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Episode 11, Les synthèses disjonctives d’enregistrement

 1) Description : le corps sans organe comme machine d’enregistrement

Le terme d’enregistrement ne doit pas nous tromper : il s’agit toujours d’une question de production. Nous sommes encore dans le domaine des machines qui créent, fabriquent – produisent – un objet – un produit —. Nous en étions resté à la question du corps sans organe. Comment peut-il être ce tout dont nous parlions sans néanmoins être un organisme avec des organes qui ont une place spécifique qu’ils ne peuvent quitter (si le foie fait ce que fait le cœur, l’organisme meurt) ? En somme quelle rapport existe-t-il entre les machines-organes et le corps sans organes ? En d’autres mots comment est-il possible, alors que « les machines-organes ont beau s’accrocher sur le corps sans organes, [que] celui-ci n’en reste pas moins sans organes et ne redevient pas un organisme au sens habituel du mot »[1] ? Une réponse est la synthèse disjonctive. Deleuze & Guattari en donne la définition suivante : elle « désigne le système de permutations possibles entre des différences qui reviennent toujours au même, en se déplaçant, en glissant » ou  encore « des différences qui reviennent au même sans cesser d’être des différences »[2]. Le corps sans organes doit être compris comme une gigantesque surface d’enregistrement sur lequel sont inscrits, sous forme de zones intensives, l’énergie produite, le désir, non plus en tant que hylè (libido brute), mais comme Numen. Il faut insister sur ce procès d’enregistrement qui n’est qu’une inscription, qu’un marquage sur ce qui fait unité –le corps sans organes – d’éléments qui lui sont, constitutionnellement, étrangers, mais qui néanmoins en participent. La dénomination même de cette surface —« sans organe » — est explicite : cette « surface d’enregistrement » reste une surface lisse, sans aspérité, où l’énergie d’enregistrement, en s’inscrivant, modifie l’ensemble ; un peu comme l’inscription sur une bande magnétique. On pensera à A. Alexeieff et ses écrans d’épingle où la pression à tel ou tel endroit de l’écran, en soulevant les épingles  à des niveaux différents,  crée, sur toute la surface, une figure qui varie aussi en fonction de la luminosité, de l’angle de prise de vue, etc.[3]. Si, dans la synthèse connective, la règle était du « ou bien » ou du « et puis », la synthèse disjonctive est « soit … soit ». C’est-à-dire, qu’en soi, l’inscription n’est pas la matière elle-même : elle est énergie pure (nous allons y revenir dans l’opposition aristotélicienne énergie / puissance à propos du Numen). La matière produite est inscription de sa propre inscription : de briques liés les unes aux autres (« ou bien », « et puis »), connectées les unes aux autres, on passe à un système disjonctif, en ce sens que les éléments liés sont disjoint ; le paradoxe apparent — de lier des éléments entre eux en les disjoignant — disparaît si ces éléments sont puissance pure, s’il ne sont qu’énergie d’enregistrement sur une gigantesque surface qui ne les précède pas, mais qui existe justement par ces multiples inscriptions. Il faut arriver à penser qu’il n’est pas question de temps ; les choses ne se passent pas avant, après ou pendant. Il existe d’ailleurs, dans L’Anti-Œdipe, une distinction supplémentaire qui est faite à propos des synthèses disjonctives (dite d’enregistrement, nous venons de voir pourquoi) : la notion de synthèse disjonctive inclusive ou exclusive. Les synthèses disjonctives, dans les machines désirantes — au « niveau » moléculaire —, sont inclusives : synthèse disjonctive d’enregistrement inclusive donc. Par inclusif, il faut entendre une possibilité d’inscription illimitée : les zones d’enregistrement sur la surface du corps sans organes peuvent inclure d’autres zones d’enregistrement, et d’autres encore. Une même intensité d’enregistrement sera soit « homme » soit « chien » soit « table » soit « enfant » soit « dieu » etc. Un usage exclusif (comme nous le verrons dans un paralogisme propre à la psychanalyse que nous développerons, à propos des machines sociales, sur les usages illégitimes des synthèses), assignera à une inscription une place prédéterminée qui sera un choix exclusif entre plusieurs éléments ; en somme, cet usage exclusif enlève la potentialité infinie de l’inscription inclusive où tout, potentiellement, peut s’inscrire. Dans l’Œdipe par exemple, qui est l’exemple paradigmatique de cet usage exclusif des synthèses, la place assignée aux individus sera soit « homme » soit « femme », et c’est tout. Au lieu des n sexes « non humain » dont parlait Marx, l’exclusion consiste à passer à 2 sexes. S’il s’agit toujours, dans le cas de l’usage exclusif des synthèses disjonctives, de puissance d’enregistrement, toute la potentialité pure et infinie qu’elle permet l’inclusion est ici éliminée. Nous pourrions utiliser le terme de codage à propos de ces enregistrements inclusifs (les zones intensives d’inscriptions énergétiques pourraient être assimilées à des codes sur le corps sans organes). Mais nous verrons, lorsque nous envisagerons les machines sociales, que les codes impliquent plusieurs caractéristiques ici non présentes[4]. Ces inscriptions ne sont en fait pas vraiment des codes, justement parce qu’il s’agit de « disjonction incluses où tout est possible ». Ces inscriptions sont « des points de nature quelconque, figures machiniques abstraites qui jouent librement sur le corps sans organes et ne forment encore aucune configuration structurée (…) nous devons concevoir une machine qui est telle par ses propriétés fonctionnelles, mais non par sa structure »[5]. Le corps sans organes n’est pas une structure où des pièces, même disjointes, en formeraient les briques, mais  simplement une surface qui est l’inscription d’une même énergie, une énergie d’enregistrement ou  Numen. C’est le système inclusif qui permet cela. L’exclusion, quant à elle, crée des codes, repérables par exemple sous un Signifiant-maître, au sein d’une structure, mais nous y reviendrons.

