Archive de la catégorie ‘CsO’

Chimères N°75 Devenir ~ hybride, sortie en ligne, avant parution en septembre

Jeudi 11 août 2011

Devenir~hybride, corps-prisons et corps-plateaux

Concept 1
Bernard Andrieu, L’hybridation est-elle normale ?
Michèle Robitaille, Natural Born Cyborg?

Clinique
F. Destruhaut, E. Vigarios, B. Andrieu, Ph. Pomar, Regard anthropologique en Prothèse Maxillo-Faciale : entre science et conscience
Nicole Farges, Un homme branché, Implant cochléaire et surdité
Mileen Janssens, Fragments et liaisons dans la langue et le signe: sémiotique et autisme

Politique
Raphaël Verchère, La prothèse et le sportif : du dopage comme résistance à la domination des stades
Jean-Paul Baquiast, Les processus co-activés et la nouvelle maîtrise du monde

LVE 1
Anne Querrien, Manola Antonioli, Quelques textes fondateurs sur le post-humain
Bernard Andrieu, Procréation, Hybridations

Esthétique
Alice Laguarda, Post-humain et invention de soi dans la création contemporaine
Mickaël Pierson, Brice Dellsperger / Body Double : aux frontières du réel

LVE 2
Manola Antonioli, Post et cyberféminisme
Jacques Florence et Pierre Vogler-Finck, Le Meilleur des nanomondes

Agencement
Maud Granger Remy, Fictions post-humaines
Elias Jabre, Second Life : Et si la mort de l’Homme était comique ?
Félix Guattari, Vers une ère post-média (octobre 1990)

Terrain
David Puaud, L’alter ego pouvoir
Groupe d’étudiants, Médias et TIC dans les révolutions arabes : la Tunisie

Concept 2
Janice Caiafa, Aspects du multiple dans les sociétés de communication
Bruno Heuzé, Du nouvel âge de la mécanosphère
Jean-Philippe Cazier, Entretien avec Jean-Clet Martin à propos de « Plurivers »

Fictions
Alain Damasio, Hybris
Olivier Auber, Impossible de penser
Istina Ntari, Je ne suis pas née dans la lumière

Textes complémentaires publiés dans Chimères antérieurement
Paul Virilio, Vitesse, vieillesse du monde
Les séminaires de Guattari (1984), La machine (biologique, mathématique, etc.)

Episode 12, Les synthèses conjonctives

Vendredi 29 août 2008

1) Les machines célibataires

Si les synthèses connectives sont du « ou bien » et du « et puis », si les synthèses disjonctives déclinent le « soit…soit » inclusif, les synthèses conjonctives, elles, expriment du « c’est donc ». Comme dans un raisonnement à trois propositions où la dernière conclue les deux autres, la synthèse conjonctive est l’opération de réconciliation des deux synthèses précédentes (connective et disjonctive). Expliquons nous sur cette « réconciliation » : La matière (Hylè), dans la machine-organe, était produite et travaillé par connexion, coupures et passage de l’énergie d’une machine à l’autre. C’est parce que la Libido est ainsi machinée (coupée et connectée), que cette matière désirante est aussi énergie pure (Numen), capable de s’inscrire sur le corps sans organes en s’enregistrant sur sa surface, par disjonction inclusive du désir. Lors de cette deuxième synthèse, le corps sans organes est une surface lisse où se concentrent et se dispersent des intensités énergétiques, comme les ronds à la surface de l’eau au contact d’un caillou lancé par un enfant qui veut faire des ricochets. La synthèse conjonctive, elle, permet que, de ce corps sans organe où s’est enregistrée une variation d’intensité (l’écran d’épingles d’Alexeieff), émerge quelque chose. Si l’inscription sur le corps sans organes est une puissance, la synthèse conjonctive permet qu’en sorte une individualité, un sujet : « le sujet est produit comme un reste, à côté des machines désirantes, (…) il se confond lui-même avec cette troisième machine productrice et la réconciliation résiduelle qu’elle opère : synthèse conjonctive de consommation sous la forme émerveillée d’un “C’était donc ça !” »[1].

Deleuze & Guattari nomment ces machines qui produisent le désir selon ce dernier procès conjonctif, les machines célibataires, allusion à M. Carrouges. Ils prennent l’exemple de la machine de La colonie pénitentiaire de Kafka, de l’Eve future de Villiers, de la Mariée mise à nue… de Duchamp, etc.[2] Elles semblent en effet tenir des machines-organes (que Deleuze & Guattari appellent aussi machines paranoïaque en ce sens qu’elles organisent, avec une logique interne indiscutable et rigide, des connexions méthodiques et inébranlables entre des éléments qui doivent avoir une place particulière) et des machines d’enregistrement (qu’ils appellent aussi machines miraculantes de par leur activité productive d’inscription, comme un miracle peut inscrire la volonté de Dieu — Numen — sur les corps, par exemple sous forme de stigmate) mais sont aussi un autre type de machine. Dans A la colonie pénitentiaire un voyageur se retrouve sur une île où un officier lui fait visiter une machine : cette machine que visite le voyageur est une invention ancienne, construite par l’ancien commandant, maintenant disparu et qui est décrit comme un grand paranoïaque. Le voyageur s’étonne même que l’ancien commandant ait pu avoir autant de pouvoir : « “Etait-il donc tout en même temps. Etait-il soldat, juge, ingénieur, chimiste, dessinateur ?” “Parfaitement” dit l’officier en hochant la tête, le regard fixe et songeur ». La machine servait à exécuter les condamnés mais selon une ancienne loi dont seul ce despote était le garant et qui ne semble plus avoir cours sur la colonie pénitentiaire. Elle fonctionne donc avec des rouages, des balanciers, des herses, etc. Elle a donc les caractéristiques d’une machine-organes paranoïaque. C’est aussi une machine qui inscrit sur les corps : « “Notre verdict n’est pas sévère. Au moyen de la herse, on inscrit sur le corps du condamné le commandement qu’il a enfreint. En ce qui concerne ce condamné-là” — l’officier désigna l’homme du doigt —, “on va lui écrire sur le corps : Respecte ton supérieur !” ». Machine disjonctive d’enregistrement donc. Mais c’est aussi autre chose : la nouvelle s’ouvre sur cette phrase : « “C’est un appareil tout à fait particulier” », l’officier qui fait visiter la machine précisant que « “jusqu’à présent, il a fallu y mettre la main, mais à partir de maintenant, l‘appareil marche tout seul” ». « Comprenez-vous le fonctionnement ? La herse commence à écrire, quand elle a terminé la première inscription sur le dos de l’homme, la couche d’ouate se met à rouler et tourne lentement sur le côté pour offrir un nouvel espace à la herse. Pendant ce temps-là, les endroits à vif viennent se poser sur l’ouate, qui, grâce à sa préparation spéciale, arrête immédiatement l’écoulement du sang et les prépare à recevoir une inscription plus profonde. Les pointes que vous voyez ici sur le bord de la herse, arrachent alors l’ouate des plaies et, tandis qu’on fait à nouveau retourner le corps, l’ouate est jetée dans la fosse et la herse peut se remettre au travail. Elle continue ainsi à écrire, toujours plus profondément, douze heures durant. Pendant les six premières heures, le condamné continue à vivre à peu près comme par le passé, à ceci près qu’il souffre. Au bout de deux heures, on retire le feutre, car l’homme n’a plus la force de crier. Ici, à la tête du lit, dans cette écuelle chauffée électriquement, on met du riz, dont l’homme, quand il en a envie, peut prendre ce qu’il parvient à attraper avec sa langue. Personne ne laisse passer cette occasion. Personne, croyez-moi, et j’ai de l’expérience. C’est seulement à la sixième heure qu’il perd le goût de la nourriture. J’ai coutume de me mettre à genoux à ce moment-là pour observer ce phénomène. Il est rare que l’homme avale la dernière bouchée, il se contente de la retourner dans sa bouche, puis la crache dans la fosse. Je suis obligé de me baisser, sinon je la recevrais en plein visage. Mais quelle paix s’établit alors dans l’homme, à la sixième heure ! L’esprit vient aux plus stupides. Cela commence autour des yeux, puis s’étend à l’entour. Un spectacle, qui pourrait vous amener à vous coucher vous-même sous la herse. Il ne se passe cependant rien de particulier, l’homme commence seulement à déchiffrer l’inscription, il tend les lèvres comme s’il écoutait. Vous avez vu qu’il n’est pas facile de déchiffrer l’écriture avec les yeux ; mais notre homme la déchiffre maintenant avec ses plaies. Ce n’est pas, il est vrai, un mince travail, il faut six heures pour l’accomplir. Mais à ce moment, la herse l’embroche complètement et le jette dans la fosse où il s’effondre bruyamment sur l’eau sanguinolente et sur l’ouate. La justice  a fait son œuvre ; nous n’avons plus qu’à enterrer le corps, le soldat et moi »[3]. D’abord la machinerie qui tourne le corps, éponge avec l’ouate, monte et descend la herse (connexions). Puis l’inscription proprement dite, qui s’opère sur toute la surface du corps (disjonction inclusive). Puis, enfin, il y a donc quelque chose qui émerge, « à la sixième heure », qui envahit l’homme « qui commence autour des yeux, puis s’étend à l’entour », quelque chose qui donne « l’esprit » même « aux plus stupides » et qui va finir à côté de la machine elle-même, dans la fosse (conjonction).

