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La figure perdue de l’ennemi… et de l’ami. Ou la résistance en morceaux

Jeudi 22 octobre 2009

 « D’un côté, la contrainte de la terreur totale qui, en son cercle de fer, comprime les masses d’hommes isolés et les maintient dans un monde qui est devenu pour eux un désert ; de l’autre la force auto-contraignante de la déduction logique qui prépare chaque individu dans son isolement désolé contre tous les autres […] » Les origines du totalitarisme, p. 831, Hannah Arendt.

« Foucault ne cesse de soumettre l’intériorité à une critique radicale. Mais un dedans qui serait plus profond que tout monde intérieur, de même que le dehors est plus lointain que tout monde extérieur ? Le dehors n’est pas une limité figée, mais une matière mouvante animée de mouvements péristalitiques, de plis et plissements qui constituent un dedans : non pas autre chose que le dehors, mais exactement le dedans du dehors. [...]  si la pensée vient du dehors, et ne cesse de tenir au dehors comment celui-ci ne surgirait-il pas au dedans, comme ce qu’elle ne pense pas et ne peut pas penser ? » Foucault, Gilles Deleuze.

– Aujourd’hui, enfin, Nous triomphons.
– Nous ? Qui est encore ce Nous ?
– Nous ! C’est-à-dire les meilleurs morceaux de chacun d’entre nous.
– Des morceaux, maintenant ? Et contre qui ces morceaux triomphent ?
– Contre les autres Nous.
– Encore des Nous ?
– Oui, les autres bouts de Nous, ceux qui sont contre Nous.
– Je ne comprends rien.
– Mais si ! Il faut apprendre à se couper en petits morceaux. De la même manière qu’ils Nous débitent par petits bouts.
– Je ne comprends rien.
– Arrête avec tes Je. Je n’existe plus.
– À vrai dire… il était temps.

Précaire, salarié, propriétaire, auto-entrepreneur, consommateur, militant, indifférent, étranger, inactuel, actionnaire, révolté, blasé, sarcastique, ennuyé, rêveur, déterminé, looser, zombi etc, nous sommes débités par petits bouts, et ce n’est plus qu’en morceaux que nous résistons.

« L’armée des ombres » de Melville met en lumière la résistance héroïque d’hommes et de femmes dans un monde devenu indigne.
La violence des résistants les ronge eux-mêmes, notamment lorsqu’ils décident d’exécuter celui des leurs qui les a donnés. Face au pouvoir barbare de l’occupation et de Vichy, la réplique se doit d’être aussi radicale et l’on n’hésitera pas à exécuter ses propres traîtres, aussi atroce que soit le geste justicier.
C’est également une société où derrière la façade de vies ordinaires, se vivent les identités clandestines qui forment une étrange communauté autour de l’œuvre de résistance. « Je ne l’avais croisée que quelques minutes, et elle me semblait plus proche que mon frère que j’aimais pourtant toujours autant ».
Résistance et sens de l’honneur où surmoi et idéal du moi se conjuguent au service d’une valeur transcendante dans un projet commun. Rendre sa dignité à la France incarnée par le Général de Gaulle qui décorera le chef des résistants. Structure hiérarchique, verticale et paternaliste qui renvoie à la structure de l’ennemi et de son führer, toutes deux appartenant au temps révolu de sujets bien droits dans leurs bottes. Mois capables de douter de leur combat, peut-être sans issu, mais ne doutant jamais de la plénitude de leur Moi.

Politique people, camps pour sans-papiers, hyper-médias, catastrophisme écologique, modes d’existence calés sur la marchandise, etc.
Aujourd’hui également, notre temps pourrait être qualifié d’indigne. Mais nous utilisons le conditionnel, car nous en sommes moins sûr. Et nous avons avalé tellement de couleuvres que nous avons perdu le sens un peu théâtral de l’indignation. Nous sommes en paix, dit-on aussi, ça n’a donc rien à voir.

La barbarie a pris des formes nouvelles et l’ennemi bien cadré de l’époque a perdu ses traits. Il se déplace désormais sur tous les visages jusqu’à parfois s’emparer du notre quelques instants ou bien une tranche de vie. Les résistants jouaient double jeu, mais ils savaient  toujours de quel côté ils se trouvaient, même les brouilleurs de frontières qui essayaient de sauver leur amour-propre avec leur peau.

