…). Et à Negri, qui lui demande si le communisme est encore possible, Deleuze répond, énigmatique : « Vous me demandez si les sociétés de contrôle ou de communication ne susciteront pas des formes de résistance capables de redonner des chances à un communisme conçu comme « organisation transversale d’individus libres » ? Je ne sais pas, peut-être« .  L’entretien s’achève sur une apologie des événements irréductibles à leurs conditions et sur la création de « vacuoles de non-communication » comme seule visée quelque peu concrète. La thèse n’est pas isolée. Dans Mille Plateaux, on lit au sujet de Mai 68 que « ceux qui jugeaient en termes de macro-politique n’ont rien compris« . La thématique de la révolution s’y avère sans ancrage possible dans une analyse du travail et des conflits sociaux, elle se déporte vers les moeurs et vers l’art, vers l’écriture et la philosophie. Et le maintien de la thématique révolutionnaire ne met que mieux en lumière l’effondrement au milieu duquel elle continue à luire, comme une perspective décidément plus poétique que politique. »

La lecture deleuzienne de Marx : «  »Ce que je détestais avant tout, c’était le hégélianisme et la dialectique » (Deleuze). La conséquence est que, tantôt, il faut opérer la « libération de Marx à l’égard de Hegel », tantôt il faut associer dans la même critique Freud, Marx et la bourgeoisie, à cause de leur conception partagée de l’histoire. Dans le premier cas, Deleuze répond qu’Althusser s’en occupe. Dans le second, la critique redevient dévastatrice au point que « rester marxiste » semble véritablement impraticable, sauf à demeurer assez niais et un peu aigri. En effet, deux notions sont pour Deleuze à pourchasser, qui demeurent distinctes même si elles sont fortement articulées, celle de développement et celle de mémoire. « Même l’activité révolutionnaire devrait procéder à cette capitalisation de la mémoire des formations sociales. C’est si l’on veut le côté hégélien conservé par Marx, y compris dans le Capital », affirme Deleuze. A la mémoire, et à ce surprenant « capital » des révolutions, il oppose par ailleurs et de nouveau l’apologie nietzschéenne de l’oubli. (…) »

« Et de fait, l’élaboration d’une contre-culture philosophique est le projet le plus fondamental de Deleuze, projet paradoxal tout aussi bien, puisque certaines références se voient finalement substituées à d’autres, mais il s’agit d’abord de se démarquer systématiquement de toutes les références dominantes, et Marx en est une. »

« Selon les cas, Deleuze procède au rejet explicite de certaines des notions cardinales attribuées au marxisme ou élaborées par Marx, à la critique plus nuancée mais jamais précise d’autres notions et à l’évacuation non signalée de certains concepts (aliénation, luttes des classes, communisme, en particulier). Ce rejet et cette critique dessinent les linéaments d’une autre philosophie et d’une toute autre conception de la politique et de la révolution. Rappelons certaines des thèses les plus polémiques à cet égard, qui parsèment son oeuvre : il n’y a pas d’idéologie, toute représentation dévoie l’action, « la véritable histoire, c’est l’histoire du désir », l’alternative n’est pas entre marché et planification, mais elle se trouve du côté « des charges souterraines, schizophréniques, et révolutionnaires », il n’y a pas de dialectique, « l’histoire ne passe pas par la négation, et la négation de la négation, mais par la décision des problèmes et l’affirmation des différences », une société ne se définit pas par ses contradictions mais par ses lignes de fuite, le désir est premier, « le visage est une politique », le capitalisme ne définit plus des classes mais des individus moléculaires ou molécularisés, c’est-à-dire de « masse », il faut passer à une micropolitique, « nous définissons les formations sociales par des processus machiniques, non par des modes de production », etc. »

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