Archive de la catégorie ‘Comment expérimenter’

Se définir, c’est se bâtir une prison

Dimanche 6 avril 2008

Extraits de Raoul Vaneigem : « Se définir, c’est se bâtir une prison. Mes sympathies et mes antipathies ne me circonscrivent pas, elles éclairent les fluctuations de ma ligne de vie. », « La maladie a des milliers de noms. La santé n’en possède aucun en propre. Elle est commune, sans spécificité. Sa seule distinction honorifique, c’est d’être, selon le propos de Jules Romains, une maladie qui s’ignore. », « Etre en quête de remèdes, c’est signer un pacte avec la maladie. Il n’y a pas de médecine du bien-être, il n’y a que les médications du malheur. La survie est une longue agonie pleine d’espérances thérapeutiques et lucratives… »
 
« La science médicale examine les symptômes du patient sans se soucier de leur genèse existentielle. Elle ignore la part de complaisance et de refus qui engendre et entretient la maladie. Il en va de la médecine comme de l’enseignement de masse. Le culte de l’efficacité les jette dans l’ignorance et le mépris des cheminements individuels. Les discordances psychosomatiques, le langage du corps, la traversée du chaos émotionnel, les relations secrètes du mental et du physique, les analogies qui président aux jeux électifs du bonheur et du malheur, les frontières incertaines de la plénitude et du désert composent un univers subtil où le médecin patauge avec des godillots d’équarrisseur. La morgue de l’esprit, régnant sur le corps, perpétue la croyance morbide en une matière charnelle, vouée à la souffrance plus qu’au plaisir. Il agit par abstraction, retrait, amputation, mutilation au lieu de procéder par ajout et par exubérance, en misant sur les charmes dont la vie excelle à se fortifier… »

« Les émotions sont une nuit que seul l’éclair du vécu illumine. Nous n’avons d’autre lumière qu’en l’intelligence sensible. Du haut de l’esprit, la raison apaise ou dompte nos humeurs sans les toucher vraiment. Elle les livre telles des dépouilles pantelantes au scalpel des biologistes, des psychologues et autres spécialistes de l’économie libidinale. Elle les fige dans une représentation qui leur ôte la vitalité en leur arrachant leurs excroissances morbides. Ainsi se perpétuent les heurts et les malheurs émotionnels. Comme si les expliquer dispensait de les restituer au mouvement de la vie, à la vitalité fondamentale qui s’en empare, aux impulsions fluctuantes d’un bonheur qui les amende ! »
 
« En dépit de leur extrême diversité et des appétences contrastées qu’elles suscitent, nos excrétions – haleine, morve, pensée, phéromone, rêve, geste, création, image, nouveau-né, musique, borborygmes, urine, excréments, œuvre d’art – réclament un traitement commun, une unité méthodique qui, de la méthanisation des déjections à la découverte et à la création de soi, relève le défi de reconvertir le vieux monde en harmonisant celui qui commence à naître. »

(proposé par Hervé Pache)

Une machine désirante, un objet partiel ne représente rien

Dimanche 30 mars 2008

L’anti-oedipe, page 55.

« Considérons un enfant qui joue, ou, rampant, qui explore les pièces de la maison. Il contemple une prise électrique, il machine son corps, il se sert d’une jambe comme d’une rame, il entre dans la cuisine, dans le bureau, il manipule de petites autos. Il est évident que la présence des parents est constante, et  que l’enfant n’a rien sans eux. Mais ce n’est pas la question. La question est de savoir si tout ce qu’il touche est vécu comme représentant des parents. Dès sa naissance, le berceau, le sein, la tétine, les excréments sont des machines désirantes en connexion avec les parties de son corps. Il nous semble contradictoire de dire à la fois que l’enfant vit parmi les objets partiels, et que ce qu’il saisit dans les objets partiels, ce sont les personnes parentales même en morceaux. Que le sein soit prélevé sur le corps de la mère, ce n’est pas vrai en toute rigueur, car il existe comme pièce d’une machine désirante, en connexion avec la bouche, et prélevé sur un flux de lait non personnel, rare ou dense. Une machine désirante, un objet partiel ne représente rien : il n’est pas représentatif. Il est bien support de relations et distributeur d’agents ; mais ces agents ne sont pas des personnes, pas plus que ces relations ne sont intersubjectives. Ce sont des rapports de production comme tels, des agents de production et d’anti-production. Bradbury le montre bien quand il décrit la nursury comme lieu de production désirante et de fantasme de groupe, qui ne combine que des objets partiels et des agents. Le petit enfant est sans cesse en famille ; mais en famille et dès le début, il mène  immédiatement une formidable expérience non-familiale que la psychanalyse laisse échapper. »

(proposé par Hervé Pache)

L’éprouvé du CsO par Gilles Deleuze

Jeudi 20 décembre 2007

François Dosse dans sa  biographie croisée  (pp. 217-218): « Mais sa fatigue (de Deleuze) est telle qu’il consulte un médecin, lequel diagnostique la résurgence d’une ancienne tuberculose réfractaire aux antibiotiques et qui a fait un énorme trou dans un de ses poumons. Il faut l’hospitaliser d’urgence afin de ne pas compromettre la soutenance de thèse qui est repoussée à janvier 1969. (…)

Après la soutenance, Deleuze doit cette fois subir une très grave opération, une thoracoplastie. Désormais, il n’aura plus qu’un seul poumon, ce qui le condamne à des perfusions répétées et à une insuffisance respiratoire jusqu’à la fin de ses jours. (…) « 

… difficile de ne pas faire de lien entre ressassement deleuzien d’un CsO (Corps sans Organes) toujours à produire et cet épisode morbide imposant une nouvelle plastie interne à un corps désormais mutilé, incomplet, rendu monstrueux même, et avec lequel, malgré tout, il faudra bien composer… bien continuer. On comprend alors mieux l’acharnement du philosophe à suivre Artaud dans sa critique sans concession du sac d’organes organisés qu’est l’organisme. Car l’enjeu est de taille: rien moins que la répudiation de la représentation – d’un prétendu primat de la représentation sur la sensation, mythe entretenu à grand renfort de psychanalyse, alors qu’évidemment c’est tout le contraire -, la destruction programmée de la planche d’anatomie qu’on a tous gravée dans la tête – axiomatique consensuelle « au nom de la loi » – et son remplacement par l’œuf plein, œuf fermé traversé d’ondes, de gradients, d’axes, de vecteurs. Deleuze, toujours à la suite d’Artaud, milite pour promouvoir la cruauté, « non pas chose horrible mais action des forces sur le corps » (« Francis Bacon, Logique de la sensation » p.48), autrement dit, l’expérience intérieure – inénarrable et singulière – du fait intensif du corps. Un adepte de Guattari a pu dire très justement du « sujet supposé psychotique », qu’il semblait « faire corps avec son inconscient », humain trop humain en délicate posture d’équilibriste et comme égaré dans le dernier sémaphore du symbolique – terminologie lacanoïde -, aux marches d’un réel « impossible ». Et s’il énonce quelque chose de sa singulière expérience du fond de son corps immanent, terriblement intensif et coextensif à la nature, coextensif à tout le champ social, du point de vue d’une surface abyssale, c’est précisément pour livrer « un discours qui… ne serait point du semblant » !