Aujourd’hui, nous ne jouons plus double jeu, nous avons une multitude de visages et sur ces multiples visages, une multitude de masques circulent, et seuls les plus naïfs pensent qu’ils demeurent toujours du bon côté.
Combien de misanthropes qui derrière une posture radicale se transforment en belle âme écrasée de ressentiment ? D’autres joyeux subversifs qui ne veulent pas tomber dans le même écueil, affirmeront dans l’humour leur vitalité et leur capacité à résister au présent. Ils finiront peut-être par s’épuiser.
Ces résistants luttent pour éviter la corruption, sans compromis avec le monde où ils échouent. Mais s’ils échouent, c’est qu’ils continuent à rapporter toute problématique à leur Moi. Pourtant, il est devenu évident que le Moi a disparu, alors même qu’il semble avoir partout triomphé.

La déconfiture du Moi suivie de sa dissolution est inévitable car le dedans n’est que le reflet du dehors, et quiconque tentera de préserver le dedans en vivant en dehors du bocal ou contre lui, s’évidera. Or le dehors est à notre image, déconstruit, et même décomposé. Les discours qui l’habillent sont en lambeaux.
Trouver refuge dans des espaces inactuels ? Oui, certains y arrivent aussi.

Et quand on replonge dans les flux du dehors, que signifie alors résister ? Résister à quoi ?
Ecrire des articles, multiplier des analyses sur la situation de nos identifications et de nos indifférences dans un monde qui ne comprend rien à notre charabia ? Constituer de petites communautés. Certains de nos amis nous rient au nez : « Je lisais Heidegger à l’époque, mais là j’avoue, je ne comprends rien. Bon, je vous laisse les jeunes… » ou alors « ça tombe bien, je manquais de conversation post-2001 en ce moment ».
Alors, sont-ils eux aussi des collaborateurs du temps présent, des vichystes post-modernes en plus sophistiqués ? Le sarcasme, devenu le jeu convenu d’un pouvoir qui ignore son exercice, autrement dit la bêtise narcissique, rongera toutes les initiatives comme si nous n’avions pas assez à douter de nos propres mouvements.
La violence s’est déplacée, devenant insaisissable, évasive.
Apprendre à rire de soi, nous savons le faire depuis longtemps. Alors nous nous ouvrons au spectacle du sarcasme, nous rions avec eux jusqu’à ce qu’il nous récure ou bien qu’il révèle leurs squelettes, c’est une nouvelle guerre d’usure.
Leurs squelettes ? Quels squelettes ?
Ceux qui apparaissent derrière les milliers de lieux communs, de discours périmés qui tournent en rond dés que les usagers du sarcasme avancent la moindre pensée, toujours voisine de zéro.
Et c’est dans ce désert que nous tentons d’avancer.
Parfois, en les écoutant, nous retrouvons notre aptitude à penser, et nos rires succèdent à leurs découragements moqueurs ou à leurs narcissismes injurieux.
En quoi leur Moi serait-il décomposé puisqu’il plastronne autant ? Ou quel serait donc ce Moi gelé, durci et constitué à partir de  rengaines ?
Encore des généralités.
Et pourquoi ces discours dits périmés serviraient-ils à constituer des Mois, d’ailleurs ? Faut-il croire à la démocratie et à son système politique pour être un Moi ? Comment faire tenir toutes ces têtes concernées par leur boulots, leurs enfants, leur qualité de vie si ce n’est par des discours ? On répondra, heureusement qu’ils ne tiennent plus par des discours. Chacun son avis ? C’est la démocratie d’opinion ou pas ? Alors qu’importe les discours, si les Mois tiennent de toute façon.
Mais autour de quoi tournent-ils alors ?
Autour d’autre chose.
Comme par exemple, leur nombril… associé bien sûr au cynisme et à la parodie.
« Le culte de la blague, que l’on retrouve chez Georges Sorel, [...] est devenu un élément essentiel de la propagande fasciste », Walter Benjamin, Le Paris du Second Empire chez Baudelaire, p.27

Nous sommes des bribes de discours qui se contredisent en permanence, ceux dont nous héritons, ceux que nous rejetons et qui nous constituent par opposition, c’est-à-dire à l’identique, ceux qui imprègnent nos lieux de vie et de travail. Nous sommes des lieux de guerre permanents où nos corps luttent contre une multitude de maladies dialectiques auxquelles nous ne croyons plus. Nos rois sont ceux qui inventent les meilleures parodies. Seules les baudruches donnent encore une illusion de consistance dans l’état de délabrement général des énoncés.