En somme ces machines — à l’image de celle d’A la colonie pénitentiaire — semblent faire émerger, à côté de la machine même, une pièce adjacente à cette machine, qui, alors qu’elle procède de cette machine, en est néanmoins détachée. C’est le procès d’émergence du sujet que nous évoquions plus haut et sur lequel nous allons revenir autour de la notion de Voluptas.

2) La Voluptas. ou l’émergence du sujet

Deleuze & Guattari ne donnent pas vraiment d’explications sur le terme de Voluptas qu’ils utilisent. On pensera néanmoins à l’architecture et au plus célèbre axiome de Leon Baptista Alberti, dans le cadre de la révolution culturelle du Quattrocento. « Cette axiome dicte que l’édification d’un bâtiment doit satisfaire trois registres hiérarchisés et indissociables : la nécessité (Necessitas) qui régit la construction et concerne ce que nous appelons aujourd’hui les lois de la physique appliquée ; la commodité (Commoditas) qui est la commande d’intégrer la demande des clients dans ce que nous appelons un programme et fait de l’édification une activité duelle, passant nécessairement par un dialogue ; et enfin, le plaisir esthétique (Voluptas) qui est la finalité suprême de l’édification, et qui est satisfait par l’application des règles de la beauté »[4]. Le rapport avec les trois synthèses saute aux yeux. La Necessitas des connexions (c’est–à-dire le fonctionnement soumis à une loi qui place chaque élément où il doit être et les connecte entre eux), les Commoditas des inscriptions disjonctives et l’émergence de la Voluptas, comme résidu de tout ce processus (l’expression de la beauté).

Nous avons dit que le sujet qui émergeait, et qui prenait conscience de son être dans un « c’est donc ça », était adjacent à la machine. C’est que le système que nous avons décrit, ces trois synthèses qui caractérisent les machines désirantes, « n’expriment jamais l’équilibre d’un système, mais un nombre illimité d’états stationnaires métastables par lesquels un sujet passe »[5]. Tout est une question de variations et de jeux d’intensités, et c’est à l’occasion d’une inscription sur le corps sans organes que, lors donc de cette inscription-là ou de cet enregistrement-là, l’énergie qui était Numen devient Voluptas. Cette machine désirante — machine-organe ou paranoïaque ; machine d’enregistrement ou miraculantes ; machines célibataires —, dont le modèle est, comme nous l’avons vu plus haut, l’inconscient, « a essaimé sur tout le pourtour de son cycle, un sujet apparent, résiduel, et nomade »[6].

Le sujet pour Deleuze & Guattari dans L’Anti-Œdipe, ne provient donc pas d’un manque : « Pas plus que les autres coupures, la coupure subjective ne désigne un manque, mais au contraire une partie qui revient au sujet comme part, un revenu qui revient au sujet comme reste »[7]. Il est une production positive, produit comme reste, comme résidu de la machine désirante qui, elle, continue à connecter, à inscrire en disjonctant, et, miracle ! Voluptas !, crée un sujet qui n’est pas inféodé à un manque ou un vide. Toute la beauté du « Je est un autre » prend ici sa force, est mise en lumière. Le « c’est donc » est celui du « donc je suis ». Dans la lignée du matérialisme de Descartes, Deleuze & Guattari pose un « je produis, donc je suis ».

3) Photographie

 Prendre une photographie. Il fait beau. Le sujet de la photo est en face du photographe. Il est dans la ligne de mire de l’appareil, de la machine à prendre des photos. Séquences que prend l’appareil photo, morceaux connectés les uns aux autres sur la pellicule.

Puis vient le moment du développement : bains ; produits chimiques ; lumière rouge ; gants. La feuille de papier blanche, surface d’inscription, est dans le bain.

Révélation. Teintes de gris, de noir, de blanc. Et un sujet apparaît.

Mais bien vite, le sujet devient pâle, on sent confusément qu’il va disparaître.

Dernière étape : va-t-on opérer une fixation ?

Dans cette question repose tout l’objet des machines sociales. Pourquoi décider de garder ce sujet-là, pris à ce moment-là, dans cette position-là ? Et comment faire pour le garder ainsi ?

La réponse tient en deux mots : agencements et domination.


[1] G. Deleuze et F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 24.

[2] Ibid. 

[3] F. Kafka, Un artiste de la faim, A la colonie pénitentiaire et autres récits, Paris, Editions Gallimard, coll. folio classique,1990, pp. 65-107.

[4] Encyclopaedia Universalis, art. « Architecture ».

[5] G. Deleuze et F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 26.

[6] Ibid., p. 394.

[7] Ibid., p. 49.