Récuser l’organisme qui au moyen des mécanismes d’introjection/projection vous empoisonne, c’est cultiver l’évènement, le mouvement, la migration, l’intermezzo, « l’objeu » au sens de Pierre Fédida – avec Ponge -, c’est préférer l’épopée moléculaire qui couple les machines désirantes, au règne du molaire – reterritorialisant sur des fonctions immobiles – au risque de la paranoïa. Récuser l’organisme en tant qu’il vous re-salope au nom de dieu (cf.Artaud), c’est précisément remplacer l’anamnèse par l’oubli, l’interprétation (la représentation) par l’expérimentation (cf. »Mille Plateaux  » p.187). La psychanalyse entretient la peur pour un « sujet » d’avoir à effectuer la plongée mortifiante dans la mer/mère, domaine paradigmatique s’il en est, de « l’indifférencié », avatar du chaos originel (régression sempiternelle…). Pour ce faire, elle brandit toute une mythologie terroriste. Sont exemplaires à cet égard, les écrits de Julia Kristeva et de Francis Pasche qui convoquent l’image (encore une représentation) de Méduse, figure de mère archaïque sortie du royaume de la viscosité (Lautréamont) où s’originerait la psychose (sic !)…

Merci Gilles Deleuze, fulguration CsO.

par Hervé Pache

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Retranscrisption du passage sur le CsO exposé par Deleuze (à Nanterre ? en 1972/73 ?) provenant de la  ressource audio « Délire et Désir » :

« Il faut partir d’expériences pratiques on ne peut plus simples. J’en vois trois où on voit tout de suite ce que c’est que le corps sans organes : le corps sans organes, il est pas donné comme ça… une merveille ! c’est pas donné, mais il y a des choses qui sont des approximations du corps sans organes dans différents domaines : par exemple, le schizo ; pas le corps schizophrénique en général, mais il y a un aspect du corps schizophrénique qui me semble très, très intéressant, c’est la catatonie, le corps catatonique. Or, un catatonique, c’est pas rien ! Il y a des espèces de prodiges du corps qui sont, dans un autre genre, égaux à ce que l’on raconte de l’orient… tout ça. Un schizo catatonique, il peut rester au fond d’une piscine, muscles tendus, sans remonter, pendant un nombre de temps, un nombre de secondes très, très grand. On se demande s’il va jamais remonter ou bien, il peut rester des heures, des heures… des heures dans une position acrobatique. Bon, pourquoi sans organes ? parce que, ils le disent eux-mêmes, enfin, je signale que corps sans organes, c’est une expression en toutes lettres chez Artaud et qui en connaissait là-dessus : c’est vraiment l’annulation de tous les organes ; ou comme dit Schreber :  on m’a mangé mon larynx, j’ai plus de poumons, j’ai plus d’anus,… organes externes et internes… supprimés ; une espèce d’œuf fermé, une espèce d’œuf fermé et tendu. Je dis corps catatonique, c’est peut-être pas le corps catatonique à l’état pur, mais, c’est une approximation. Je vois une seconde approximation, un deuxième cas… je cherche vraiment pas à faire du système ; je me demande dans différents domaines : c’est le corps drogué… enfin, là aussi, pas de la drogue en général, mais quant à certaines drogues, notamment les dérivés de l’opium et dans certains états ou le drogué est vraiment très, très drogué, se produit quelque chose d’assez bizarre qui est une espèce de corps que le drogué décrit lui-même comme vitrifié : veines vitrifiées, bouchées. Il peut même plus piquer ses veines ; une espèce de corps de verre, plein, fermé comme un œuf, avec une espèce de protestation contre, apparemment, contre l’existence des organes. Et chez les américains, il y a de très beaux poèmes, et là, je pense que les poèmes, c’est pas de la littérature surajoutée ; ils disent vraiment le plus simple dans ce domaine comme dans d’autres : protestation contre les organes ; et non, c’est pas… des yeux, un nez, une bouche, tout ça… mais pourquoi faire ? hein, ça sert à rien ! le corps drogué qui se présente comme un véritable œuf avec, par exemple, un seul orifice pour l’injection et l’excrétion de la drogue ; bon, or c’est pas de la rêverie je crois ; ils se vivent dans certains états, inquiétants d’ailleurs, dangereux, dans certains états de drogues par dérivés de l’opium… il y a ce corps qui apparaît et c’est pas du tout comme un fantasme ! ça m’paraît pas du tout dans la tête du monsieur ou d’ la dame, c’est pas ça ! … bien autre chose ! c’est une matière, ils ont à faire avec cette matière là ! troisième exemple, alors, c’est déjà très différent, et le zéro du corps drogué, ils le disent tous, c’est le froid, le froid absolu… ce qu’ils appellent le froid absolu, bon… je pense à tout à fait autre chose…ça c’est une seconde approximation du corps sans organes : que mon corps dépose ses organes, qu’il soit vraiment ce qu’il est… un œuf plein ! troisième cas, là très pathétique, et c’est peut-être le plus douloureux, c’est dans certaines tentatives perverses… on sait par exemple ce que représente le corps masochiste ; c’est terrible un corps masochiste, de vrai masochiste ; je veux dire, c’est terrible par l’intensité des supplices qu’ils se font infliger ; c’est vraiment pas des supplices pour rire ; toute la scène est pour rire, le supplice, c’est vraiment pas pour rire ! or qu’est-ce qu’il se fait faire le masochiste ? il s’explique bien là-dessus parce qu’il demande même que ça ; il se fait faire deux choses : des suspensions… la suspension et les coutures, c’est à dire… ils se font coudre le corps ; alors chacun à ses recettes… euh, là aussi, alors ça, c’est une petite machine ; réaliser le corps sans organes ou approcher du corps sans organes, soit sur un mode schizo, soit sur un mode drogué, et c’est pas au goût de chacun ; y a des destins qui sont pris là-dedans ; c’est pas une espèce de choix ou on dirait… tiens, je préfère cette manière là ! euh… on la choisit pas cette manière ! euh, le corps masochiste c’est stupéfiant ! or, à la limite, il s’agit pour le masochiste de se faire coudre tout ce qui est orifice corporel ; alors y en a alors, qui avec même les fils… alors là, c’est là qu’interviennent des techniques très complexes parce que , avec des fils de cuir, des fils de nylon… à chacun son choix, bon, se coudre les yeux, au besoin il se fait coudre les narines… s’il y a beaucoup de points de douleur… euh, bon, il se fait coudre l’anus, euh, c’est prodigieux ce qu’ils se font faire ! c’est affreux, c’est abominable… bon alors, voilà, c’est une autre approximation du corps sans organes, ça !