Il faut inventer de nouveaux énoncés. Les énoncés sont les briques qui permettent de construire des modes d’existence, c’est-à-dire de retrouver nos vies.
Toute posture moïque sera perdue d’avance. Et plus vous serez puissants, plus vous serez exposés. Des mois affirmatifs et triomphants se tariront s’ils ne trouvent pas les alliances qui leur permettent de consolider des énoncés inédits, c’est-à-dire s’ils ne sont pas pris dans des agencements Et il n’a jamais été aussi difficile de tisser des alliances qui inventent et entretiennent des énoncés, fragiles du fait même qu’ils balbutient dans un monde qu’ils essayent de renouveler, alors qu’ils luttent contre la légitimité des énoncés existants, énoncés délabrés qu’on rebétonne continuellement en rendant l’atmosphère irrespirable.

Sans compter les fausses pistes.  Deleuze disait, le désir n’est pas la spontanéité.
On peut étendre à la jouissance, comme si nous pouvions trouver là le moyen de regagner du terrain contre l’ennui de nos vies. Combien de psychanalystes nous rabâchent que le surmoi d’un présent pervers tient en ces quelques lettres : « jouis ! » Nouveau despote, « le fouet du plaisir, ce bourreau sans merci »…

Nous vivons la société horizontale des frères. Mais la société des frères, sans l’autorité d’un père (qu’elle soit issue de son assassinat et de son refoulement, ou qu’il soit bien vivant), s’avère le terrain d’une lutte sans répit des uns contre les autres.
Nous pourrions nous réjouir d’avoir retrouvé le sens de l’ « agon », la joute permanente entre égaux, cette agressivité qui fit les beaux jours de la démocratie grecque. Mais l’ « agon » était au service de la Cité où l’œuvre était supérieure aux hommes, et malgré leurs luttes, l’envie des uns envers les autres les nouait dans un rapport amoureux, élitiste et combatif, quelle que soit la haine qu’elle entretenait.
Mais dans notre société de frères, le combat généralisé n’est pas un combat amoureux, il est le règne d’individus qui ne s’aiment plus vraiment, qui se défient et approfondissent sans relâche leur solitude, ce qu’ils appellent parfois la mort de Dieu. Combat d’esclaves qui ne croient plus en rien. Bateson, dans son travail sur « la fierté de l’alcoolique », étudie la manière dont l’alcool leur permet de retrouver un semblant de sympathie entre eux, sentimentalité dégoulinante mêlée de violence larvée.

Nous vivons la société des frères et pourtant il n’est pas question de revenir aux structures verticales et aux chefs. Il n’y a pas une bonne et une mauvaise structure. Il y a des époques qui vous étouffent, et jamais une structure archaïque ne permettra de reconquérir nos vies, aussi nostalgiques que nous soyons des temps qui firent nos épopées, ce que nous ne sommes certainement pas.

A l’horizontalité du capitalisme imposant ses flux, imposer d’autres figures d’horizontalité

Apprendre déjà qu’il n’y a pas de bon côté. Tout relève désormais à la tactique et chaque acte doit être évalué selon de nouveaux critères. Il y a des assassinats ignominieux et des crimes sacrés. Il y a des amitiés loyales et agressives qui inventent des machines de guerre et des amitiés fielleuses où les frères se haïssent dans le sarcasme et leur propre vomissure. Gombrowitz disait que passé trente ans, les hommes ne peuvent plus être amis. Pourtant, il se peut également que des amitiés sans nuage dissimulent la fatigue d’exister et que des relations malveillantes entraînent le développement de forces étonnantes. Les formes changent tout le temps. Alors comment savoir si l’on est du bon côté dans ce foisonnement de perspectives ? Nous ne le sommes jamais. Bien que nous sachions la différence entre un groupe sujet et un groupe assujetti. Sa capacité à créer des énoncés à partir du dehors, bref sa créativité comme critère d’affirmation.

Et si l’on réapprenait l’art d’évaluer (car nous devons commencer par reprendre ce mot qui s’est mis au service de dispositifs stupides et totalitaires). Réinventer l’éthique au sens de Spinoza, c’est-à-dire l’analyse de nos rapports de composition avec les autres et avec le monde, c’est-à-dire penser le monde avec notre corps, ce qu’on appelle aussi schizo-analyse.

Nous venons de trop de lieux différents pour pouvoir encore nous entendre. Nous avons été coupés en trop petits morceaux qui se querellent eux-mêmes dans nos tripes pour supporter longtemps de nous allier à n’importe quelle autre entité généralisante et moïque qui souffre des mêmes luttes intestines.
Nous sommes des bribes de codes passés et nouveaux, archaïques ou réinventés, qui s’entrechoquent en nous et qui s’entrechoquent avec les autres.