2) L’énergie d’enregistrement : Numen

Rappelons tout d’abord que cette énergie d’enregistrement  est toujours du désir.

On peut comprendre la différence telle que l’entend Aristote entre l’acte (Energeia, energeia) et la puissance (Duhamiz, dunamis) ainsi : « une puissance est ainsi une capacité de devenir autre, c’est-à-dire d’être déjà de soi-même, par avance, porteur en quelque manière d’une détermination que l’on ne possède pourtant pas effectivement »[6]. A la différence de l’acte qu’Aristote lie à l’essence (ousia, ousia) — l’expansion d’une chose en acte, c’est-à-dire dans son actualisation hic et nunc, dans son effectivité ou encore dans toute sa déterminité —, le corps sans organe évoque le duo puissance (dunamis) / matière (hylè)[7].

Numen serait le substantif d’un verbe signifiant «manifester sa volonté par un signe de tête». Le mot est, dans la Rome antique, toujours appliqué à la manifestation d’une volonté divine et exprime la puissance propre d’un dieu — l’opposé étant le signum qui désigne la manifestation sensible par laquelle cette volonté se fait connaître (vol des oiseaux, prodiges, etc.). Le Numen qualifie abstraitement l’exercice tout-puissant de cette volonté[8]. Ce qui ne veut pas dire que le Numen est l’exercice des puissances animistes. En latin, Numen  n’est jamais employé absolument, mais toujours en rapport avec l’action d’un dieu: on parle du Numen  de Jupiter ou de Junon, à la rigueur du Numen  divin en général. En somme le mot apparaît dans son usage comme notant un attribut déterminant de tout personnage divin. Il est la volonté pure d’une instance divine repérée comme telle.

Ces deux brèves situations (machine grecque, machine romaine) permettent de comprendre pourquoi Deleuze & Guattari appellent Numen cette énergie d’enregistrement. Parce qu’elle n’est qu’une puissance issue de la matière désirante originellement produite par les machines désirantes, elle peut être considérée comme étant la « volonté » du corps sans organe. Non pas un signe (au sens linguistique, comme on parle des « formations de l’inconscient »), mais une expression même de ce corps sans organe. Volonté est ici utilisé à dessein, afin de comprendre comment il peut y avoir une direction qui s’applique au désir (son Numen). « Mais pourquoi appeler divine, ou Numen, la nouvelle forme d’énergie malgré tous les équivoques soulevées par un problème de l’inconscient qui n’est religieux qu’en apparence ? Le corps sans organes n’est pas Dieu, bien au contraire. Mais divine est l’énergie qui le parcourt, quand il attire toute la production et lui sert de surface enchantée miraculante, l’inscrivant dans toutes ses disjonctions »[9].

Si ordre il y a, dans cette « machine miraculante » comme l’appellent parfois Deleuze & Guattari, il s’agit d’un ordre intensif ; et les différentes zones d’enregistrement, comme autant de zones de pression (ou de dépression) d’intensités brutes, font du corps sans organe « un œuf, traversé d’axes, bandé de zones, localisé d’aires ou de champs, mesuré de gradients, parcouru de potentiels, marqué de seuils »[10]. L’inconscient est un corps sans organe. On comprend que, dans cette vision de l’inconscient, il ne s’agit pas d’une structure mais d’une surface d’intensité. Et si l’on veut parler de l’inconscient en terme de  chaîne signifiante — pour faire le rapprochement avec la théorie lacanienne de l’inconscient structuré comme un langage —, on insistera avec Deleuze & Guattari sur le fait que cette « chaîne signifiante de l’inconscient, Numen, ne sert pas à découvrir ni à déchiffrer des codes du désir, mais au contraire à faire passer des flux de désir absolument décodés, Libido, et à trouver dans le désir ce qui brouille tous les codes et défait toutes les terres ».

Car si, pour Lacan, à la lumière de cet inconscient, le seul sujet pensable a est un sujet barré à lui-même (« le sujet est précisément l’instance qui suit la place vide : comme le dit Lacan, il est moins sujet qu’assujetti — assujetti à la case vide, assujetti au phallus et à ses déplacements »[11] —), dans ce corps sans organe, surface traversé par les flux du Numen, le sujet va au contraire émerger de façon positive : c’est l’objet de la troisième et dernière synthèse, la synthèse conjonctive.


[1] Ibid., p. 22.

[2] Ibid., p. 18 & p. 82.

[3] G. Bendazzi, Alexieieff, Paris, Dreamland Editeurs, 2001.

[4] Cf. p.42.

[5] G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 393.

[6] J. Bernhardt, Aristote, in. F. Châtelet, Histoire de la philosophie Tome I, Paris, Hachette Littératures coll. Pluriels, 2000, p. 159.

[7] Aristote, La Métaphysique Tome I, & II, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1953. Pour un résumé de cette question de la puissance et de l’acte cf. livre G 1007b 29 (Tome I, pp.209-210, note 3) et surtout tout le livre Q (Tome II, pp. 453-526)

[8] Encyclopaedia Universalis, article « Religion romaine ».

[9] G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 19.

[10] Ibid., p. 100

[11] G. Deleuze, A quoi reconnaît-on le structuralisme ?, op. cit., p. 331.

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