• Accueil
  • > Confrontation avec Derrida
  • > La nécessité d’un déplacement de la psychanalyse hors du champ de la psychanalyse – Fragments – Groupe Facebook 01/09 au 18/09/2014 /

La nécessité d’un déplacement de la psychanalyse hors du champ de la psychanalyse – Fragments – Groupe Facebook 01/09 au 18/09/2014 /

Le travail de recherche sur le lien entre politique et psychanalyse, de Deleuze à Derrida, continue à travers le groupe Facebook.
De temps à autre, des fragments seront prélevés et importés sur le blog afin de rendre lisible les avancées et de mieux suivre le cheminement de la recherche.

Episodes précédents :

Confrontation Deleuze / Derrida – Fragments – Groupe Facebook 16/07 au 01/08/2014 / Nous sommes revenus sur l’étrange opposition entre Foucault et Deleuze, entre « désir » et « plaisir », à une période où Foucault semblait s’interroger sur « le désir de révolution » et la notion de « répression », pour nous demander si la pulsion de pouvoir interprétée par Derrida ne déborderait pas leurs deux positions respectives. Par cette analyse, ce dernier proposerait-il une autre voie ?

Pulsion de pouvoir, la question de la psychanalyse dans l’ordre juridico-politique – Fragments – Groupe Facebook 02/08 au 14/08/2014 / Puis nous nous sommes intéressés à cette voie alternative que proposerait Derrida de façon récurrente dans ses textes, et qui ne semblerait pas encore avoir été prise en considération : la prise en compte de la psychanalyse dans l’ordre juridico-politique et la résistance que la notion de « pulsion de pouvoir » rencontre au sein même du champ de la psychanalyse, avant de nous interroger sur le potentiel de la psychanalyse comme machine de guerre.

Cette fois, nous allons insister sur la crise que connaît la psychanalyse, et la nécessité d’un déplacement de la psychanalyse hors de son propre champ.

——————————————-fragment ————————————–

Résistance et pulsion de pouvoir : la psychanalyse s’est construite à partir d’un héritage inanalysé et enkysté qu’il faut déconstruire

Derrida pose une question radicale sur l’existence de la psychanalyse elle-même.

- dans « Résistances de la psychanalyse » p47, Derrida écrit : « la lecture que j’ai proposé de Au-delà du principe de plaisir, livre qui commence, comme la conférence de Miguel Giusti, par l’apparition de Méphistophélès et donne la parole, si on peut dire, à l’advocatus diaboli de la pulsion de mort. Or cette lecture tend à reconnaître, dans les paradoxes de la « Bindung » (liaison, enchaînement) et de la « solution » ou de l’« extinction » (Erlöschung), cela même qui relance interminablement l’analyse et la thèse, au-delà de toute Außebung, de toute Setzung et de toute position analytique. Il n’y a pas de position analytique dès lors que la résistance n’est pas identifiable. La position analytique ne peut être, elle, qu’une résistance à cette loi. »

- Cet extrait résonne avec « La carte postale » (p547), lors son échange avec René Major dans « Du tout », lorsque Derrida dit à propos de Freud qu’il aurait eu besoin d’une tranche supplémentaire, et des conséquences de ce reste d’inanalysé : »Alors ce reste d’inanalysé qui le rapporte en dernière instance au dehors absolu du milieu analytique ne jouera pas le rôle d’une frontière, il n’aura pas la forme d’une limite autour du psychanalytique, ce à quoi le psychanalytique comme théorie et comme pratique n’aurait hélas pas eu accès, comme s’il lui restait du terrain à gagner. Pas du tout. Ce sera, cet inanalysé, cela aura été ce sur quoi et autour de quoi se sera construit et mobilisé le mouvement analytique : tout aurait été construit et calculé pour que cet inanalysé soit hérité, protégé, transmis intact, convenablement légué, consolidé, enkysté, encrypté. C’est ce qui donne sa structure au mouvement et à son architecture. »

La psychanalyse se serait construite comme une résistance au fait que la résistance ne serait pas identifiable et qu’elle se déplacerait toujours. Et cette résistance (à « la pulsion de pouvoir ? ») a fait de la psychanalyse elle-même un bastion de pouvoir à partir de ce « reste d’inanalysé ». Et de cette façon, n’aurait-elle pas contribué également à créer la résistance contre elle-même, ainsi que l’état de délabrement dans lequel elle se trouverait aujourd’hui ?