Si on dit qu’est-ce qu’ils cherchent ? ou bien on pense que le schizo en catatonie, c’est un pauv’type comme ça… qui n’a rien à attendre de lui, que le drogué, etc… ou bien on pense que, si confus que ce soit, ils cherchent quelque chose ; bon… je dis que corps sans organes, c’est pas une notion théorique ; donc, il faut partir de choses très, très concrètes qui sont des tentatives expérimentales pour se constituer un corps sans organes, or, ces tentatives existent… aussi bien dans le domaine de la psychose que de la perversion… alors, si on part de là, j’ai l’impression que on peut progresser… à première vue, le corps sans organes, c’est un corps qui répudie ses organes, mais à seconde vue, c’est évident que c’est pas ça ! par exemple, les plus beaux textes d’Artaud  sur ce qu’il appelle le corps sans organes, il le définit comme un corps qui répudie ses organes… pas d’yeux, pas de bouche, pas de larynx, pas d’estomac, pas d’anus, etc… et là, Artaud se lance dans la splendide litanie de la chute, de la récusation de tous les organes ; euh bon… peut-être qu’à seconde vue, c’est pas qu’Artaud ait tort, il sait de quoi il parle mais, peut-être, tout ça… y a pas de problème de conciliation logique… tout va toujours ensemble quoi ! peut-être qu’à un autre niveau, c’est autre chose, peut-être que le corps sans organes, qui donc, à un certain moment, sous un certain aspect de lui-même, se présente comme corps ayant déposé tous ses organes ou les ayant bouchés… voyez quand le masochiste se fait pas coudre, il se fait boucher ses organes… je crois pas… là aussi, faudrait tout reprendre… toutes ces histoires de masochisme et tout ça… euh, il faudrait, là maintenant, je me demande plus clairement si vraiment, c’est la douleur qui est en jeux, si c’est même l’humiliation, si il y a pas une entreprise d’une toute autre nature qui est précisément, l’entreprise d’incarner le corps sans organes, mais je dis à première vue, c’est donc un corps qui répudie les organes, mais… à seconde vue, on s’aperçoit que c’est pas vrai ça ! ça doit pas être ça… je sais pas, on a un doute, on se dit est-ce que c’est vraiment les organes qui fatiguent, est-ce que c’est pas autre chose ? il me semble que la réponse de second niveau, ce serait… c’est pas contre les organes que le corps sans organes, ou que le représentant du corps sans organes en a ! c’est contre autre chose, à savoir, c’est contre l’organisme… c’est pas pareil ! à savoir, c’est pas contre les organes qu’il en a, mais c’est contre l’organisation des organes qu’on appelle organisme : des yeux, un nez, un larynx, un estomac, un anus… le corps sans organes le veut bien ! mais il veut pas que ce soit organisé sous la forme bien connue de l’organisme ! alors, si c’est vrai ça, si c’est vrai,… ça nous ferait faire un petit pas ; à savoir, c’est à dire qu’à ce moment là, c’est seulement en apparence que le corps sans organes lutte contre les organes parce qu’en réalité, il lutte pas contre les organes, il lutte contre l’organisme : il en a marre, il veut que le corps ne soit pas un organisme… là aussi, faudrait une quatrième approche du corps sans organes… c’est l’anorexique. L’anorexique, ça me parait très typiquement, pas du tout un phénomène d’absence de désir… l’anorexie c’est traversé par un désir fondamental qui est de devenir le corps sans organes. Or là, c’est pas du tout un corps qui n’aurait pas d’organes ; le corps sans organes c’est un corps qui a déposé son organisation organique,… c’est à dire qui ne supporte pas, par exemple, la dualité bouche/anus, et la complémentarité ; alors il faut que la bouche soit elle-même, prenne en charge, assume la fonction d’un véritable anus : très bizarre la manière dont l’anorexique se sert de sa bouche comme d’une machine à excréter, à vomir, à chier… j’sais pas quoi ?… c’est très impressionnant ! ou bien alors se bourre… là aussi, c’est dans cet espèce de bourrage de l’anorexique, quelque chose de très pathétique qui est vraiment murer la bouche, bon… tout ça ! »

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Deux extraits sortis du journal Opium de Jean Cocteau (1930) :

« Le retour de la sensualité (premier symptôme net de la désintoxication) s’accompagne d’éternuements, de bâillements, de morves, de larmes. Autre signe: les volailles du poulailler d’en face m’exaspéraient et ces pigeons qui arpentent le zinc, les mains dans le dos, de long en large. Le septième jour le chant du coq m’a plu. J’écris ces notes entre six et sept heures du matin. Avec l’opium, avant onze heures, rien n’existe. »  

« Si le réveil du sevrage se produit chez l’homme de façon physiologique, il détermine surtout chez la femme des symptômes moraux. Chez l’homme, la drogue n’endort pas le coeur, elle endort le sexe. Chez la femme, elle éveille le sexe et endort le coeur. Le dix-huitième jour du sevrage, la femme devient tendre, pleurniche. C’est pourquoi dans les cliniques de désintoxication, les malades ont toutes l’air amoureuses du médecin. »

Il n’y a pas d’autre danger que le retour du père

Mardi 31 juillet 2007
Deleuze avec Masoch.

par Eric Alliez

Extraits de l’article mis en ligne sur Multitudes le 5 juin 2007.

« Ce Masoch sorti du Texte en faveur d’une Expérimentation-Vie – c’est un programme politique nous assène Deleuze, parce qu’« il n’y a pas d’autre danger que le retour du père ».

« Soit le cas de S.A.D.E. […] Sur fond de récitation figée de textes de Sade, c’est l’image sadique du Maître qui se trouve amputée, paralysée, réduite à un tic masturbatoire, en même temps que le Serviteur masochiste se cherche, se développe, se métamorphose, s’expérimente, se constitue sur scène en fonction des insuffisances du maître. Le Serviteur n’est pas du tout l’image renversée du maître, ni sa réplique ou son identité contradictoire : il se constitue pièce à pièce, morceau par morceau, à partir de la neutralisation du maître ; il acquiert son autonomie de l’amputation du maître. »
Gilles Deleuze, « Un manifeste de moins »

Question lancée aux enfants du siècle échu : la littérature, à quoi ça sert, comment ça marche, etc. ?
Il est une réponse qui engage Deleuze dans la littérature en l’espèce d’un inévitable d’où ça mène : la littérature, quand ça marche, ça sert à annuler le père et son manque (à-être) — jusqu’à se libérer de sa mort (à partir de laquelle toute négation s’alimente d’une symbolisation) pour inventer une issue là où il n’en a pas trouvé.
De ce trait à tirer sur le père, de cette nécessité pratique indépendante de toute visée esthétique, le corollaire s’énonce : impliquant les signes dans des devenirs aussi singuliers qu’impersonnels, la littérature ne marche qu’en se détraquant, qu’en désorganisant, par les forces ainsi libérées de l’instance de la lettre, le principe névrotique de l’autonomie littéraire et la passion du signifiant qui s’y manifeste par la linguistique… »