Episode 11, Les synthèses disjonctives d’enregistrement

Lundi 25 août 2008

 1) Description : le corps sans organe comme machine d’enregistrement

Le terme d’enregistrement ne doit pas nous tromper : il s’agit toujours d’une question de production. Nous sommes encore dans le domaine des machines qui créent, fabriquent – produisent – un objet – un produit —. Nous en étions resté à la question du corps sans organe. Comment peut-il être ce tout dont nous parlions sans néanmoins être un organisme avec des organes qui ont une place spécifique qu’ils ne peuvent quitter (si le foie fait ce que fait le cœur, l’organisme meurt) ? En somme quelle rapport existe-t-il entre les machines-organes et le corps sans organes ? En d’autres mots comment est-il possible, alors que « les machines-organes ont beau s’accrocher sur le corps sans organes, [que] celui-ci n’en reste pas moins sans organes et ne redevient pas un organisme au sens habituel du mot »[1] ? Une réponse est la synthèse disjonctive. Deleuze & Guattari en donne la définition suivante : elle « désigne le système de permutations possibles entre des différences qui reviennent toujours au même, en se déplaçant, en glissant » ou  encore « des différences qui reviennent au même sans cesser d’être des différences »[2]. Le corps sans organes doit être compris comme une gigantesque surface d’enregistrement sur lequel sont inscrits, sous forme de zones intensives, l’énergie produite, le désir, non plus en tant que hylè (libido brute), mais comme Numen. Il faut insister sur ce procès d’enregistrement qui n’est qu’une inscription, qu’un marquage sur ce qui fait unité –le corps sans organes – d’éléments qui lui sont, constitutionnellement, étrangers, mais qui néanmoins en participent. La dénomination même de cette surface —« sans organe » — est explicite : cette « surface d’enregistrement » reste une surface lisse, sans aspérité, où l’énergie d’enregistrement, en s’inscrivant, modifie l’ensemble ; un peu comme l’inscription sur une bande magnétique. On pensera à A. Alexeieff et ses écrans d’épingle où la pression à tel ou tel endroit de l’écran, en soulevant les épingles  à des niveaux différents,  crée, sur toute la surface, une figure qui varie aussi en fonction de la luminosité, de l’angle de prise de vue, etc.[3]. Si, dans la synthèse connective, la règle était du « ou bien » ou du « et puis », la synthèse disjonctive est « soit … soit ». C’est-à-dire, qu’en soi, l’inscription n’est pas la matière elle-même : elle est énergie pure (nous allons y revenir dans l’opposition aristotélicienne énergie / puissance à propos du Numen). La matière produite est inscription de sa propre inscription : de briques liés les unes aux autres (« ou bien », « et puis »), connectées les unes aux autres, on passe à un système disjonctif, en ce sens que les éléments liés sont disjoint ; le paradoxe apparent — de lier des éléments entre eux en les disjoignant — disparaît si ces éléments sont puissance pure, s’il ne sont qu’énergie d’enregistrement sur une gigantesque surface qui ne les précède pas, mais qui existe justement par ces multiples inscriptions. Il faut arriver à penser qu’il n’est pas question de temps ; les choses ne se passent pas avant, après ou pendant. Il existe d’ailleurs, dans L’Anti-Œdipe, une distinction supplémentaire qui est faite à propos des synthèses disjonctives (dite d’enregistrement, nous venons de voir pourquoi) : la notion de synthèse disjonctive inclusive ou exclusive. Les synthèses disjonctives, dans les machines désirantes — au « niveau » moléculaire —, sont inclusives : synthèse disjonctive d’enregistrement inclusive donc. Par inclusif, il faut entendre une possibilité d’inscription illimitée : les zones d’enregistrement sur la surface du corps sans organes peuvent inclure d’autres zones d’enregistrement, et d’autres encore. Une même intensité d’enregistrement sera soit « homme » soit « chien » soit « table » soit « enfant » soit « dieu » etc. Un usage exclusif (comme nous le verrons dans un paralogisme propre à la psychanalyse que nous développerons, à propos des machines sociales, sur les usages illégitimes des synthèses), assignera à une inscription une place prédéterminée qui sera un choix exclusif entre plusieurs éléments ; en somme, cet usage exclusif enlève la potentialité infinie de l’inscription inclusive où tout, potentiellement, peut s’inscrire. Dans l’Œdipe par exemple, qui est l’exemple paradigmatique de cet usage exclusif des synthèses, la place assignée aux individus sera soit « homme » soit « femme », et c’est tout. Au lieu des n sexes « non humain » dont parlait Marx, l’exclusion consiste à passer à 2 sexes. S’il s’agit toujours, dans le cas de l’usage exclusif des synthèses disjonctives, de puissance d’enregistrement, toute la potentialité pure et infinie qu’elle permet l’inclusion est ici éliminée. Nous pourrions utiliser le terme de codage à propos de ces enregistrements inclusifs (les zones intensives d’inscriptions énergétiques pourraient être assimilées à des codes sur le corps sans organes). Mais nous verrons, lorsque nous envisagerons les machines sociales, que les codes impliquent plusieurs caractéristiques ici non présentes[4]. Ces inscriptions ne sont en fait pas vraiment des codes, justement parce qu’il s’agit de « disjonction incluses où tout est possible ». Ces inscriptions sont « des points de nature quelconque, figures machiniques abstraites qui jouent librement sur le corps sans organes et ne forment encore aucune configuration structurée (…) nous devons concevoir une machine qui est telle par ses propriétés fonctionnelles, mais non par sa structure »[5]. Le corps sans organes n’est pas une structure où des pièces, même disjointes, en formeraient les briques, mais  simplement une surface qui est l’inscription d’une même énergie, une énergie d’enregistrement ou  Numen. C’est le système inclusif qui permet cela. L’exclusion, quant à elle, crée des codes, repérables par exemple sous un Signifiant-maître, au sein d’une structure, mais nous y reviendrons.

2) L’énergie d’enregistrement : Numen

Rappelons tout d’abord que cette énergie d’enregistrement  est toujours du désir.

On peut comprendre la différence telle que l’entend Aristote entre l’acte (Energeia, energeia) et la puissance (Duhamiz, dunamis) ainsi : « une puissance est ainsi une capacité de devenir autre, c’est-à-dire d’être déjà de soi-même, par avance, porteur en quelque manière d’une détermination que l’on ne possède pourtant pas effectivement »[6]. A la différence de l’acte qu’Aristote lie à l’essence (ousia, ousia) — l’expansion d’une chose en acte, c’est-à-dire dans son actualisation hic et nunc, dans son effectivité ou encore dans toute sa déterminité —, le corps sans organe évoque le duo puissance (dunamis) / matière (hylè)[7].

Numen serait le substantif d’un verbe signifiant «manifester sa volonté par un signe de tête». Le mot est, dans la Rome antique, toujours appliqué à la manifestation d’une volonté divine et exprime la puissance propre d’un dieu — l’opposé étant le signum qui désigne la manifestation sensible par laquelle cette volonté se fait connaître (vol des oiseaux, prodiges, etc.). Le Numen qualifie abstraitement l’exercice tout-puissant de cette volonté[8]. Ce qui ne veut pas dire que le Numen est l’exercice des puissances animistes. En latin, Numen  n’est jamais employé absolument, mais toujours en rapport avec l’action d’un dieu: on parle du Numen  de Jupiter ou de Junon, à la rigueur du Numen  divin en général. En somme le mot apparaît dans son usage comme notant un attribut déterminant de tout personnage divin. Il est la volonté pure d’une instance divine repérée comme telle.