Aussi mauvais que soient « le livre noir de la psychanalyse » ou la critique d’Onfray, ils ne seraient peut-être qu’un symptôme d’une résistance qui s’en prendrait à la psychanalyse en tant que ce reste d’inanalysé qui prétend au « meilleur soin » du sujet par la levée de ses résistances. Or ce reste (en lien avec la pulsion de pouvoir et le fait que la résistance ne serait pas identifiable, et que la cure ne peut être qu’une analyse sans fin), s’il avait été perçu, lui aurait permis de démonter sa propre pulsion de pouvoir (sa vocation à croire pouvoir lever la résistance et libérer le « sujet » sans tenir compte du reste qui rend la notion de résistance problématique), ce qu’elle n’aurait pas su faire, et lui aurait évité de la conduire à se constituer en groupe(s) d’intérêt et de pouvoir au fonctionnement classique.

Dans le séminaire « La bête et le souverain », Derrida propose de nouveau comme alternative à la notion de souveraineté la traduction de la psychanalyse dans le domaine du politique (en utilisant les notions de pulsion de pouvoir, transfert, traduction, partage – voir p 388 Tome 1). On pourrait penser que la psychanalyse elle-même contribuerait à empêcher ce passage au politique du fait qu’elle s’est réservée comme chasse gardée ou fond de commerce toute cette conceptualité qu’elle emploie toujours en terme pathologique et de soin, par une pratique de caste, alors qu’il s’agirait pour Derrida (et Deleuze Guattari) de diffuser autrement la psychanalyse à travers le politique. Et ce petit territoire de la psychanalyse se réduirait de plus en plus à peau de chagrin.

A la fin de l’échange entre Major et Derrida (p 548 La carte postale), ce dernier conclut sur la tranche qu’il « manquerait » à Freud (un mort peut faire une tranche dans une logique spectrale) et qu’il s’est employé à entamer. « Alors qui paie ? » « Qui paiera à qui la tranche de Freud ? » et Derrida ajoute qu’il fait une offre…

——————————————-fragment ————————————–

La critique de la psychanalyse par Derrida comparée à celle de Deleuze-Guattari

Cette critique de Derrida pourrait se cumuler à celle de l’anti-oedipe, si ce n’est qu’elle propose de prendre en compte la pulsion de pouvoir pour que la psychanalyse déborde de son cadre, tandis que l’anti-oedipe réduirait la psychanalyse à « un dispositif de pouvoir ».

Nous avons donc :

-  Des psychanalystes qui résistent à la critique de Deleuze et Guattari qui leur font le procès d’opérer un rabattement sur Œdipe et à la critique de Derrida quant à leur pulsion de pouvoir inanalysée (Derrida est d’accord sur ce point avec Deleuze et Guattari)

-  De l’autre, la critique deleuzo –guattarienne qui  passerait à côté de la pulsion de pouvoir (pour la déplacer en la déniant) en laissant entendre que la psychanalyse oedipienne forme une sorte de  « dispositif de pouvoir » qui ferait le jeu du capitalisme qui déterritorialise tous les codes pour rabattre les sujets sur Œdipe.

- Enfin, une critique de Derrida de cette critique (vu  dans un article précédemment) au nom d’une pulsion de pouvoir contre laquelle on ne pourrait pas lutter par une stratégie d’opposition, pulsion de pouvoir qui serait déniée par Deleuze et Guattari du fait qu’ils la traitent comme « un dispositif de pouvoir », alors qu’il aurait fallu la prendre en compte autrement d’un point de vue libidinal.