Multitude de perspectives nietzschéennes ? Tiraillement de l’obsessionnel démultiplié entre l’amour et la haine en une foule de comédiens ? Ou manteau d’arlequin du dernier des hommes ?

« Es-tu vrai ? Ou seulement un comédien ? Représentes-tu quelque chose, ou est-ce toi qui es représenté ? Enfin tu pourrais n’être qu’une imitation de comédien… Deuxième cas de conscience. » Nietzsche.

« J’ai volé trop loin dans l’avenir : un frisson d’horreur m’a assailli.
Et lorsque j’ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.
Alors je suis retourné, fuyant en arrière — et j’allais toujours plus vite : c’est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.
Pour la première fois, je vous ai regardés avec l’oeil qu’il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.
Et que m’est-il arrivé ? Malgré la peu que j’ai eue — j’ai dû me mettre à rire ! Mon oeil n’a jamais rien vu d’aussi bariolé !
Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : “Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ?” — dis-je.
Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c’est ainsi qu’à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !
Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !
En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous — reconnaître ?
Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes !
Et si l’on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n’aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m’a fait des gestes d’amour. »
Ainsi parlait Zarathoustra – Deuxième partie – Du pays de la civilisation

Dans ce chaos peinturluré, il n’y aurait d’autre recours que la posture narcissique consistant à tirer son épingle du jeu au nom d’un « Moi » global, aussi morcelé soit-il, fantôme d’unité retrouvée tout en étant décomposé par les milliers de lieux et de discours qui le tiraillent (et auquel il ne croit pas) à défaut de réussir à bâtir un agencement à partir d’énoncés désirants.
Le foyer de l’individualisme, c’est l’incapacité à croire à quoique ce soit au-delà des limites de son Moi, bref c’est le narcissisme d’un être évidé de toute croyance (Stirner, L’unique et sa propriété). Sauf qu’il croit encore en Dieu, puisqu’il croit encore en son Moi, aussi vide qu’il lui paraisse.

Nous butons sur la dernière marche de la dialectique qui fonctionne toujours sur le principe d’identité, avant que Nietzsche ne la fasse voler en éclat. Mais nous ne la passons pas.

« Pour Moi il n’y a rien au dessus de Moi »
« L’Homme n’a tué Dieu que pour devenir lui-même le… seul Dieu dans les cieux »
« La liberté du peuple n’est pas Ma liberté »
« Ce qui te donne le droit, c’est ta force, ta puissance, et rien d’autre »
« Je suis le propriétaire de ma puissance, et je le suis quand je me sais « Unique ». Dans l’ »Unique », le possesseur retourne au Rien créateur dont il est sorti. Tout Etre supérieur à moi, que ce soit Dieu ou que ce soit l’Homme, faiblit devant le sentiment de mon unicité et pâlit au soleil de cette conscience. Si je fonde ma cause sur Moi, l’Unique, elle repose alors sur son créateur éphémère et périssable qui se consomme lui-même et je puis dire: Je n’ai fondé ma cause sur rien »

L’Unique et sa propriété, Stirner

« L’Unique est souverain et ne s’aliène à aucune personne ni aucune idée. Il s’approprie tout ce que son pouvoir lui permet de s’approprier. Le reste du monde, n’a, pour lui, que la vocation d’être son « aliment ». Est-ce un individu incapable de toute vie en société ? Stirner aborde également la question des rapports de l’Unique avec les autres. À la différence des rapports classiques de la société, rapports forcés et placés sous le signe de la soumission à la loi, à l’État, Stirner envisage une forme d’association libre, auquel nul n’est tenu, une association d’égoïstes où la cause n’est pas l’association mais celui qui en fait partie ; cette association n’est pas, pour l’Unique, une soumission, mais une multiplication de sa puissance. De plus, l’association qu’il envisage est éphémère, ne dure que tant que ceux qui en font partie y trouvent leur compte. » 
« Dans une lettre datée du 19 novembre 1844, Friedrich Engels informe Karl Marx sur la publication de L’Unique et sa propriété (1844). Le « noble Stirner » place « l’individu au dessus de Dieu ». Engels met alors l’accent sur l’égoïsme stirnerien et relève à la fois son importance critique et la nécessité de renverser cette position de classe : « Cet égoïsme n’est que l’essence, devenue consciente d’elle-même, de la société actuelle et de l’homme maintenant, le dernier argument que la société actuelle puisse nous opposer, la fine fleur de toute théorie au sein de la bêtise régnante. C’est pourquoi cet ouvrage est important, plus important que ne le croit Hess, par exemple. Nous devons bien nous garder de le rejeter, mais nous devons l’exploiter comme l’expression de la folie régnante, et, en le renversant, nous devons bâtir notre édifice sur lui » Engels ne nie pas qu’il faille partir du Moi, c’est-à-dire de l’individu (et non de l’essence feuerbachienne de l’homme) : « Nous devons partir du Moi, de l’individu empirique en chair et en os, non pas pour en rester prisonnier comme Stirner, mais pour nous élever de là progressivement vers « l’homme » (…) Nous devons déduire le général du particulier, et non pas de lui-même et à partir de rien à la Hegel. »  Critique de la critique (http://bernat.blog.lemonde.fr/2007/03/29/lindividualisme-critique/)