« … Legs de Caïn (selon le titre du grand cycle projeté par Masoch), de l’errance libérant la fraternité entre les hommes de la philiation du père, la ressemblance du père dans le fils abolie avec l’origine et la transcendance par la fonction fabulatrice d’un moi qui « n’est dissolu que parce que, d’abord, il est dissous », dis-location du sujet et dis-locution de la pensée entraînant la « communauté des célibataires » dans le devenir illimité d’un monde en processus…Or ce Masoch sorti du Texte en faveur d’une Expérimentation-Vie — c’est un programme politique nous assène Deleuze, parce qu’« il n’y a pas d’autre danger que le retour du père ». (« Du père, persévérait Lacan : en tant que son nom est le vecteur d’une incarnation de la Loi dans le désir). ») Reprendre de là, de ce nouage deleuzo-masochien entre clinique littéraire et critique de la psychanalyse, la question si controversée d’une « politique deleuzienne ». Et n’en déplaise à beaucoup, la reprendre, cette question si urgente, avec Guattari, puisque c’est aussi la ligne masochienne qui précipite la rencontre — non sans que celle-ci s’en trouve politiquement précipitée par celle-là. »

« Ô psychédélie ! » Pour une philosophie de la drogue

Jeudi 28 juin 2007
Extraits d’un article de Benoît Goetz,

tiré de la revue Le Portique, Numéro 10 – en intégralité sur le site Le Portique

« Qui peut comprendre aujourd’hui, alors que Deleuze n’a jamais été autant lu et relu, cette exclamation qui clôt le splendide chapitre « Porcelaine et volcan » de Logique du Sens : « ô psychédélie ! » Les quelques lignes qui suivent ont le sens d’une anamnèse, modeste et rapide, destinée aux nouvelles générations, d’une époque où quelques individus se sont lancés dans l’étrange aventure de l’exploration psychique ou de la « schizophrénie expérimentale ». Quelque chose a alors eu lieu qui est resté sans suite, qui n’a pas été repris ni « sauvé », ni intégré par aucune culture (…) L’expérience de la drogue a alors lieu sans qu’aucun discours ne soit là pour la soutenir (…), sinon ces discours inadéquats que proposent le corps social et qui ne parlent qu’en termes de plaisir-déplaisir plus ou moins dangereux, licites ou illicites, alors que le problème soulevé pourrait bien être celui de l’accès à une certaine vérité (…) »

« … La drogue est donc le plus souvent envisagée dans la perspective de la clinique, de l’anthropologie ou de la littérature. Il est très rare que la philosophie s’y intéresse. Pourtant l’expérience psychédélique – littéralement : « qui rend l’esprit clair ou évident » – ne devrait pas laisser indifférents ceux parmi les philosophes qui n’abandonnent pas aux sciences l’exploration de la psyché. Si le philosophe se détourne de la drogue c’est sans doute par amour de la sobriété et de la lucidité. Pourtant ceux qui se sont risqués dans ces parages ont souvent eu la surprise de ne pas perdre pied dans l’irréalité, bien au contraire, ainsi Michel Foucault : « … moi ce qui m’a frappé dans la drogue…, c’est que c’est absolument loin de vous couper de la réalité »…
Notre hypothèse est que les drogues psychédéliques peuvent bien être dites, en effet, « révélatrice de l’esprit », mais qu’il s’agit là d’une « révélation sans révélation », la psyché n’étant pas un objet susceptible de se présenter jamais en tant que tel, mais une ouverture dans laquelle le sujet de l’expérience se dissipe et s’évapore. Expérience d’une dissolution où « ce qui apparaît » n’apparaît à proprement parler à « personne », le pullulement des apparitions ou des phénomènes, les « hallucinations » (qui sont autant de perceptions bien fondées), « hyper-réelles », n’étant jamais que secondes par rapport à l’épreuve de la perte du moi, épreuve du vide ou de l’absence, sans aucun manque cependant, durant laquelle l’enjeu consiste tout entier à être « sans moi ». « Expérience déchiquetée », comme l’écrit Artaud, voyage qui consiste en un émiettement fabuleux de la subjectivité. Les visions sont donc à la fois d’une précision déchirante et comme inessentielles : elles passent au second plan sur le fond de la « révélation sans révélation » d’un espace autre, sans commune mesure : « Je suis une vaste plaine, un océan d’étendue » (…) »

« … Prenons un exemple significatif : en se promenant sous l’emprise de la mescaline quai des Grands Augustins, Michaux remarque que cette grande artère souffre d’« un manque étrange sur lequel je ne saurais mettre le doigt. Elle manque sans doute de moi, de tout ce que j’y mets d’ordinaire ». L’épreuve consiste donc à apercevoir enfin le monde, pour ainsi dire, tel quel, sans les écrans symboliques dont nous avons l’habitude de le parer. Épreuve d’une certaine désubjectivation qui est du même coup « objectivation ». Le désir du drogué s’investit alors tout entier dans la perception d’un « trop de réalité » (…) »

« … L’expérience que procure les drogues psychédéliques peut donc être dite une épreuve au sens où elle ne laisse pas intact le sujet de l’expérience, et où elles le contraignent à une rencontre avec son inconsistance.
« Épreuve » est un bon mot que Michaux n’a pas choisi par hasard, non pas parce qu’il évoque l’héroïsme (et effectivement l’expérience de la drogue peut devenir infernale), mais parce qu’il fait penser au procédé des peintres qui impriment à l’aveugle des formes et des couleurs sur une surface. Il s’agit de se laisser envahir par le dehors ou par l’envers de la conscience où l’on se tient d’ordinaire enfermé comme dans une petite chambre. Épreuve d’une « révélation sans révélation » puisqu’il ne restera rien de l’expérience qui pourrait être appropriable et capitalisable. La mémoire de l’expérience n’est plus que la contre-épreuve de l’épreuve avec laquelle il restera cependant à se débattre une vie durant (…)

 » … Le Bardo est l’état intermédiaire entre la mort et la renaissance (Bar : entre, Do : deux). L’âme du défunt traverse différentes épreuves dont la première et la plus importante est celle d’une vacuité qui est aussi une lumière claire et aveuglante. Peu à peu des formes surgissent et, s’il ne sait pas se maintenir dans la pure vacuité, le défunt va retrouver une identité et une matrice. L’expérience de la mort/renaissance est donc celle d’un entre-deux où le sujet fait l’épreuve à la fois de son impermanence et de sa persistance à travers les métamorphoses (…)  »

 » Cette esquisse d’une « philosophie de la drogue » devrait inciter finalement à une très grande prudence dans l’usage et les expérimentations. « Il faut de toute nécessité se présenter bien à l’infini ». Mais aussi il pourrait s’agir finalement d’un encouragement à l’abstention. Les conditions aujourd’hui ne sont pas bonnes pour des expérimentations sereines. La qualité des produits est douteuse : ils assomment plus qu’ils ne révèlent. Deleuze avait lu chez Miller qu’il était possible se soûler à l’eau pure. Sans doute doit-il être possible de capter la puissance des drogues sans se transformer en drogué (…) »

(article proposé par HP)

Antonin Artaud : topologie de l’intime

Jeudi 31 mai 2007

par Pierre Bruno

sur le site de l’Association de Psychanalyse Jacques Lacan

« Voici la conférence, suivie d’un débat, que Pierre Bruno a prononcée à l’invitation des « Apprentis philosophes », dans le cadre du cycle « Lacan le lundi » à l’initiative de Bénédicte d’Yvoire et Jacqueline Ferret, le 19 mars 2007 à Valence. »