——————————————-fragment ————————————–

Le coup d’envoi freudien et l’urgence de porter la psychanalyse hors de son cadre pour repenser la question de la responsabilité

« [...] Vous avez raison de comparer ces deux « avis de décès » prématurés, ces deux prétendues morts, celle de Marx et celle de Freud. Elles témoignent de la même compulsion à enterrer vivants les trouble-fête encombrants et à s’engager dans un deuil impossible. Mais les survies de ces deux « morts » ne sont pas symétriques. L’une affecte la totalité du champ géopolitique de l’histoire mondiale, l’autre n’étend l’ombre de son semi-deuil qu’aux Etats dits de droit, aux démocraties européennes, judéo-chrétiennes, comme on dit trop vite – et non abrahamiques, dans ce cas, l’Islam étant resté dans l’ensemble […] inaccessible à la psychanalyse.
Vous me demandiez comment maintenir la vertu subversive de Freud. J’essaie de le faire, comme vous l’avez dit, aussi bien dans des textes consacrés à la psychanalyse que dans les autres. L’urgence aujourd’hui, n’est-ce pas de porter la psychanalyse dans des champs où elle n’a pas été jusqu’ici présente ? Ou active ?
Ce ne sont pas, une fois encore, les thèses freudiennes qui comptent le plus à mes yeux, mais plutôt la manière dont Freud nous a aidés à mettre en question un grand nombre de choses concernant la loi, le droit, la religion, l’autorité patriarcale, etc. Grâce à l’élan du coup d’envoi freudien, on peut par exemple relancer la question de la responsabilité : au lieu d’un sujet conscient de lui-même, répondant souverainement de lui-même devant la loi, on peut mettre en place l’idée d’un « sujet » divisé, différencié, qui ne soit pas réduit à une intentionnalité consciente et egologique. Et d’un « sujet » installant progressivement, laborieusement, toujours imparfaitement, les conditions stabilisées – c’est-à-dire non naturelles, essentiellement et à jamais instables – de son autonomie : sur le fond inépuisable et invincible d’une hétéronomie. Freud nous aide à mettre en question les tranquilles assurances de la responsabilité. Dans le séminaire intitulé « Questions de responsabilité » que je tiens depuis douze ans, je traite de questions comme le témoignage, le secret, l’hospitalité, le pardon et maintenant la peine de mort. J’essaie de voir ce que peuvent vouloir dire des termes comme « répondre devant », « répondre à », « répondre de », « répondre de soi », dès lors qu’on les regarde du point de vue de ce qu’on appelle encore l’ « inconscient » « . De quoi demain… Dialogue entre Derrida et Roudinesco, p 285, 286, 2001, Edition de poche Flammarion

——————————————-fragment ————————————–

Petit retour sur les machines désirantes pour éclairer la question de la responsabilité

- Nous sommes tous des machines désirantes.
- Nous ne sommes pas des machines désirantes, nous sommes appendus à des machines différentes et pour certains névrosés appendus à des machines qui ne tirent pas du tout dans la même direction. Si nous étions des machines désirantes, il n’y aurait aucun problème, nous serions déjà des robots.
En tant qu’êtres humains nous avons à composer avec nos machines désirantes.

- Ou la question du sujet et des machines désirantes. Ci-dessous 3 extraits qui reprennent cette problématique :

1) le premier extrait éclaire la notion de sujet dans la conception des machines désirantes de D&G, et montre le renversement du sujet cartésien vers un sujet comme « reste ». Dans le cas du sujet « cartésien », la responsabilité est liée à un concept de liberté « souveraine ». Dans le cas d’un sujet comme « reste », on peut s’interroger sur ce qu’il / qui il engage en terme de responsabilité, et s’il ne dissipe pas cette dernière, « il n’y aurait aucun problème, nous serions déjà des robots ».

2) Le deuxième extrait tiré du même texte laisserait entendre que dans ce sujet « je sens » élaboré par D&G, il y aurait peut-être un « au-delà » de la matière. Serait-ce ce retour d’un quasi-transcendantal qui engagerait une responsabilité qui ne serait plus de l’ordre de celle d’un sujet cartésien ?

3) Le troisième extrait ci-dessous tiré de la pensée de Derrida s’attaque à la question autrement à travers le Qui et le Quoi (le sujet et la machine par exemple) où l’un et l’autre ne peuvent qu’être mis tension sans résolution d’un côté ou de l’autre, au risque de sombrer dans la bêtise. Et comment penser la responsabilité dans cette aporie ?