Il n’y a plus moyen d’envisager une alliance entre Mois, car nous ne sommes plus dupes des rapports de domination et nous n’arrivons pas à créer les énoncés qui nous permettraient de tenir ensemble au-delà de cet individualisme de naufrage. Nous savons que n’importe quel discours semblant a priori partagé ne sera qu’un nouveau terrain d’affrontement où chaque Moi se battra pour être celui qui en définira le sens ou la parodie. Communauté agonique ? Non ! Le but, encore une fois, n’est pas l’agressivité de membres d’un même agencement qui le poussent ensemble à une puissance supérieure en réinventant un vivre ensemble, mais une lutte narcissique d’individus globaux aux cerveaux morcelés où il s’agit de s’attribuer la place du juste en anéantissant l’autre sans retenue. Violence de la dialectique, du principe de contradiction et du principe d’identité. Misère du Moi oedipien qui paraît toujours plus vide et pourtant indépassable. Misère de la psychanalyse.

Nous savons qu’en tant que Moi, nous ne pourrons plus lutter ensemble. Alors, il faut retourner la stratégie par laquelle nous avons été atomisés et qui ne nous laisse plus subsister qu’en tant qu’individu global et morcelé, et bien entendu isolé.

En tant qu’individu global, nous ne pouvons rien composer avec d’autres. Mais nous avons appris à tirer parti de nos contradictions internes.
Nous savons multiplier les perspectives à partir de nous-même, aussi éclatées soient-elles, bien que nous restions des Mois.

Alors, s’il s’agissait de monter de nouveaux noyaux de création, et, au lieu d’y engager tout notre être avant d’abandonner le navire ou de tuer les autres, si nous nous engagions désormais… en morceaux.

La psychanalyse nous a appris que nous étions des bouts d’identifications et que notre Moi global fonctionnait à partir d’une illusion.

Pourtant le Moi est le support de nos idéaux et de nos amours. En le morcelant, nous perdrions notre capacité à aimer et à être ensemble, notre combativité.

Sauf à multiplier le Moi, comme autant de perspectives éclatées prises dans des agencements. C’est-à-dire, au lieu d’aimer un Moi global ou même de petits mois égarés ou même éclatés ou agencés, commencer par aimer l’agencement (ou les agencements) qui les constituerait et en saisir la nécessité politique.

« A bas la loi ! » Nous sommes d’accord avec Stirner. Mais ajoutons « A bas le moi ! » autre loi suprême et combien pieuse. Nous voulons inventer des agencements au-delà des Mois et des lois figés en rendant le mouvement entre le dedans et le dehors.

Renforcer de tels agencements (tout en conservant à côté son Moi global pour ne pas tomber sous une nouvelle tyrannie) en les considérant les uns à côté des autres, et non plus les uns compris dans les autres, en harmonie ou en exclusivité. Bref, déplacer ces agencements hors du conflit de nos névroses obsessionnelles qui se rapportent toujours à nos Mois blessés, ramenant toutes les questions à des enjeux narcissiques.

Inventer ou récupérer des espaces où des morceaux d’affinités d’individus (et non plus des individus avec des affinités, étant donné le chaos de tels ensembles globalisés qui ne pourraient que s’entretuer et se dissoudre) cohabiteraient dans des agencements belliqueux où il s’agirait de vivre à chaque fois une pratique commune du dissensus.

Le consensus ne cache rien d’autre que le régime de terreur du capitalisme démocratique, aplanissant toute pensée en la normalisant, quelle que soit le radicalisme dont on se prévaut, jusqu’aux anarchistes les plus énervés qui sont également les plus religieux.

Et surtout créer ces espaces à partir de processus de création plutôt qu’en partant de discussions oiseuses, de débats inutiles sur nos positions globales ou nos désirs de fuite ou de révolution. Partir des lieux ou nous sommes déjà, des lieux multiples où nous croisons les autres, vivons avec eux ou de nos solitudes habitées.