Ces deux brèves situations (machine grecque, machine romaine) permettent de comprendre pourquoi Deleuze & Guattari appellent Numen cette énergie d’enregistrement. Parce qu’elle n’est qu’une puissance issue de la matière désirante originellement produite par les machines désirantes, elle peut être considérée comme étant la « volonté » du corps sans organe. Non pas un signe (au sens linguistique, comme on parle des « formations de l’inconscient »), mais une expression même de ce corps sans organe. Volonté est ici utilisé à dessein, afin de comprendre comment il peut y avoir une direction qui s’applique au désir (son Numen). « Mais pourquoi appeler divine, ou Numen, la nouvelle forme d’énergie malgré tous les équivoques soulevées par un problème de l’inconscient qui n’est religieux qu’en apparence ? Le corps sans organes n’est pas Dieu, bien au contraire. Mais divine est l’énergie qui le parcourt, quand il attire toute la production et lui sert de surface enchantée miraculante, l’inscrivant dans toutes ses disjonctions »[9].

Si ordre il y a, dans cette « machine miraculante » comme l’appellent parfois Deleuze & Guattari, il s’agit d’un ordre intensif ; et les différentes zones d’enregistrement, comme autant de zones de pression (ou de dépression) d’intensités brutes, font du corps sans organe « un œuf, traversé d’axes, bandé de zones, localisé d’aires ou de champs, mesuré de gradients, parcouru de potentiels, marqué de seuils »[10]. L’inconscient est un corps sans organe. On comprend que, dans cette vision de l’inconscient, il ne s’agit pas d’une structure mais d’une surface d’intensité. Et si l’on veut parler de l’inconscient en terme de  chaîne signifiante — pour faire le rapprochement avec la théorie lacanienne de l’inconscient structuré comme un langage —, on insistera avec Deleuze & Guattari sur le fait que cette « chaîne signifiante de l’inconscient, Numen, ne sert pas à découvrir ni à déchiffrer des codes du désir, mais au contraire à faire passer des flux de désir absolument décodés, Libido, et à trouver dans le désir ce qui brouille tous les codes et défait toutes les terres ».

Car si, pour Lacan, à la lumière de cet inconscient, le seul sujet pensable a est un sujet barré à lui-même (« le sujet est précisément l’instance qui suit la place vide : comme le dit Lacan, il est moins sujet qu’assujetti — assujetti à la case vide, assujetti au phallus et à ses déplacements »[11] —), dans ce corps sans organe, surface traversé par les flux du Numen, le sujet va au contraire émerger de façon positive : c’est l’objet de la troisième et dernière synthèse, la synthèse conjonctive.


[1] Ibid., p. 22.

[2] Ibid., p. 18 & p. 82.

[3] G. Bendazzi, Alexieieff, Paris, Dreamland Editeurs, 2001.

[4] Cf. p.42.

[5] G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 393.

[6] J. Bernhardt, Aristote, in. F. Châtelet, Histoire de la philosophie Tome I, Paris, Hachette Littératures coll. Pluriels, 2000, p. 159.

[7] Aristote, La Métaphysique Tome I, & II, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1953. Pour un résumé de cette question de la puissance et de l’acte cf. livre G 1007b 29 (Tome I, pp.209-210, note 3) et surtout tout le livre Q (Tome II, pp. 453-526)

[8] Encyclopaedia Universalis, article « Religion romaine ».

[9] G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 19.

[10] Ibid., p. 100

[11] G. Deleuze, A quoi reconnaît-on le structuralisme ?, op. cit., p. 331.

Le Corps sans Organes ou la Figure de Bacon

Lundi 24 décembre 2007

Par Gilles Deleuze, tiré de Francis Bacon Logique de le sensation, pp.47-52 .

En relation avec l’article précédent L’éprouvé du CsO  d’Hervé Pache

« L’homme est malade parce qu’il est mal construit. Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement, dieu, et avec dieu ses organes, oui, ses organes, tous ses organes… car liez-moi si vous le voulez, mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe. Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes, alors vous l’aurez délivré de tous les automatismes et rendu à sa véritable et immortelle liberté. Alors, vous lui réapprendrez à danser à l’envers comme dans le délire des bals musette et cet envers sera son véritable endroit. »  Antonin Artaud