1) [...] Cependant, la description du processus de production des machines désirantes demeure incomplète si l’on ne décrit pas le lien qui existe entre la machine désirante et le corps plein sans organes. Ainsi, nous avons vu que considérer l’homme comme une machine était une façon de lui retirer toute subjectivité, l’homme n’est pas un sujet conscient s’il n’est qu’une machine qui produit. Or, le corps plein sans organes en relation avec la machines désirante donne naissance au sujet que nous cherchions, c’est du moins notre hypothèse. Ainsi, il est ce qui est à côté des machines, il est un reste qui résulte de la production des machines. Parce qu’il est hors de l’organisme des machines désirantes, il « est l’improductif, le stérile, l’inengendré, l’inconsommable »20. Le corps plein sans organes n’est pas un organisme, il est « de l’anti-production »21. Le corps plein sans organes est « une surface pour l’enregistrement de tout le procès de production du désir, si bien que les machines désirantes semblent en émaner dans le mouvement objectif apparent qui les lui rapporte »22. On comprend ici que le sujet cartésien dépositaire d’une libre volonté, comme principe de ses actes, est ici détruit. Le sujet cartésien est illusoire parce qu’il résulte de l’idée selon laquelle si l’on continue à penser selon la terminologie de l’Anti-Œdipe, le corps plein sans organes serait la cause de l’activité des machines désirantes. En vérité, le corps plein sans organes est un résidu de l’activité de production. Le sujet est alors avant tout un sujet d’expérience. C’est ainsi que le sujet est ce quelque chose, à côté de la production, qui peut enregistrer l’activité des machines. [...] http://philosophique.revues.org/659

2) « [...] Néanmoins, si le sujet est sujet d’expérience, s’il est bien un « je sens », il existe un décalage par rapport à l’activité productive, un surplus, un résidu qui fonde la conscience d’un sentir. On pourrait alors se demander si l’existence même d’un sujet n’est pas déjà une forme de transcendance dans la mesure où il se démarque de la matière même. Ainsi même si le sujet se forme, dans la relation du corps plein sans organe, aux machines désirantes, il leur est attaché parce qu’il est leur produit mais il s’en détache parce qu’il est un centre d’enregistrement. Le sujet semble alors être un dépassement de la matière remettant peut-être en question le caractère absolument immanent du monde décrit par l’Anti-Œdipe. [...] http://philosophique.revues.org/659

3) Derrida : « Il y a, dans le texte ou l’écriture, avant toute autonomie possible du sujet, avant tout « je », tout individu, toute communauté et même avant l’humain, une instance qui engage, acquiesce, interroge, un « Qui » disloqué, divisé, qui énonce un « Oui ». Cette instance antérieure à toute subjectivité, et aussi à la distinction homme/animal, engage dans l’altérité. A partir de cette instance, on peut se poser la question « Qui est l’homme? » – au risque que cette question se transforme en « Quoi est l’homme? » ou « Qu’est-ce que l’homme? ». A-t-on vraiment l’assurance que ce Qui ne soit pas un Quoi ? Il est impossible de répondre.
Entre le Qui et le Quoi, ça diffère.
Pour qu’il puisse y avoir rapport (quel qu’il soit : tension, croisement, contamination) entre le Qui et le Quoi, il faudrait d’abord les définir, dire en quoi ils se distinguent et s’opposent. Mais c’est justement ce que Jacques Derrida évite de faire. Tout se passe comme si, entre ces deux mots, il y avait production d’écart, d’espacement (voire d’oeuvre, de poésie ou d’art) à condition que l’opposition ne se fige pas.
La philosophie devrait commencer en un lieu qui serait à la fois du côté du Qui et du Quoi. Le Qui et le Quoi ne s’y confondraient pas, ne pourraient pas s’y confondre, ils différeraient irréductiblement, sous un nom ou un autre : conscient/inconscient, Moi-je/Fond indéterminé, vivant/mort, quelqu’un/quelque chose, sujet/machine, mais en ce lieu subsisterait toujours une part d’indétermination qu’on pourrait interpréter comme une impuissance du langage, une bêtise. Le comble de la bêtise serait d’en rester soit à l’absolu du Qui (le Moi-je comme autoposition ou propre de l’homme), soit à l’absolu du Quoi (l’espoir de maîtriser l’étrangeté par une surenchère de souveraineté réactionnelle, d’automatismes, à la façon de Monsieur Teste). En ce lieu, ni le Quoi ne pourrait être dit plus bête que le Qui, ni l’inverse. L’un serait toujours plus ou moins bête que l’autre. Entre eux, (comme entre la bête et le souverain), ce serait une différance qui opérerait. » http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-1403051244.html