Extraits : « Je vais partir d’une phrase de ce texte d’Artaud. « Mais comment bousculer le réel jusqu’à arriver à cette incarnation majeure d’une âme qui, dans un corps incarnée, lui imposera la chair sexuelle dure, la chair d’âme de son véritable corps ? » Notons d’abord que, pour s’incarner, l’âme doit sortir (et non entrer) dans le corps. Sortir indique un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur, comme si l’âme, tant qu’elle n’est pas incarnée dans un corps, était en cage. Il y a une expression d’Artaud « l’en-cage de l’être » qui indiquerait alors qu’avant même de naître et d’avoir un corps indépendant de celui de la mère, l’humain est parlé, c’est-à-dire incarcéré dans une parole qui le fait être indépendamment de lui. » (…)

« Et l’intime ? Artaud nous fait part alors d’une expérience qu’il a vécue à l’âge de 6 ans, à Marseille, au 59 boulevard de la Blancarde, précise-t-il. Il pensait alors que le monde est un pou et les êtres de grands poux faits avec le reste d’un pou géant. Ce pou géant était le moi, assassiné par le soi-même qui n’a jamais supporté le moi et en est l’ennemi. Artaud décrit ainsi sa vision : « Une voix, comme un pou noir géant, vint près de moi et me dit : “Tu cherches ton moi, tu ne l’as plus. Le moi n’est pas un corps, mais un esprit, et cet esprit tu ne l’as plus car nous le tenons…” » Quel est ce pou qui parle en lui et s’adresse à lui ? Un pou-esprit, qu’Artaud définit « comme un vide opérant sa propre succion ». C’est par ce qu’Artaud a appelé « la voie utérine et fécale » qu’il est possible de s’opposer au pou-esprit et le vaincre. C’est pourquoi il va s’adresser à ce pou : « La terre est pleine d’êtres qui ne sont pas sortis de toi, mais de moi parce que je suis de la terre caca, caca l’amour qui ne comprend rien à soi-même parce que comprendre, c’est polluer l’infini. »

Que peut-on retenir de cette dialectique ? Si un moi, sous forme de pou, s’adresse à moi, c’est qu’il n’est pas moi, ou plus exactement qu’il est un moi-esprit, alors que le moi authentique est le corps. Ce corps, il s’agit qu’il se fasse non à partir de l’engendrement qui aurait pour auteur le père-mère, mais à partir de la parturition qui, action de l’amour sur le caca, fait naître les filles de cœur, soit celles qu’Artaud a réellement aimées (de sa grand-mère Neneka à sa fiancée Cécile Schramme). Il répond ainsi d’ailleurs au pou qui lui a dit : « Tu es une âme et cette femme est ton âme. » L’intime pourra alors trouver sa place comme le lieu de la relation entre Antonin Artaud et ses filles de cœur. L’intime se qualifie et se construit d’introduire une relation à ce que nous appellerons des êtres élus grâce à l’amour. C’est le plus profond de la relation d’Artaud à l’autre. » (…)

« Est-ce à dire que, voulant se passer de règle, Artaud se dissout dans l’infini du non-sens ? Non, et c’est là que ce que je vous ai dit au début, à partir de ce texte « Le surréalisme et la fin de l’ère chrétienne », prend son sens. Artaud se retire de la règle qui veut – c’est le fond de la grammaire – que le fils vienne après le père. Ce qui fait en revanche le sens de l’expérience dans laquelle il s’engage, c’est que lui, Artaud, se fasse femme et que, par la voie utérine-fécale, il parturie celles qu’il aime – les fasse exister. Qu’est-ce qui se dégage de ceci : nous sommes, hommes ou femmes, des êtres, c’est-à-dire que nous n’existons qu’en tant que créatures peuplant le langage. Pour ex-sister au langage, il faut d’abord, absolument, sortir de l’être que nous confère le langage. Ce pas, Wittgenstein ne le fait pas, peut-être parce que, pour lui, la question était plutôt d’habiter le langage, et d’y exister d’abord comme créature. Quoi qu’il en soit, l’espace de l’intime, pour autant que nous puissions nous sentir proches de ce qu’est l’intime pour Artaud, se construit non par une délimitation régionale à l’intérieur du langage, ce par quoi nous ne pouvons obtenir que les répartitions privé/public, ni par une opposition de l’extérieur et de l’intérieur, mais par une extériorisation hors langage qui nous permet, dans un second temps, d’habiter celui-ci sans être sa créature – ni son créateur. C’est en regard de cet habitat, Heimlich, propre à chacun, que nous pouvons parler d’intime chez Antonin Artaud. »

Débat faisant suite à la conférence de P.Bruno :

Noël Rugliano : « Pourriez-vous nous parler de détachement de l’aliénation parentale, ça m’intéresse à titre personnel, de manière moins fumeuse que celle d’Antonin Artaud ? »

P.B. « Non, je m’excuse de vous contredire mais puisque vous dites les choses de façon un peu brutale, je vais les dire aussi de manière un peu brutale. Je pense que la conception d’Artaud n’est pas du tout une conception fumeuse. La conception d’Artaud qui peut apparaître sous une forme fantasmagorique a sans doute, là je vous le concède volontiers, une allure délirante. Mais comme on le sait il y a dans le délire, et là c’est la thèse de Freud, un noyau de vérité. Cette conception ne me paraît pas fumeuse en ce sens qu’elle pose la question de savoir comment le petit humain qui avant de naître est parlé par ses parents sans rien pouvoir dire quoi que ce soit contre ce qui le parle va se retrouver à sa naissance même, avant même que lui-même ne puisse disposer du langage, il va se retrouver déjà dans une constellation linguistique qui est une préformation de ce qu’il va devenir. C’est-à-dire que l’influence du langage ne va pas commencer à partir du moment où il va se saisir du langage. L’influence du langage commence dès lors qu’il va naître dans une constellation linguistique qui est celle de ce discours qui s’est tenu sur lui avant qu’il naisse. Et qui s’est tenu de façon générale sur la réalité, et c’est cette question-là qu’Artaud a saisie avec une acuité qui est à mon avis sans égale. C’est-à-dire qu’il s’est posé la question de savoir comment un petit humain pouvait se séparer de cette dictature de ce qui a été dit de lui et sur lui sans qu’il puisse répliquer quoi que ce soit. Il le fait d’une façon qui un peu contournée, mais la façon dont il le fait a une telle force qu’elle nous permet de saisir que le problème ne peut pas être simplement résolu en disant « mais à un moment donné il pourra prendre la parole pour en quelque sorte dire ‘ça n’était pas ça’ ». Et pourquoi, le dit-il de façon très profonde ? Et c’est en ce sens que qu’il y a une convergence avec la psychanalyse. Bien sûr, quand il se met à parler, s’il se met à parler car il y a des enfants, les autistes, qui ne parlent pas, alors comment ça se passe pour eux ? Mais s’il se met à parler, et ce qu’il va pouvoir, à ce moment-là c’est se séparer de ce que Artaud appelle la génération par le pèremère en faisant cette holophrase. Donc dire que le fait de pouvoir parler n’est pas suffisant pour pouvoir se séparer de cette direction générationnelle pour une raison bien simple, c’est ce qu’il explique dans le texte que j’ai choisi. Parce que le corps lui, son corps lui, a déjà été en quelque sorte intoxiqué par le discours dans lequel il est arrivé au monde. Et donc ce qu’il propose c’est une voie de désintoxication de son corps, qui passe par une expérience pulsionnelle. Alors évidemment je ne recommanderai à personne d’essayer de suivre la voie « utérine-fécale » d’Antonin Artaud. Mais il est bien clair qu’il a saisi le problème dans sa radicalité, et que dans une psychanalyse, la question se pose justement de se saisir de l’expérience du langage pour que quelque chose de la pulsion, c’est-à-dire de la l’intoxication du corps, puisse être véritablement changé, parce que sinon c’est du bla-bla. A cet égard, il me semble que sa solution, à la fois diffère de celle Wittgenstein, qui est sans doute un très grand penseur logique qui a beaucoup fait avancer la logique contemporaine, mais qui reste dans la lignée sceptique dont il ne peut sortir que par quelque chose qui est un peu un tour de passe-passe. C’est-à-dire il suffit de voir si tout le monde est d’accord pour dire « bon, il y a une règle, c’est la même que celle des autres. Ne nous cassons pas la tête plus loin. ». Je citais, quand nous faisions notre petite discussion préalable, ce que Wittgenstein dit du paradoxe de Russell, qui est le grand paradoxe de la logique contemporaine, des mathématiques contemporaines, qui a occupé tous les logiciens, tous les mathématiciens pendant un siècle. Wittgenstein qui est pourtant un élève de Russell dit : « pourquoi tout le monde s’intéresse-t’il à trouver une objection à résoudre le paradoxe de Russell puisqu’il suffit de ne pas s’en occuper ? ». On voit comment il a cette façon de botter en touche, alors que ce n’est pas du tout le registre que l’on va retrouver chez Artaud. Je ne sais pas si… »