Se battre dans des espaces morcelés, quitte à les multiplier ailleurs avec d’autres morceaux d’autres individus et sous d’autres agencements pour que des lignes transverses les traversent à leur tour et renouvellent d’autres énoncés. Et surtout se rappeler que dans chaque espace, nous ne proposerions qu’un morceau de nous-même issu de l’agencement auquel nous serions attentifs et appliqués, et qu’en dehors, chacun retrouverait ses Mois et son errance d’individu, quitte à renier tout ce que ses morceaux auraient pu dire au dedans, quitte même à ne pas reconnaître dans la rue les individus croisés en morceau dans ces espaces. Ne jamais en faire une affaire personnelle, mais une affaire de morceaux et d’agencements qu’il faudrait à chaque fois recomposer, aussi décevantes que soient certaines métamorphoses.

La résistance en morceaux pour une nouvelle forme de clandestinité.

Il faut peut-être acquérir cet humour du morcellement aujourd’hui pour résister.
C’est-à-dire inventer ensemble ou plutôt par petits bouts de nouveaux énoncés dans des bouts d’espaces qui se contamineraient les uns les autres et bout à bout.

« Pierre-Félix Guattari ne se laisse guère occuper par les problèmes de l’unité d’un moi.
Le moi fait plutôt partie de ces choses qu’il faut dissoudre, sous l’assaut conjugué des forces politiques et analytiques.
Le mot de Guattari, « nous sommes tous des groupuscules », marque bien la recherche d’une nouvelle subjectivité, subjectivité de groupe, qui ne se laisse pas enfermer dans un tout forcément prompt à reconstituer un moi, ou pire encore un surmoi, mais s’étend sur plusieurs groupes à la fois, divisibles, multipliables, communicants et toujours révocables. »
Trois problèmes de groupe,  GILLES DELEUZE. Préface du livre de Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité, Essais d’analyse institutionnelle

Entretien avec Félix Guattari en 1991 à la télé grecque en 9 parties

Mardi 28 octobre 2008

Remerciements à Ben Matsas pour l’émission : http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/?q=node/231

Entretien avec Félix Guattari 1 

Entretien avec Félix Guattari 2

Entretien avec Félix Guattari 3a

Entretien avec Félix Guattari 3b

Entretien avec Félix Guattari 4

Entretien avec Félix Guattari 5

Entretien avec Félix Guattari 6

Entretien avec Félix Guattari 7

Entretien avec Félix Guattari 8

Entretien audio avec JC Polack sur la schizoanalyse (3ème partie)

Jeudi 24 avril 2008

Les mardis de Chimères (19 mars 2008)

Entretien avec Jean-Claude Polack sur la schizo-analyse (3ème partie)

avec Max Dorra

également sur le site Chimères

Pour la première partie

Pour la deuxième partie

0’23: Max Dorra propose que chacun, pour commencer, pose ses questions sur la schizo-analyse. Retour sur le transfert. La question du processus schizophrénique. La schizo-analyse et la clinique. La coupure avec Lacan. Qu’est-ce qu’une interprétation asignifiante ? Rapport entre psychiatrie et politique. L’expérimentation, l’écosophie. Le différend entre Oury et Guattari. La schizo-analyse et la politique. Les neuroleptiques.

18’00: JC Polack : la schizo-analyse, comme extension de la psychanalyse, une sur-analyse. Retour sur le transfert. Le transfert chez Freud, comme déplacement d’une figure de l’enfance sur l’analyste (analyse de névrosé). A l’époque, Tausk, analysé par Freud et lui-même psychanalyste, est le premier à parler de la psychose en intitulant son article « la machine à influencer ». Freud le rejette, et Tausk va voir Hélène Deutsch pour poursuivre son analyse. Freud intervient auprès d’elle pour interrompre la cure, et Tausk se suicide. 

33’52: Pour la psychose, Tosquelles, etc, doivent réinventer complètement le dispositif où le patient est amené de force, etc. Il faut repenser le transfert. Dans un lieu de soin, les psychotiques font des dizaines de transferts simultanés. On encadre le matériel discursif. Laznik-Penot (qui a écrit « Vers la parole ») : il faut que le patient retrouve la parole pour pouvoir travailler. De même, Lacan et la forclusion du Nom du Père. Or, les gens qui travaillent avec les psychotiques dans les hôpitaux utilisent des tas d’autres choses : les activités du patient, son rapport avec les autres, son rapport à la hiérarchie, son délire socio-politique, des jeux… On s’intéresse à d’autres registres sémiotiques que celui du signifiant qui défaille. Gisela Pankow, et la structuration dynamique de l’image du corps, la phénoménologie (voir 2ème partie de l’entretien). Travail sur l’Inconscient premier de Rejet (et non l’Inconscient de Refoulement). Loup Verlet, physicien et psychanalyste (qui a écrit  « Chimères et paradoxes ») dit qu’il y a un Inconscient 1 et 2, et qu’il y en a encore 2 autres. Inconscient de Rejet : un monde des intensités, des sensations, des formes, etc. C’est un autre registre sémiotique. Les greffes de transfert. Exemple de Dolto : un enfant fait une boule, Dolto enfonce dedans un stylo, l’enfant se met enfin à réagir.