——————————————-fragment ————————————–

Pourquoi tenter de suivre Derrida, ou le meilleur moyen d’affronter la démocratie libérale – le terrain des textes, au nom de la raison 

Pourquoi insister sur l’intégration de la psychanalyse et de la pensée contemporaine dans l’ordre juridico-politique de la démocratie ? Cela ne semble-t-il pas vain étant donné leur incapacité à pénétrer jusqu’à maintenant ces champs qui résistent par l’indifférence (y a-t-il beaucoup de liens par exemple entre philosophie contemporaine et philosophie du droit où des juristes de références tenteraient de déplacer les concepts juridiques actuels) ? Mais si la pensée contemporaine n’alimente que des courants politiques et certaines formes de militantisme, tant qu’elle n’arrive pas à percer le champ juridico-politique de la démocratie libérale, ses effets ne sont-ils pas voués à rester marginaux ?
Pourquoi tenter de suivre Derrida et en quoi sa stratégie semblerait aussi « opportune » ? (avec celle d’autres penseurs qu’il est également important de convoquer pour leur capacité à ouvrir d’autres espaces)
Les lignes de fuite et les créations politiques exceptionnelles (type psychothérapie institutionnelle) ne suffiraient pas à déboulonner les fondements de la démocratie libérale, et une lutte qui entraînerait un changement de coordonnées ne peut non plus se faire sur le terrain des armes et de la révolte (disproportion inouïe entre les forces armées actuelles et n’importe quel mouvement d’insurrection, bien qu’il puisse y avoir des victoires politiques type « Notre Dame des Landes », et bien qu’ils portent une force faible pour une démocratie à venir, etc), il ne pourrait se faire que sur celui des textes. En effet, quant à la confrontation sur les textes, la puissance serait du côté d’un autre jeu que celui de la démocratie libérale qui repose sur la notion de souveraineté en rapport à celle de « fondement », notions déconstruites rationnellement, s’il faut utiliser le critère par excellence qui fait loi, celui de la « raison » du « plus fort ». Une raison au service d’une confrontation avec tout l’édifice philosophique actuel et ses effets juridico-politiques. La raison serait en mesure de renverser cet édifice construit lui-même sur la raison, mais qui, poussé par une raison paroxystique, se déferait par un étrange mouvement, où la loi de la raison la plus forte (la seule force à même de se confronter dans la plus grande violence à des textes fondateurs en l’emportant), « raison triomphante », déclencherait un processus auto-immunitaire, transformant une pensée où la raison est dictatoriale et fondée sur des concepts purs (de liberté, d’autonomie) en pensée où une raison « plus forte » ouvrirait à un tout autre rapport à ces concepts qui seraient déconstruits et donc, à un tout autre rapport au politique.