Le corps sans organes s’oppose moins aux organes qu’à cette organisation des organes qu’on appelle organisme. C’est un corps intense, intensif. Il est parcouru d’une onde qui trace des niveaux et des seuils d’après les variations de son amplitude. Le corps n’a donc pas d’organes, mais des seuils ou des niveaux. Si bien que la sensation n’est pas qualitative et qualifiée, elle n’a qu’une réalité intensive qui ne détermine plus en elle des données représentatives, mais des variations allotropiques. La sensation est vibration. On sait que l’œuf présente justement cet état du corps « avant » la représentation organique : des axes et des vecteurs, des gradients, des zones, des mouvements cinématiques et des tendances dynamiques, par rapport auxquels les formes sont contingentes ou accessoires. Toute une vie non organique, car l’organisme n’est pas la vie, il l’emprisonne. Le corps est entièrement vivant, et pourtant non organique. Aussi la sensation, quand elle atteint le corps à travers l’organisme, prend-elle une allure excessive et spasmodique, elle rompt les bornes de l’activité organique. En pleine chair, elle est directement portée sur l’onde nerveuse ou l’émotion vitale. On peut croire que Bacon rencontre Artaud sur beaucoup de points : la Figure, c’est précisément le corps sans organes (défaire l’organisme au profit du corps, le visage au profit de la tête) ; le corps sans organes est chair et nerf ; une onde le parcourt qui trace en lui des niveaux ; la sensation est comme la rencontre de l’onde avec des Forces agissant sur le corps, « athlétisme affectif », cri-souffle ; quand elle est ainsi rapportée au corps, la sensation cesse d’être représentative, elle devient réelle ; et la cruauté sera de moins en moins liée à la représentation de quelque chose d’horrible, elle sera seulement l’action des forces sur le corps, ou la sensation (le contraire du sensationnel). Contrairement à une peinture misérabiliste qui peint des bouts d’organes, Bacon n’a pas cessé de peindre des corps sans organes, le fait intensif du corps. Les parties nettoyées ou brossées, chez Bacon, sont des parties d’organisme neutralisées, rendues à leur état de zones ou de niveaux : « le visage humain n’a pas encore trouvé sa face… »(…)
L’esprit, c’est le corps lui-même, le corps sans organes…(…)
Il y a dans la vie beaucoup d’approches ambiguës du corps sans organes (l’alcool, la drogue, la schizophrénie, le sadomasochisme, etc.). Mais la réalité vivante de ce corps, peut-on la nommer « hystérie », et en quel sens ? Une onde d’amplitude variable parcourt le corps sans organes ; elle y trace des zones et des niveaux suivant les variations de son amplitude. A la rencontre de l’onde à tel niveau et de forces extérieures, une sensation apparaît. Un organe sera donc déterminé par cette rencontre, mais un organe provisoire, qui ne dure que ce que durent le passage de l’onde et l’action de la force, et qui se déplacera pour se poser ailleurs. « Les organes perdent toute constance, qu’il s’agisse de leur emplacement ou de leur fonction… des organes sexuels apparaissent un peu partout… des anus jaillissent, s’ouvrent pour déféquer puis se referment… l’organisme tout entier change de texture et de couleur, variations allotropiques réglées au dixième de seconde… » (Burroughs, Le festin nu, ed. Gallimard, p.21.). En effet, le corps sans organes ne manque pas d’organes, il manque seulement d’organisme, c’est-à-dire de cette organisation des organes. Le corps sans organes se définit donc par un organe indéterminé, tandis que l’organisme se définit par des organes déterminés : « au lieu d’une bouche et d’un anus qui risquent tous deux de se détraquer, pourquoi n’aurait-on pas un seul orifice polyvalent pour l’alimentation et la défécation ? On pourrait murer la bouche et le nez combler l’estomac et creuser un trou d’aération directement dans les poumons – ce qui aurait dû être fait dès l’origine » (Burroughs, p.146). Mais comment peut-on dire qu’il s’agit d’un orifice polyvalent ou d’un organe indéterminé ? N’y a-il pas une bouche et un anus très distincts, avec nécessité d’un passage ou d’un temps pour aller de l’un à l’autre ? Même dans la viande, n’y a-t-il pas une bouche très distincte, qu’on reconnaît à ses dents, et qui ne se confond pas avec d’autres organes ? Voilà ce qu’il faut comprendre : l’onde parcourt le corps ; à tel niveau un organe se déterminera, suivant la force rencontrée ; et cet organe changera, si la force elle-même change, ou si l’on passe à un autre niveau. Bref, le corps sans organes ne se définit pas par l’absence d’organes, il ne se définit pas seulement par l’existence d’un organe indéterminé, il se définit enfin par la présence temporaire et provisoire des organes déterminés. (…)
On voit dès lors en quoi toute sensation implique une différence de niveau (d’ordre, de domaine), et passe d’un niveau à un autre. Même l’unité phénoménologique n’en rendait pas compte. Mais le corps sans organes en rend compte, si l’on observe la série complète : sans organes – à organe indéterminé polyvalent – à organes temporaires et transitoires. Ce qui est bouche à tel niveau devient anus à tel autre niveau sous l’action d’autres forces. Or cette série complète, c’est la réalité hystérique du corps. Si l’on se rapporte au « tableau » de l’hystérie tel qu’il se forme au XIXe siècle, dans la psychiatrie et ailleurs, on trouve un certain nombre de caractères qui ne cessent pas d’animer les corps de Bacon. Et d’abord les célèbres contractures et paralysies, les hyperesthésies ou les anesthésies, associées ou alternantes, tantôt fixes et tantôt migrantes, suivant le passage de l’onde nerveuse, suivant les zones qu’elle investit ou dont elle se retire. Ensuite les phénomènes de précipitation et de devancement, et au contraire de retard (hystérèsis), d’après-coup, suivant les oscillations de l’onde devançante ou retardée. Ensuite, le caractère transitoire de la détermination d’organe suivant les forces qui s’exercent. Ensuite encore, l’action directe de ces forces sur le système nerveux, comme si l’hystérique était un somnambule à l’état de veille, un « Vigilambule ». Enfin un sentiment très spécial de l’intérieur du corps, puisque le corps est précisément senti sous l’organisme, des organes transitoires sont précisément sentis sous l’organisation des organes fixes. Bien plus, ce corps sans organes et ces organes transitoires seront eux mêmes vus,  dans des phénomènes « d’autoscopie » interne ou externe : ce n’est plus ma tête, mais je me sens dans une tête, je vois et je me vois dans une tête ; ou bien je ne me vois pas dans le miroir, mais je me sens dans le corps que je vois et je me vois dans ce corps nu quand je suis habillé… etc. Y a-t-il une psychose au monde qui ne comporte cette station hystérique ? « Une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l’esprit… » (Artaud, Le pèse-nerfs.). Le tableau commun des Personnes de Beckett et des Figures de Bacon, une même Irlande : le rond, l’isolant, le Dépeupleur la série des contractures et paralysies dans le rond ; la petite promenade du Vigilambule ; la présence du Témoin, qui sent, qui voit et qui parle encore ; la manière dont le corps s’échappe, c’est-à-dire échappe à l’organisme… Il s’échappe par la bouche ouverte en O, par l’anus ou par le ventre, ou par la gorge, ou par le rond du lavabo, ou par la pointe du parapluie. Présence d’un corps sans organes sous l’organisme, présence des organes transitoires sous la représentation organique. Habillée, la Figure de Bacon se voit nue dans le miroir ou sur la toile. Les contractures et les hyperesthésies sont souvent marquées de zones nettoyées, chiffonnées, et les anesthésies, les paralysies, de zones manquantes (comme dans un triptyque très détaillé de 1972). Et surtout, nous verrons que toute la « manière » de Bacon se passe en un avant-coup et un après-coup :  ce qui se passe avant que le tableau ne soit commencé, mais aussi ce qui se passe après-coup, hystérèsis qui va chaque fois rompre le travail, interrompre le cours figuratif, et pourtant redonner par-après…

Voir : http://francoisquinqua.skynetblogs.be/category/949149/1/Bacon

L’éprouvé du CsO par Gilles Deleuze

Jeudi 20 décembre 2007

François Dosse dans sa  biographie croisée  (pp. 217-218): « Mais sa fatigue (de Deleuze) est telle qu’il consulte un médecin, lequel diagnostique la résurgence d’une ancienne tuberculose réfractaire aux antibiotiques et qui a fait un énorme trou dans un de ses poumons. Il faut l’hospitaliser d’urgence afin de ne pas compromettre la soutenance de thèse qui est repoussée à janvier 1969. (…)

Après la soutenance, Deleuze doit cette fois subir une très grave opération, une thoracoplastie. Désormais, il n’aura plus qu’un seul poumon, ce qui le condamne à des perfusions répétées et à une insuffisance respiratoire jusqu’à la fin de ses jours. (…) « 

… difficile de ne pas faire de lien entre ressassement deleuzien d’un CsO (Corps sans Organes) toujours à produire et cet épisode morbide imposant une nouvelle plastie interne à un corps désormais mutilé, incomplet, rendu monstrueux même, et avec lequel, malgré tout, il faudra bien composer… bien continuer. On comprend alors mieux l’acharnement du philosophe à suivre Artaud dans sa critique sans concession du sac d’organes organisés qu’est l’organisme. Car l’enjeu est de taille: rien moins que la répudiation de la représentation – d’un prétendu primat de la représentation sur la sensation, mythe entretenu à grand renfort de psychanalyse, alors qu’évidemment c’est tout le contraire -, la destruction programmée de la planche d’anatomie qu’on a tous gravée dans la tête – axiomatique consensuelle « au nom de la loi » – et son remplacement par l’œuf plein, œuf fermé traversé d’ondes, de gradients, d’axes, de vecteurs. Deleuze, toujours à la suite d’Artaud, milite pour promouvoir la cruauté, « non pas chose horrible mais action des forces sur le corps » (« Francis Bacon, Logique de la sensation » p.48), autrement dit, l’expérience intérieure – inénarrable et singulière – du fait intensif du corps. Un adepte de Guattari a pu dire très justement du « sujet supposé psychotique », qu’il semblait « faire corps avec son inconscient », humain trop humain en délicate posture d’équilibriste et comme égaré dans le dernier sémaphore du symbolique – terminologie lacanoïde -, aux marches d’un réel « impossible ». Et s’il énonce quelque chose de sa singulière expérience du fond de son corps immanent, terriblement intensif et coextensif à la nature, coextensif à tout le champ social, du point de vue d’une surface abyssale, c’est précisément pour livrer « un discours qui… ne serait point du semblant » !