N.R. : « si, si, ça me va bien. Dit par Pierre Bruno c’est plus simple que dit par Antonin Artaud »

P.B. : « Oui. Mais ce que j’ai essayé de faire c’est de montrer que dans cette pensée très complexe d’Artaud, parce qu’il faut lire ces milliers de pages d’Artaud, quand on les lit comme ça on a l’impression que c’est du délire, mais quand on les lit de près comme j’ai essayé de le faire sur un tout petit échantillon, on s’aperçoit qu’il y a une pensée qui est sans doute une des pensées les plus profondes, les plus aiguës, les plus rigoureuses du XXème siècle. Ce que j’ai regretté au passage c’est que quelque fois les commentateurs d’Artaud passent à côté de ça. J’ai essayé de montrer qu’on pouvait apprendre quelque chose d’Artaud, y compris de ses textes soi-disant délirants. Parce que qu’il y a un noyau de vérité qui est vraiment indestructible dans ces pages de délire (…) »

L’art de l’expérimentation ou comment se faire un Corps sans Organes

Lundi 14 mai 2007

par Gilles Deleuze et Félix Guattari

Extrait de Mille plateaux, Comment se faire un Corps sans Organes (CsO) p197

« Considérons les trois grandes strates par rapport à nous, c’est-à-dire celles qui nous ligotent le plus directement : l’organisme, la signifiance et la subjectivation. La surface d’organisine, l’angle de signifiance et d’interprétation, le point de subjectivation ou d’assujettissement. Tu seras organisé, tu seras un organisme, tu articuleras ton corps — sinon tu ne seras qu’un dépravé. Tu seras signifiant et signifié, interprète et interprété — sinon tu ne seras qu’un déviant. Tu seras sujet, et fixé comme tel, sujet d’énonciation rabattu sur un sujet d’énoncé — sinon tu ne seras qu’un vagabond. A l’ensemble des strates, le CsO oppose la désarticulation (ou les n articulations) comme propriété du plan de consistance, l’expérimentation comme opération sur ce plan (pas de signifiant, n’interprétez jamais !), le nomadisme comme mouvement (même sur place, bougez, ne cessez pas de bouger, voyage immobile, désubjectivation). Que veut dire désarticuler, cesser d’être un organisme ? Comment dire à quel point c’est simple, et que nous le faisons tous les jours. Avec quelle prudence nécessaire, l’art des doses, et le danger, overdose. On n’y va pas à coups de marteau, mais avec une lime très fine. On invente des autodestructions qui ne se confondent pas avec la pulsion de mort. Défaire l’organisme n’a jamais été se tuer, mais ouvrir le corps à des connexions qui supposent tout un agencement, des circuits, des conjonctions, des étagements et des seuils, des passages et des distributions d’intensité, des territoires et des déterritorialisations mesurées à la manière d’un arpenteur. A la limite, défaire l’organisme n’est pas plus difficile que de défaire les autres strates, signifiance ou subjectivation. La signifiance colle à l’âme non moins que l’organisme colle au corps, on ne s’en défait pas facilement non plus. Et le sujet, comment nous décrocher des points de subjectivation qui nous fixent, qui nous clouent dans une réalité dominante ? Arracher la conscience au sujet pour en faire un moyen d’exploration, arracher l’inconscient à la signifiance et à l’interprétation pour en faire une véritable production, ce n’est assurément ni plus ni moins difficile qu’arracher le corps à l’organisme. La prudence est l’art commun des trois ; et s’il arrive qu’on frôle la mort en défaisant l’organisme, on frôle le faux, l’illusoire, l’hallucinatoire, la mort psychique en se dérobant à la signifiance et à l’assujettissement. Artaud pèse et mesure chacun de ses mots: la conscience « sait ce qui est bon pour elle et ce qui ne lui vaut rien; et donc les pensées et sentiments qu’elle peut accueillir sans danger et avec profit, et ceux qui sont néfastes pour l’exercice de sa liberté. Elle sait surtout jusqu’où va son être, et jusqu’où il n’est pas encore allé ou n’a pas le droit d’aller sans sombrer dans l’irréalité, l’illusoire, le non-fait, le non-préparé… Plan où la conscience normale n’atteint pas mais où Ciguri nous permet d’atteindre, et qui est le mystère même de toute poésie. Mais il y a dans l’être humain un autre plan, celui-là obscur, informe, où la conscience n’est pas entrée, mais qui l’entoure comme d’un prolongement inéclairci ou d’une menace suivant les cas. Et qui dégage aussi des sensations aventureuses, des perceptions. Ce sont les fantasmes éhontés qui affectent la conscience malade. Moi aussi j’ai eu des sensations fausses, des perceptions fausses et j’y ai cru » (Artaud, Les Tarahumaras, t. IX, pp. 3435)