53’50: Qu’est-ce qui ne change pas avec la psychanalyse ? Le désir inconscient et la pulsion, mais vus de façon plus large qu’avec Freud. Pour Guattari, des strates d’inconscients cohabitent. Exemple d’un conducteur de voiture : strate automatique (conduire), préconscient (rêvasser), etc. La pulsion chez Lacan déborde de beaucoup celle de Freud. De même, le fantasme chez Lacan, qui a vu que c’était un montage machinique, un agencement collectif. Un Jésuite chez Lacan : « Cet homme pense exactement comme nous. Au début, il y a le Verbe ! ». Retour sur Freud, Fliess, Lacan… Stenghers, le « transfert » est devenu concept nomade.

1H06’11: Davoine (qui a écrit « La folie de Wittgenstein ») explique que dans son travail, elle est habitée par une multitude de discours. Expérimentation. JC Polack travaille avec un patient à partir d’un livre (« Le quatuor d’Alexandrie ») qui raconte la même histoire vue de 4 points de vues différents. Les rapports entre ces 4 personnes sont surdéterminés par les milieux d’où ils viennent. Max Dorra : « Tu as dit quelque chose d’important : j’étais face au patient, je ne savais pas quoi faire ! ». JCP : « exactement ! C’est l’idée d’obstacle ! »  A. Querrien « Tu as créé du commun avec le patient d’une nouvelle façon ».

1H17’07: Lecture par JCP d’un passage de séance avec une patiente psychotique enregistrée au magnétophone. Un travail à la Pankow pour remettre en place les bouts de son corps : « Tant qu’on a pas fait de géographie, on ne peut pas faire d’histoire. » Le machinique et la reconstitution de stock. JCP : « Elle m‘offre une machinerie compliquée. Va-t-on pouvoir faire avec ? Première chose à faire, rentrer là-dedans.  Mon rôle serait peut-être de construire une image totalisée du corps. Ce n’est pas encore de l’expérimentation, c’est de la parole. »

1H31’41: Question:  comment peut-on expérimenter en face à face ? JCP reçoit un père qui bat régulièrement Matthieu, son enfant psychotique. JCP propose à un pédopsychiatre pianiste, en contrôle chez lui, de travailler avec l’enfant. Matthieu a vu sept psychiatres sans succès. Un jour, Matthieu arrive trop tôt, et le pédopsychiatre est en train de jouer du piano. L’enfant montre un intérêt pour le piano. JCP dit alors au pédopsychiatre : pourquoi ne pas travailler avec lui à partir des objets de votre désir ? Le psy se lance, et Matthieu commence à entrer dans le jeu. Après plusieurs séances au piano, Matthieu voit les toiles aux murs du psy et manifeste un autre intérêt. « C’est toi qui a peint ça ? Je veux peindre ! ».  A la séance suivante, ils peignent ensemble pendant une heure. De son côté, JCP continue à voir le père de Matthieu qui écrit un roman où des gens kidnappent le juge Outreau pour le mettre en prison dans une cave. JCP et le père travaillent beaucoup sur le roman. JCP lui parle d’une pièce de théâtre : « La vie est un rêve » de Caldéron. Un vieux roi polonais a un fils fou qu’il a fait enfermer dans une tour. Or, il la besoin d’un successeur. Le précepteur qui s’occupe du fils dément imagine avec le roi un stratagème. On endort le fils, et à son réveil, il se retrouve sur le trône. En quelques minutes, il devient incontrôlable. D’où on le drogue pour l’endormir, et on le remet en cellule aussitôt. Le fils se réveille et dit alors : « J’ai fait un rêve extraordinaire » et il va se mettre à en parler pendant plusieurs semaines avec son précepteur. Au bout d’un temps, en repensant à son rêve, le fils va commencer à dire : « je ne comprends pas comment j’ai pu faire ça, on aurait pu faire autrement… ».  JCP raconte cette histoire au père de Matthieu qui l’écoute avec une grande attention. C’est à peu près à ce moment qu’il va cesser de battre Matthieu. JCP lui dira : « à partir de maintenant, je ne vous considère plus comme le père de Matthieu, mais comme son psychothérapeute, et vous êtes en contrôle avec moi ! » Le piano, la peinture, un transfert asignifiant et spatial. Transfert avec déplacement, mais non freudien car chez Freud, le transfert est temporel et non spatial ! Max Dorra : « Tu as montré comment on associait à partir de lectures dans lesquelles tu avais toi-même investi. » JCP : « Oui, c’est pour ça que ça peut marcher. » JCP : C’est un transfert d’objet partiel. C’est d’abord un monde de sensations plus que d’identification. » Ce qui est important dans une séance se mesure à son effet, et non pas à sa vérité. Dernier texte de Freud : L’interprétation construit quelque chose qui permet de continuer. La fiction est aussi importante que le dévoilement de la vérité. Ce qui compte, c’est l’effet processuel de l’interprétation. Lacan le disait aussi.