Récuser l’organisme qui au moyen des mécanismes d’introjection/projection vous empoisonne, c’est cultiver l’évènement, le mouvement, la migration, l’intermezzo, « l’objeu » au sens de Pierre Fédida – avec Ponge -, c’est préférer l’épopée moléculaire qui couple les machines désirantes, au règne du molaire – reterritorialisant sur des fonctions immobiles – au risque de la paranoïa. Récuser l’organisme en tant qu’il vous re-salope au nom de dieu (cf.Artaud), c’est précisément remplacer l’anamnèse par l’oubli, l’interprétation (la représentation) par l’expérimentation (cf. »Mille Plateaux  » p.187). La psychanalyse entretient la peur pour un « sujet » d’avoir à effectuer la plongée mortifiante dans la mer/mère, domaine paradigmatique s’il en est, de « l’indifférencié », avatar du chaos originel (régression sempiternelle…). Pour ce faire, elle brandit toute une mythologie terroriste. Sont exemplaires à cet égard, les écrits de Julia Kristeva et de Francis Pasche qui convoquent l’image (encore une représentation) de Méduse, figure de mère archaïque sortie du royaume de la viscosité (Lautréamont) où s’originerait la psychose (sic !)…

Merci Gilles Deleuze, fulguration CsO.

par Hervé Pache

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Retranscrisption du passage sur le CsO exposé par Deleuze (à Nanterre ? en 1972/73 ?) provenant de la  ressource audio « Délire et Désir » :

« Il faut partir d’expériences pratiques on ne peut plus simples. J’en vois trois où on voit tout de suite ce que c’est que le corps sans organes : le corps sans organes, il est pas donné comme ça… une merveille ! c’est pas donné, mais il y a des choses qui sont des approximations du corps sans organes dans différents domaines : par exemple, le schizo ; pas le corps schizophrénique en général, mais il y a un aspect du corps schizophrénique qui me semble très, très intéressant, c’est la catatonie, le corps catatonique. Or, un catatonique, c’est pas rien ! Il y a des espèces de prodiges du corps qui sont, dans un autre genre, égaux à ce que l’on raconte de l’orient… tout ça. Un schizo catatonique, il peut rester au fond d’une piscine, muscles tendus, sans remonter, pendant un nombre de temps, un nombre de secondes très, très grand. On se demande s’il va jamais remonter ou bien, il peut rester des heures, des heures… des heures dans une position acrobatique. Bon, pourquoi sans organes ? parce que, ils le disent eux-mêmes, enfin, je signale que corps sans organes, c’est une expression en toutes lettres chez Artaud et qui en connaissait là-dessus : c’est vraiment l’annulation de tous les organes ; ou comme dit Schreber :  on m’a mangé mon larynx, j’ai plus de poumons, j’ai plus d’anus,… organes externes et internes… supprimés ; une espèce d’œuf fermé, une espèce d’œuf fermé et tendu. Je dis corps catatonique, c’est peut-être pas le corps catatonique à l’état pur, mais, c’est une approximation. Je vois une seconde approximation, un deuxième cas… je cherche vraiment pas à faire du système ; je me demande dans différents domaines : c’est le corps drogué… enfin, là aussi, pas de la drogue en général, mais quant à certaines drogues, notamment les dérivés de l’opium et dans certains états ou le drogué est vraiment très, très drogué, se produit quelque chose d’assez bizarre qui est une espèce de corps que le drogué décrit lui-même comme vitrifié : veines vitrifiées, bouchées. Il peut même plus piquer ses veines ; une espèce de corps de verre, plein, fermé comme un œuf, avec une espèce de protestation contre, apparemment, contre l’existence des organes. Et chez les américains, il y a de très beaux poèmes, et là, je pense que les poèmes, c’est pas de la littérature surajoutée ; ils disent vraiment le plus simple dans ce domaine comme dans d’autres : protestation contre les organes ; et non, c’est pas… des yeux, un nez, une bouche, tout ça… mais pourquoi faire ? hein, ça sert à rien ! le corps drogué qui se présente comme un véritable œuf avec, par exemple, un seul orifice pour l’injection et l’excrétion de la drogue ; bon, or c’est pas de la rêverie je crois ; ils se vivent dans certains états, inquiétants d’ailleurs, dangereux, dans certains états de drogues par dérivés de l’opium… il y a ce corps qui apparaît et c’est pas du tout comme un fantasme ! ça m’paraît pas du tout dans la tête du monsieur ou d’ la dame, c’est pas ça ! … bien autre chose ! c’est une matière, ils ont à faire avec cette matière là ! troisième exemple, alors, c’est déjà très différent, et le zéro du corps drogué, ils le disent tous, c’est le froid, le froid absolu… ce qu’ils appellent le froid absolu, bon… je pense à tout à fait autre chose…ça c’est une seconde approximation du corps sans organes : que mon corps dépose ses organes, qu’il soit vraiment ce qu’il est… un œuf plein ! troisième cas, là très pathétique, et c’est peut-être le plus douloureux, c’est dans certaines tentatives perverses… on sait par exemple ce que représente le corps masochiste ; c’est terrible un corps masochiste, de vrai masochiste ; je veux dire, c’est terrible par l’intensité des supplices qu’ils se font infliger ; c’est vraiment pas des supplices pour rire ; toute la scène est pour rire, le supplice, c’est vraiment pas pour rire ! or qu’est-ce qu’il se fait faire le masochiste ? il s’explique bien là-dessus parce qu’il demande même que ça ; il se fait faire deux choses : des suspensions… la suspension et les coutures, c’est à dire… ils se font coudre le corps ; alors chacun à ses recettes… euh, là aussi, alors ça, c’est une petite machine ; réaliser le corps sans organes ou approcher du corps sans organes, soit sur un mode schizo, soit sur un mode drogué, et c’est pas au goût de chacun ; y a des destins qui sont pris là-dedans ; c’est pas une espèce de choix ou on dirait… tiens, je préfère cette manière là ! euh… on la choisit pas cette manière ! euh, le corps masochiste c’est stupéfiant ! or, à la limite, il s’agit pour le masochiste de se faire coudre tout ce qui est orifice corporel ; alors y en a alors, qui avec même les fils… alors là, c’est là qu’interviennent des techniques très complexes parce que , avec des fils de cuir, des fils de nylon… à chacun son choix, bon, se coudre les yeux, au besoin il se fait coudre les narines… s’il y a beaucoup de points de douleur… euh, bon, il se fait coudre l’anus, euh, c’est prodigieux ce qu’ils se font faire ! c’est affreux, c’est abominable… bon alors, voilà, c’est une autre approximation du corps sans organes, ça !