L’organisme, il faut en garder assez pour qu’il se reforme à chaque aube; et des petites provisions de signifiance et d’interprétation, il faut en garder, même pour les opposer à leur propre système, quand les circonstances l’exigent, quand les choses, les personnes, même les situations vous y forcent ; et de petites rations de subjectivité, il faut en garder suffisamment pour pouvoir répondre à la réalité dominante. Mimez les strates. On n’atteint pas au CsO, et à son plan de consistance, en détratifiant à la sauvage. C’est pourquoi l’on rencontrait dès le début le paradoxe de ces corps lugubres et vidés : ils s’étaient vidés le leurs organes au lieu de chercher les points où ils pouvaient patiemment et momentanément défaire cette organisation des organes qu’on appelle organisme. Il y avait même plusieurs manières de rater le CsO, soit qu’on n’arrivât pas à le produire, soit que, le produisant plus ou moins, rien ne se produisît sur lui, les intensités ne passaient pas ou se bloquaient. C’est que le CsO ne cesse d’osciller entre les surfaces qui le stratifient et le plan qui le libère. Libérez-le d’un geste trop violent, faites sauter les strates sans prudence, vous vous serez tué vous-même, enfoncé dans un trou noir, ou même entraîné dans une catastrophe, au lieu de tracer le plan. Le pire n’est pas de rester stratifié — organisé, signifié, assujetti — mais de précipiter les strates dans un effondrement suicidaire ou dément, qui les fait retomber sur nous, plus lourdes à jamais. Voilà donc ce qu’il faudrait faire : s’installer sur une strate, expérimenter les chances qu’elle nous offre, y chercher un lieu favorable, des mouvements de déterritorialisation éventuels, des lignes de fuite possibles, les éprouver, assurer ici et là des conjonctions de flux, essayer segment par segment des continuums d’intensités, avoir toujours un petit morccau d’une nouvelle terre. C’est suivant un rapport méticuleux avec les strates qu’on arrive à libérer les lignes de fuite, à faire passer et fuir les flux conjugués, à dégager des intensités continues pour un CsO. Connecter, conjuguer, continuer : tout un « diagramme » contre les programmes encore signifiants et subjectifs. Nous sommes dans une formation sociale ; voir d’abord comment elle est stratifiée pour nous, en nous, à la place où nous sommes ; remonter des strates à l’agencement plus profond où nous sommes pris ; faire basculer l’agencement tout doucement, le faire passer du côté du plan de consistance. C’est seulement là que le CsO se révèle pour ce qu’il est, connexion de désirs, conjonction de flux, continuum d’intensités. On a construit sa petite machine à soi, prête suivant les circonstances à se brancher sur d’autres machines collectives. Castaneda décrit une longue expérimentation (peu importe qu’il s’agisse de peyotl ou d’autre chose): retenons pour le moment comment l’Indien le force d’abord à chercher un « lieu », opération déjà difficile, puis à trouver des « alliés », puis à renoncer progressivement à l’interprétation, à construire flux par flux et segment par segment les lignes d’expérimentation, devenir-animal, devenir-moléculaire, etc. Car le CsO est tout cela : nécessairement un Lieu, nécessairement un Plan, nécessairement un Collectif (agençant des éléments, des choses, des végétaux, des animaux, des outils, des hommes, des puissances, des fragments de tout ça, car il n’y a pas « mon » corps sans organes, mais « moi » sur lui, ce qui reste de moi, inaltérable et changeant de forme, franchissant des seuils).

Au fil des livres de Castaneda, il peut arriver que le lecteur se mette à douter de l’existence de Don Juan l’Indien, et de bien d’autres choses. Mais cela n’a aucune importance. Tant mieux si ces livres sont l’exposé d’un syncrétisme plutôt qu’une ethnographie, et un protocole d’expérience plutôt qu’un compte rendu d’initiation. Voilà que le quatrième livre, Histoires de pouvoir, porte sur la distinction vivante du « Tonal » et du « Nagual ». Le tonal semble avoir une extension disparate: il est l’organisme, et aussi tout ce qui est organisé et organisateur ; mais il est encore la signifiance, tout ce qui est signifiant et signifié, tout ce qui est susceptible d’interprétation, d’explication, tout ce qui est mémorisable, sous la forme de quelque chose qui rappelle autre chose ; enfin il est le Moi, le sujet, la personne, individuelle, sociale ou historique, et tous les sentiments correspondants. Bref, le tonal est tout, y compris Dieu, le jugement de Dieu, puisqu’il « construit les règles au moyen desquelles il appréhende le monde, donc il crée le monde pour ainsi dire ». Et pourtant le tonal n’est qu’une ile. Car le nagual lui aussi, est tout. Et c’est le même tout, mais dans des conditions telles que le corps sans organes a remplacé l’organisme, l’expérimentation a remplacé toute interprétation dont elle n’a plus besoin. Les flux d’intensité, leurs fluides, leurs fibres, leurs continnums et leurs conjonctions d’affects, le vent, une segmentation fine, les micro-perceptions ont remplacé le monde du sujet. Les devenirs, devenirs-animaux, devenirs-moléculaires, remplacent l’histoire, individuelle ou générale. En fait, le tonal n’est pas si disparate qu’il semble : il comprend l’ensemble des strates, et tout ce qui peut être rapporté aux strates, l’organisation de l’organisme, les interprétations et les explications du signifiable, les mouvements de subjectivation. Le nagual au contraire défait les strates. Ce n’est plus un organisme qui fonctionne, mais un CsO qui se construit. Ce ne sont plus des actes à expliquer, des rêves ou des fantasmes à interpréter, des souvenirs d’enfance à rappeler, des paroles à faire signifier, mais des couleurs et des sons, des devenirs et des intensités (et quand tu deviens chien, ne va pas demander si le chien avec lequel tu joues est un rêve ou une réalité, si c’est « ta putain de mère » ou autre chose encore). Ce n’est plus un Moi qui sent, agit, et se rappelle, c’est « une brume brillante, une buée jeune et sombre », qui a des affects et éprouve des mouvements, des vitesses. Mais l’important , c ‘est qu’on ne défait pas le tonal en le détruisant d’un coup. Il faut le diminuer, le rétrécir, le nettoyer, et encore à certains moment seulement. Il faut le garder pour survivre, pour détourner l’assaut du nagual. Car un nagual qui ferait irruption, qui détruirait le tonal, un corps sans organes qui briserait toutes les strates, tournerait aussitôt en corps de néant, auto-destruction pure sans autre issue que la mort : « le tonal doit être protégé à tout prix ». »

Le Loup des steppes, un maillon vers l’Anti-oedipe ?

Mercredi 6 décembre 2006

Parmi les romans les plus en résonance avec l’Anti-Oedipe, « Le Loup des steppes » de Hermann Hesse paraît d’autant plus extraordinaire qu’il fut publié en 1927, soit deux ans avant la naissance de Gilles Deleuze ! Curieusement, il ne semble pas l’avoir mentionné.

On y retrouve la thématique nietzschéenne de l’éclatement de l’identité avec un accent qui n’est pas sans rappeler l’Anti-oedipe. Certes, à un niveau de lecture tout à fait différent.

A la différence d’un Artaud et de son écriture schizo, Hesse reste un intellectuel qui ne peut s’empêcher de se livrer à une démarche explicative sur l’existence et la folie. Il fait ainsi la part belle à de longues digressions sur les pensées et les sentiments de Harry, son héros, qui le conduiront de sa théorie de la dualité homme/ loup à la révélation mystique de ses multiplicités. Le roman se transforme souvent en véritable traité d’existence (notamment avec la remise au héros du « Traité sur le loup des steppes, réservé aux insensés »).