——————————————-fragment ————————————–

Droit et philosophie du droit, une spectaculaire carence dans le champ français

« D. Droit et philosophie du droit. Nous en étions convaincus au début de notre mission et nous en avons eu la confirmation la plus démonstrative, il y a là une spectaculaire carence dans le champ français. Beaucoup de philosophes et de juristes le regrettent et proposent qu’un effort tout particulier soit entrepris dans ce domaine. Cet effort pourrait s’engager d’abord dans les directions que nous venons d’indiquer en prenant en compte les problèmes de droit posés par certaines mutations modernes (techniques, économiques, politiques, artistiques). Les thèmes de la destination, du don, et donc de l’échange et de la dette, s’y prêtent de façon tout à fait privilégiée. Ne parlons pas seulement des démarches « comparatistes », ethno- sociologiques et historiques que cela impose, mais aussi de certaines approches moins classiques, par exemple à partir d’analyses « pragmatiques » de la structure des énoncés juridiques. Inversement, on étudiera aussi les conditions juridiques de la constitution d’oeuvres d’art ou du champ de la production et de la réception (ou destination) des œuvres. Sans parler de toutes les connexions possibles avec une problématique politique, voire théologico-politique. Pour nous limiter à quelques exemples indicatifs, voici, accumulées dans leur apparente diversité, quelques provocations « modernes » à cette nouvelle réflexion philosophico-juridique : les phénomènes de la société totalitaire, les nouvelles techniques de torture physique et psychique, les nouvelles conditions de l’investissement et de l’occupation de l’espace (urbanisme, espace naval et aérien, « recherches spatiales »), les progrès de l’informatisation, les propriétés et transferts de technologie, la propriété, la reproduction et la diffusion des œuvres d’art dans de nouvelles conditions techniques et compte tenu de nouveaux supports de production et d’archivation. Toutes ces transformations en cours appellent une profonde réélaboration de la conceptualité et de l’axiomatique du droit, du droit international, du droit public et du droit privé. Une nouvelle problématique des droits de l’homme s’annonce aussi, elle progresse lentement et laborieusement à l’intérieur de grandes instances internationales. Il semble que la philosophie française s’y soit jusqu’ici trop peu intéressée. Cette carence se dissimule souvent sous l’éloquence classique des déclarations en faveur des droits de l’homme. Si nécessaires qu’elles soient, de telles déclarations ne tiennent plus lieu de pensée philosophique. Une telle pensée doit se mesurer aujourd’hui à une situation sans précédent. » Coups d’envoi (Pour le Collège International de Philosophie, 1982), Derrida.

——————————————-fragment ————————————–

L’Etat-Nation, les Lumières à venir, compter avec la logique de l’inconscient, ou la raison contre les rationalisations

« […] Tout Etat souverain est d’ailleurs virtuellement et a priori en état d’abuser de son pouvoir et de transgresser, comme un Etat voyou, le droit international. Il y a de l’Etat voyou dans tout Etat. L’usage du pouvoir d’Etat est ici originairement excessif et abusif. Comme l’est d’ailleurs le recours à la terreur et à la peur qui a toujours été, c’est vieux comme le monde et Hobbes l’a fort bien théorisé, le ressort ultime du pouvoir souverain de l’Etat – sous une forme implicite ou explicite, grossière ou subtile, fût-elle contractuelle et protectrice. Alléguer le contraire, c’est toujours une dénégation, une rationalisation, parfois une ratiocination qui ne doit pas nous tromper.
Cela nous rappelle qu’il faut, au nom de la raison, se méfier parfois des rationalisations. Soit dit en passant, trop vite, les Lumières à venir devraient donc nous enjoindre de compter aussi avec la logique de l’inconscient, et donc avec l’idée au moins, je ne dis pas la doctrine, engagée par la révolution psychanalytique. Qui d’ailleurs n’aurait eu aucune chance de surgir sans l’histoire, entre autres conditions, sans cette médecine empoisonnée, sans le pharmakon de cette inflexible et cruelle autoimmunité qu’elle appelle parfois « pulsion de mort » et qui ne limite pas le vivant à sa forme consciente et représentative.
Sans doute est-il donc nécessaire, au nom de la raison, de remettre en cause et de limiter une logique de la souveraineté état-nationale. Sans doute est-il nécessaire d’entamer, avec son principe d’indivisibilité, son droit à l’exception, son droit de suspendre le droit, l’indéniable onto-théologie qui la fonde, même en régime dit démocratique, et même si cela est dénié, de façon à mes yeux contestable, par exemple par des experts de Bodin, de Hobbes ou de Rousseau. […] » J. Derrida, Le « Monde » des Lumières à venir (Arriver – aux fins de l’Etat) dans Voyous, Galilée, 2003, p 215