Si on dit qu’est-ce qu’ils cherchent ? ou bien on pense que le schizo en catatonie, c’est un pauv’type comme ça… qui n’a rien à attendre de lui, que le drogué, etc… ou bien on pense que, si confus que ce soit, ils cherchent quelque chose ; bon… je dis que corps sans organes, c’est pas une notion théorique ; donc, il faut partir de choses très, très concrètes qui sont des tentatives expérimentales pour se constituer un corps sans organes, or, ces tentatives existent… aussi bien dans le domaine de la psychose que de la perversion… alors, si on part de là, j’ai l’impression que on peut progresser… à première vue, le corps sans organes, c’est un corps qui répudie ses organes, mais à seconde vue, c’est évident que c’est pas ça ! par exemple, les plus beaux textes d’Artaud  sur ce qu’il appelle le corps sans organes, il le définit comme un corps qui répudie ses organes… pas d’yeux, pas de bouche, pas de larynx, pas d’estomac, pas d’anus, etc… et là, Artaud se lance dans la splendide litanie de la chute, de la récusation de tous les organes ; euh bon… peut-être qu’à seconde vue, c’est pas qu’Artaud ait tort, il sait de quoi il parle mais, peut-être, tout ça… y a pas de problème de conciliation logique… tout va toujours ensemble quoi ! peut-être qu’à un autre niveau, c’est autre chose, peut-être que le corps sans organes, qui donc, à un certain moment, sous un certain aspect de lui-même, se présente comme corps ayant déposé tous ses organes ou les ayant bouchés… voyez quand le masochiste se fait pas coudre, il se fait boucher ses organes… je crois pas… là aussi, faudrait tout reprendre… toutes ces histoires de masochisme et tout ça… euh, il faudrait, là maintenant, je me demande plus clairement si vraiment, c’est la douleur qui est en jeux, si c’est même l’humiliation, si il y a pas une entreprise d’une toute autre nature qui est précisément, l’entreprise d’incarner le corps sans organes, mais je dis à première vue, c’est donc un corps qui répudie les organes, mais… à seconde vue, on s’aperçoit que c’est pas vrai ça ! ça doit pas être ça… je sais pas, on a un doute, on se dit est-ce que c’est vraiment les organes qui fatiguent, est-ce que c’est pas autre chose ? il me semble que la réponse de second niveau, ce serait… c’est pas contre les organes que le corps sans organes, ou que le représentant du corps sans organes en a ! c’est contre autre chose, à savoir, c’est contre l’organisme… c’est pas pareil ! à savoir, c’est pas contre les organes qu’il en a, mais c’est contre l’organisation des organes qu’on appelle organisme : des yeux, un nez, un larynx, un estomac, un anus… le corps sans organes le veut bien ! mais il veut pas que ce soit organisé sous la forme bien connue de l’organisme ! alors, si c’est vrai ça, si c’est vrai,… ça nous ferait faire un petit pas ; à savoir, c’est à dire qu’à ce moment là, c’est seulement en apparence que le corps sans organes lutte contre les organes parce qu’en réalité, il lutte pas contre les organes, il lutte contre l’organisme : il en a marre, il veut que le corps ne soit pas un organisme… là aussi, faudrait une quatrième approche du corps sans organes… c’est l’anorexique. L’anorexique, ça me parait très typiquement, pas du tout un phénomène d’absence de désir… l’anorexie c’est traversé par un désir fondamental qui est de devenir le corps sans organes. Or là, c’est pas du tout un corps qui n’aurait pas d’organes ; le corps sans organes c’est un corps qui a déposé son organisation organique,… c’est à dire qui ne supporte pas, par exemple, la dualité bouche/anus, et la complémentarité ; alors il faut que la bouche soit elle-même, prenne en charge, assume la fonction d’un véritable anus : très bizarre la manière dont l’anorexique se sert de sa bouche comme d’une machine à excréter, à vomir, à chier… j’sais pas quoi ?… c’est très impressionnant ! ou bien alors se bourre… là aussi, c’est dans cet espèce de bourrage de l’anorexique, quelque chose de très pathétique qui est vraiment murer la bouche, bon… tout ça ! »

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Deux extraits sortis du journal Opium de Jean Cocteau (1930) :

« Le retour de la sensualité (premier symptôme net de la désintoxication) s’accompagne d’éternuements, de bâillements, de morves, de larmes. Autre signe: les volailles du poulailler d’en face m’exaspéraient et ces pigeons qui arpentent le zinc, les mains dans le dos, de long en large. Le septième jour le chant du coq m’a plu. J’écris ces notes entre six et sept heures du matin. Avec l’opium, avant onze heures, rien n’existe. »  

« Si le réveil du sevrage se produit chez l’homme de façon physiologique, il détermine surtout chez la femme des symptômes moraux. Chez l’homme, la drogue n’endort pas le coeur, elle endort le sexe. Chez la femme, elle éveille le sexe et endort le coeur. Le dix-huitième jour du sevrage, la femme devient tendre, pleurniche. C’est pourquoi dans les cliniques de désintoxication, les malades ont toutes l’air amoureuses du médecin. »

Antonin Artaud : topologie de l’intime

Jeudi 31 mai 2007

par Pierre Bruno

sur le site de l’Association de Psychanalyse Jacques Lacan

« Voici la conférence, suivie d’un débat, que Pierre Bruno a prononcée à l’invitation des « Apprentis philosophes », dans le cadre du cycle « Lacan le lundi » à l’initiative de Bénédicte d’Yvoire et Jacqueline Ferret, le 19 mars 2007 à Valence. »

Extraits : « Je vais partir d’une phrase de ce texte d’Artaud. « Mais comment bousculer le réel jusqu’à arriver à cette incarnation majeure d’une âme qui, dans un corps incarnée, lui imposera la chair sexuelle dure, la chair d’âme de son véritable corps ? » Notons d’abord que, pour s’incarner, l’âme doit sortir (et non entrer) dans le corps. Sortir indique un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur, comme si l’âme, tant qu’elle n’est pas incarnée dans un corps, était en cage. Il y a une expression d’Artaud « l’en-cage de l’être » qui indiquerait alors qu’avant même de naître et d’avoir un corps indépendant de celui de la mère, l’humain est parlé, c’est-à-dire incarcéré dans une parole qui le fait être indépendamment de lui. » (…)

« Et l’intime ? Artaud nous fait part alors d’une expérience qu’il a vécue à l’âge de 6 ans, à Marseille, au 59 boulevard de la Blancarde, précise-t-il. Il pensait alors que le monde est un pou et les êtres de grands poux faits avec le reste d’un pou géant. Ce pou géant était le moi, assassiné par le soi-même qui n’a jamais supporté le moi et en est l’ennemi. Artaud décrit ainsi sa vision : « Une voix, comme un pou noir géant, vint près de moi et me dit : “Tu cherches ton moi, tu ne l’as plus. Le moi n’est pas un corps, mais un esprit, et cet esprit tu ne l’as plus car nous le tenons…” » Quel est ce pou qui parle en lui et s’adresse à lui ? Un pou-esprit, qu’Artaud définit « comme un vide opérant sa propre succion ». C’est par ce qu’Artaud a appelé « la voie utérine et fécale » qu’il est possible de s’opposer au pou-esprit et le vaincre. C’est pourquoi il va s’adresser à ce pou : « La terre est pleine d’êtres qui ne sont pas sortis de toi, mais de moi parce que je suis de la terre caca, caca l’amour qui ne comprend rien à soi-même parce que comprendre, c’est polluer l’infini. »

Que peut-on retenir de cette dialectique ? Si un moi, sous forme de pou, s’adresse à moi, c’est qu’il n’est pas moi, ou plus exactement qu’il est un moi-esprit, alors que le moi authentique est le corps. Ce corps, il s’agit qu’il se fasse non à partir de l’engendrement qui aurait pour auteur le père-mère, mais à partir de la parturition qui, action de l’amour sur le caca, fait naître les filles de cœur, soit celles qu’Artaud a réellement aimées (de sa grand-mère Neneka à sa fiancée Cécile Schramme). Il répond ainsi d’ailleurs au pou qui lui a dit : « Tu es une âme et cette femme est ton âme. » L’intime pourra alors trouver sa place comme le lieu de la relation entre Antonin Artaud et ses filles de cœur. L’intime se qualifie et se construit d’introduire une relation à ce que nous appellerons des êtres élus grâce à l’amour. C’est le plus profond de la relation d’Artaud à l’autre. » (…)