Une fausse dualité

Harry souffre de ce qu’un loup en lui s’oppose en permanence à l’homme qu’il est :

« Alors, le loup en lui montrait les dents, se mettait à rire et lui signifiait avec un mépris sanglant combien cette affectation de vertu était ridicule, combien elle seyait mal à un animal de la steppe, à un loup sachant parfaitement au fond de lui-même que pour être heureux, il devait parcourir seul les grandes plaines arides et, de temps à autre, s’abreuver de sang, courir une louve ».

Mais cette théorie de la partition de sa personnalité en deux pôles va être mise à mal par la lecture du mystérieux traité :

« Expliquer une personnalité aussi contrastée que celle de Harry en la divisant de façon naïve en loup et en homme représente une tentative désespéramment candide. Harry ne se compose pas de deux êtres, mais de cent, de mille. Son existence n’oscille pas (à l’instar de celle de tout homme) entre deux pôles uniques, entre les instincts et l’esprit ou entre la sainteté et la débauche ; elle oscille entre des milliers, d’innombrables séries d’opposition. ».

Plus précisément, à quelques lignes,  Hesse développe sa théorie :

« Même le plus intellectuel et le plus cultivé des hommes voit le monde et sa propre personne à travers un prisme de formules très naïves, simplificatrices, qui travestissent la réalité. Oui, c’est avant tout sa propre personne qu’il perçoit ainsi car tous les hommes ont, semble-t-il, un besoin inné et impérieux de concevoir leur moi comme une unité. Cette illusion a beau être ébranlée fréquemment et profondément, elle ne cesse de se reformer et de se raffermir. Le juge qui est assis en face de l’assassin et le regarde dans les yeux peut, l’espace d’un instant, entendre parler le meurtrier avec sa propre voix et retrouver en son for intérieur toutes les émotions, les facultés les potentialités de celui-ci. Néanmoins, dès l’instant suivant, il a recouvré son unité, sa fonction de juge. Il réintègre rapidement l’enveloppe de son moi imaginaire, accomplit son devoir et condamne à mort le meurtrier. Parfois aussi, des âmes particulièrement douées et délicates voient poindre en elles l’intuition de leur caractère multiple ; parfois, comme c’est le cas pour tous les génies, elles brisent l’illusion d’une unité de la personnalité et découvrent en elles de multiples facettes, un agrégat de moi différents. Il leur suffit alors de proclamer cela pour que la majorité les enferme, appelle la science à l’aide, constate que ces malheureux sont atteints de schizophrénie et évite ainsi à l’humanité de devoir entendre la voix de la vérité qui sort de leur bouche. (…) Le fait que tout individu s’applique à considérer ce chaos comme une unité (…) semble constituer une nécessité, un besoin aussi vital que celui de respirer ou de manger. L’illusion est fondée sur une simple analogie. En tant que corps, chaque homme est un ; en tant qu’âme, il ne l’est jamais. »

Le sujet est de nouveau abordé à la fin du roman, alors que Harry converse dans le théâtre magique avec le joueur d’échec, avant de voir son moi se dissoudre en une multitude de figurines :

« … De façon générale, on considère qu’il est insensé de diviser l’apparente unité de la personne en une foule de personnages. La science a même inventé le terme de schizophrénie pour désigner cela. Elle a raison, dans la mesure où il est naturellement impossible de maîtriser une multitude sans une instance de direction, sans un certain ordre, sans certains regroupements. En revanche, elle a tort de croire que les nombreuses sous-parties du moi puissent être agencées en une seule fois, selon un ordre obligatoire et définitif. (…) Par suite de cette erreur, beaucoup d’hommes sont considérés comme normaux, et même socialement supérieurs, alors qu’ils souffrent d’une folie incurable. .. »

Et plus étonnant :

« Tout comme l’écrivain qui compose un drame à partir d’une poignée de personnages, nous constituons sans cesse, à partir des éléments d’un moi morcelé, de nouvelles configurations au sein desquelles se développent de nouveaux jeux et de nouvelles tensions, des situations éternellement inédites. »

Il faut expérimenter  

La lecture du « Traité du Loup des steppes » n’est d’aucune utilité pour Harry. Il reste prisonnier de son enfermement intérieur qui le conduit à la résolution de se trancher la gorge.

Désespéré, angoissé par la mort imminente, il rencontre Hermine à la Taverne de l’Aigle Noir, et elle l’accompagnera dans sa refonte existentielle. Sans complaisance, alors qu’il lui compte sa solitude, l’incompréhension des hommes et son envie de mourir, elle lui rit au nez et le traite d’enfant :

« … alors comme il n’est qu’un petit gamin, il rentre chez lui avec l’intention de se pendre. J’ai parfaitement compris ce que tu m’as raconté, Harry. Il s’agit d’une histoire comique. »

Elle le prend alors en charge, en exigeant de lui une obéissance sans faille. Et il doit commencer par apprendre à danser. Débute la phase d’expérimentation.

« J’aurais pu donner les explications et les plus pertinentes et les plus éclairées sur les circonstances et les raisons qui étaient à l’origine de mon mal, de ma souffrance morale, de mon envoûtement et de ma névrose. La mécanique du système n’avait pas de secret pour moi. Mais savoir et comprendre ne m’étaient nullement nécessaires ; ce n’était pas à cela que j’aspirais si désespérément. Je voulais vivre des expériences, prendre des décisions, me ressaisir et m’élancer. »

« … tout cela me paraissait d’une beauté et d’une nouveauté inimaginables à mes yeux d’homme désenchanté qui depuis longtemps n’attendait plus rien, n’espérait plus rien. (…) Elle était là, et le miracle avait lieu.  J’avais retrouvé le contact avec un être humain et le goût de la vie. »

L’expérience fonctionne, détruisant sans pitié son monde antérieur :

« Les danses américaines s’étaient introduites dans mon univers musical bien ordonné comme autant d’éléments intrus, importuns, voire destructeurs. De la même manière, des expériences nouvelles, redoutées, déstabilisantes, surgissaient de toutes parts dans mon existence jusque-là si clairement circonscrite, si rigoureusement délimitée. Le Traité sur le Loup des steppes mais aussi Hermine disaient vrai lorsqu’ils évoquaient la théorie des mille âmes. »

Mais l’angoisse de perdre tout ce qui le constitue disparaît à la fin du roman. Harry est prêt pour la transmutation :

« Il ressortit le petit miroir de sa poche et le plaça devant mon visage. J’aperçus de nouveau l’image brouillée, nébuleuse de Harry, traversée par la silhouette convulsive du loup : une image tout à fait familière et parfaitement antipathique dont la destruction n’éveillait en moi aucune inquiétude. (…) Pour atteindre une forme supérieure d’humour, il faut commencer par ne plus prendre au sérieux sa propre personne. »

Extraits tirés du roman traduit par d’Alexandra Cade pour Calmann-Lévy, réédité en Livre de Poche