——————————————-fragment ————————————–

Proposition politique potentielle a priori aussi dérisoire qu’utopique

L’opportunité de porter la déconstruction dans le milieu de la psychanalyse en profonde crise à partir de son reste d’inanalysé, la pulsion de pouvoir, et la faire déborder de la pratique en cabinet pour qu’elle s’étende au champ politique (sans se contenter des seuls effets qu’elle produit sur les « patients » au cas par cas), reconsidérer les concepts de la psychanalyse pour ne pas les restreindre à une vocation à soigner la maladie, où elle n’aurait pour objet que ce qu’on nomme le « pathologique » (avec tout le problème de la cure interminable et de la résistance, vu précédemment), transformer les psychanalystes en expert en droit (constitutionnel, privé, public) pour envisager la traduction de ce champ dans l’ordre juridico-politique et repenser la notion de souveraineté.

On dira, mais pourquoi donc la psychanalyse et les psychanalystes ?

Ils resteraient peut-être, malgré la pulsion de pouvoir dont ils seraient dupes (et une fois cette « résistance » mise au jour), les plus à même de porter et de traduire une pensée qui déplacerait le jeu politique en déconstruisant les concepts liés de liberté et de souveraineté qui fondent les Etat-Nation dans lesquels nos subjectivités seraient produites…
Pour ce faire, prévoir de nouveaux Etats généraux de la psychanalyse ?

- Reste à définir la pulsion de pouvoir. Ce concept est-il clair ?
- Pulsion de pouvoir vue précédemment : « Il n’y a que du plaisir qui se limite lui-même, de la douleur qui se limite elle-même, avec toutes les différences de forces, d’intensité, de qualité qu’un ensemble, un corpus, un « corps » peut supporter ou « se » donner, se laisser donner. Un « ensemble » étant donné, que nous ne limitons pas ici au « sujet », à l’individu, encore moins au « moi », au conscient ou à l’inconscient, non davantage à l’ensemble comme totalité de parties, une forte stricture peut donner lieu à « plus » de plaisir et de douleur que, dans un autre « ensemble » […]. La force de stricture, la capacité de se lier, reste en rapport avec ce qu’il y a à lier (ce qui donne et se donne à lier), la puissance liant le liant au liable. […] Si ce mot (l’ensemble) doit renvoyer à une « unité » qui n’est rigoureusement ni celle du sujet, ni celle de la conscience, de l’inconscient, de la personne, de l’âme et/ou du corps, du socius ou d’un « système » en général, il faut bien que l’ensemble en tant que tel se lie à lui-même pour se constituer comme tel. Tout être-ensemble, même si sa modalité ne se limite à aucune de celles que nous venons de mettre en série, commence par se-lier, par un se-lier dans un rapport différantiel à soi. Il s’envoie et se poste ainsi. Il se destine. […].Il y aurait, liée à la stricture et par elle, une valeur de maîtrise qui ne serait ni de la vie ni de la mort. […]
[…] On peut alors envisager un privilège quasi transcendantal de cette pulsion de maîtrise, pulsion de puissance ou pulsion d’emprise. […] La pulsion d’emprise doit être aussi le rapport à soi de la pulsion : pas de pulsion qui ne soit poussée à se lier à soi et à s’assurer la maîtrise de soi comme pulsion. […] C’est la pulsion comme pulsion, la pulsion de pulsion, la pulsionnalité de la pulsion. » P 428, 429, 430 Spéculer sur Freud dans La carte postale, J. Derrida

>>> Le rapport de la psychanalyse à son héritage freudien, se liant à elle-même par le nom de Freud, et se liant à tout un ensemble conceptuel, ajouté à sa notion de « résistance », ce reste d’inanalysé avec ce qu’il implique et qui lui a servi à asseoir sa théorie et sa pratique, la rendraient dupes d’une pulsion de pouvoir, où liée à elle-même, elle serait dans l’incapacité de se transformer, sauf à faire un travail déconstructif profond. Or, les attaques qu’elle subit, au lieu de la pousser à un repli défensif, pourraient-elles l’entraîner à faire cette transformation de fond en comble ?

>>> Mais encore une fois… pourquoi aurait-on besoin des psychanalystes ?

Prochain épisode :  De la notion de souveraineté à celle de pulsion de pouvoir 

Laisser un commentaire