« Est-ce à dire que, voulant se passer de règle, Artaud se dissout dans l’infini du non-sens ? Non, et c’est là que ce que je vous ai dit au début, à partir de ce texte « Le surréalisme et la fin de l’ère chrétienne », prend son sens. Artaud se retire de la règle qui veut – c’est le fond de la grammaire – que le fils vienne après le père. Ce qui fait en revanche le sens de l’expérience dans laquelle il s’engage, c’est que lui, Artaud, se fasse femme et que, par la voie utérine-fécale, il parturie celles qu’il aime – les fasse exister. Qu’est-ce qui se dégage de ceci : nous sommes, hommes ou femmes, des êtres, c’est-à-dire que nous n’existons qu’en tant que créatures peuplant le langage. Pour ex-sister au langage, il faut d’abord, absolument, sortir de l’être que nous confère le langage. Ce pas, Wittgenstein ne le fait pas, peut-être parce que, pour lui, la question était plutôt d’habiter le langage, et d’y exister d’abord comme créature. Quoi qu’il en soit, l’espace de l’intime, pour autant que nous puissions nous sentir proches de ce qu’est l’intime pour Artaud, se construit non par une délimitation régionale à l’intérieur du langage, ce par quoi nous ne pouvons obtenir que les répartitions privé/public, ni par une opposition de l’extérieur et de l’intérieur, mais par une extériorisation hors langage qui nous permet, dans un second temps, d’habiter celui-ci sans être sa créature – ni son créateur. C’est en regard de cet habitat, Heimlich, propre à chacun, que nous pouvons parler d’intime chez Antonin Artaud. »

Débat faisant suite à la conférence de P.Bruno :

Noël Rugliano : « Pourriez-vous nous parler de détachement de l’aliénation parentale, ça m’intéresse à titre personnel, de manière moins fumeuse que celle d’Antonin Artaud ? »

P.B. « Non, je m’excuse de vous contredire mais puisque vous dites les choses de façon un peu brutale, je vais les dire aussi de manière un peu brutale. Je pense que la conception d’Artaud n’est pas du tout une conception fumeuse. La conception d’Artaud qui peut apparaître sous une forme fantasmagorique a sans doute, là je vous le concède volontiers, une allure délirante. Mais comme on le sait il y a dans le délire, et là c’est la thèse de Freud, un noyau de vérité. Cette conception ne me paraît pas fumeuse en ce sens qu’elle pose la question de savoir comment le petit humain qui avant de naître est parlé par ses parents sans rien pouvoir dire quoi que ce soit contre ce qui le parle va se retrouver à sa naissance même, avant même que lui-même ne puisse disposer du langage, il va se retrouver déjà dans une constellation linguistique qui est une préformation de ce qu’il va devenir. C’est-à-dire que l’influence du langage ne va pas commencer à partir du moment où il va se saisir du langage. L’influence du langage commence dès lors qu’il va naître dans une constellation linguistique qui est celle de ce discours qui s’est tenu sur lui avant qu’il naisse. Et qui s’est tenu de façon générale sur la réalité, et c’est cette question-là qu’Artaud a saisie avec une acuité qui est à mon avis sans égale. C’est-à-dire qu’il s’est posé la question de savoir comment un petit humain pouvait se séparer de cette dictature de ce qui a été dit de lui et sur lui sans qu’il puisse répliquer quoi que ce soit. Il le fait d’une façon qui un peu contournée, mais la façon dont il le fait a une telle force qu’elle nous permet de saisir que le problème ne peut pas être simplement résolu en disant « mais à un moment donné il pourra prendre la parole pour en quelque sorte dire ‘ça n’était pas ça’ ». Et pourquoi, le dit-il de façon très profonde ? Et c’est en ce sens que qu’il y a une convergence avec la psychanalyse. Bien sûr, quand il se met à parler, s’il se met à parler car il y a des enfants, les autistes, qui ne parlent pas, alors comment ça se passe pour eux ? Mais s’il se met à parler, et ce qu’il va pouvoir, à ce moment-là c’est se séparer de ce que Artaud appelle la génération par le pèremère en faisant cette holophrase. Donc dire que le fait de pouvoir parler n’est pas suffisant pour pouvoir se séparer de cette direction générationnelle pour une raison bien simple, c’est ce qu’il explique dans le texte que j’ai choisi. Parce que le corps lui, son corps lui, a déjà été en quelque sorte intoxiqué par le discours dans lequel il est arrivé au monde. Et donc ce qu’il propose c’est une voie de désintoxication de son corps, qui passe par une expérience pulsionnelle. Alors évidemment je ne recommanderai à personne d’essayer de suivre la voie « utérine-fécale » d’Antonin Artaud. Mais il est bien clair qu’il a saisi le problème dans sa radicalité, et que dans une psychanalyse, la question se pose justement de se saisir de l’expérience du langage pour que quelque chose de la pulsion, c’est-à-dire de la l’intoxication du corps, puisse être véritablement changé, parce que sinon c’est du bla-bla. A cet égard, il me semble que sa solution, à la fois diffère de celle Wittgenstein, qui est sans doute un très grand penseur logique qui a beaucoup fait avancer la logique contemporaine, mais qui reste dans la lignée sceptique dont il ne peut sortir que par quelque chose qui est un peu un tour de passe-passe. C’est-à-dire il suffit de voir si tout le monde est d’accord pour dire « bon, il y a une règle, c’est la même que celle des autres. Ne nous cassons pas la tête plus loin. ». Je citais, quand nous faisions notre petite discussion préalable, ce que Wittgenstein dit du paradoxe de Russell, qui est le grand paradoxe de la logique contemporaine, des mathématiques contemporaines, qui a occupé tous les logiciens, tous les mathématiciens pendant un siècle. Wittgenstein qui est pourtant un élève de Russell dit : « pourquoi tout le monde s’intéresse-t’il à trouver une objection à résoudre le paradoxe de Russell puisqu’il suffit de ne pas s’en occuper ? ». On voit comment il a cette façon de botter en touche, alors que ce n’est pas du tout le registre que l’on va retrouver chez Artaud. Je ne sais pas si… »

N.R. : « si, si, ça me va bien. Dit par Pierre Bruno c’est plus simple que dit par Antonin Artaud »

P.B. : « Oui. Mais ce que j’ai essayé de faire c’est de montrer que dans cette pensée très complexe d’Artaud, parce qu’il faut lire ces milliers de pages d’Artaud, quand on les lit comme ça on a l’impression que c’est du délire, mais quand on les lit de près comme j’ai essayé de le faire sur un tout petit échantillon, on s’aperçoit qu’il y a une pensée qui est sans doute une des pensées les plus profondes, les plus aiguës, les plus rigoureuses du XXème siècle. Ce que j’ai regretté au passage c’est que quelque fois les commentateurs d’Artaud passent à côté de ça. J’ai essayé de montrer qu’on pouvait apprendre quelque chose d’Artaud, y compris de ses textes soi-disant délirants. Parce que qu’il y a un noyau de vérité qui est vraiment indestructible dans ces pages de délire (…) »