Entretien audio avec Jean-Claude Polack sur la schizoanalyse (2 ème partie)

Dimanche 16 mars 2008

Dans le cadre des Mardis de Chimères (19 février 2008)

Lien d’origine : http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/?q=node/168

Pour la première partie

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0’10 / « Peut-on parler de schizoanalyse et politique ? » JCP décline l’offre pour repartir de la clinique. Retour sur l’opposition irrémédiable entre psychanalyse et schizoanalyse. Le dernier Lacan des nœuds borroméens et le rhizome seraient inconciliables.

7’ 44 / Lacan se dégage de la contrainte oedipienne en la déplaçant sur une autre triade (réel, imaginaire, symbolique). Très visible également chez Mélanie Klein qui trouve les objets partiels, mais rabat sur des interprétations névrotiques oedipiennes.

11’04 / Guattari et la réflexion sur la chaosmose et les machines allopoeïtiques et autopoeïtiques (la propriété d’un système à se produire lui-même, à se maintenir et à se définir lui-même) comme refus de la structure.

14’28 / La schizoanalyse se voudrait une pragmatique des modèles machiniques qui président à l’énonciation. Comment on pense ? Comment on est affecté, comment on parle, comment on imagine ? Elle s’intéresse au conscient autant qu’à l’inconscient contrairement à la psychanalyse. Pas de refus de penser avec les cognitivistes et les neurosciences.

17’30 / Question de Max Dorra : Peut-on dire les meta-modèles sont des machines outils ? JCP : pourquoi pas, car ça rejoindrait un monde spinozien. Stéphane Nadaud : comment un modèle pourrait saisir des éléments pragmatiques de la réalité sans les rabattre sur lui-même en tant que modèle ? D’où l’idée d’un modèle comme outil plutôt que comme direction de pensée.

21’56 / Même Freud avait compris qu’on pouvait diviser l’inconscient en au moins deux parties. La partie refoulée, enfouie, et l’inconscient absolu, originel où le chaos est rejeté. Cette opposition, Guattari la retrouve plus tard avec l’inconscient pathique. Ce sont plutôt certains savants et artistes qui arrivent à s’en approcher.

27’30 / Guattari s’appuie sur Stern, analyste et éthologue des nourrissons. Le nourrisson est riche de modalités de perceptions : espaces, rythmes, intensités, différences… Les protocoles permettent de montrer une capacité de discrimination sensorielle. Le soi émergent (4mois) : expérience pathique du monde intérieur et extérieur. Exemple des tétines : une forme ressentie dans la bouche correspond immédiatement à une forme vue. Le soi corporel : composer quelque chose de l’ordre du schéma corporel. Donc il existe de véritables strates d’inconscient… Le soi affectif et l’accordage : processus machinique où il apparaît que le nourrisson a de moins en moins d’autopoeïs, et doit composer dans des dualités et des groupes. La séparation de la mère… La dénonciation de l’emprise de la linguistique sur l’inconscient. Deleuze, Lacan, Différences et répétitions.

39’22 / Question de Matthieu Bellahsen : l’articulation aujourd’hui de ces deux formes d’inconscient et le retour au réel. JCP : le traitement de la psychose pose le problème d’un décalage théorique et méthodique avec la névrose. La parole n’est pas une assise suffisante pour aller y voir du côté de l’inconscient originel. Différentes formes de psychoses. Pensée du collectif, d’un agencement de moyens avec des strates, des sémiotiques de toutes natures.  Exemple à Laborde : la cuisine, c’est un collectif. Un lieu qui propose une multitude d’agencements plutôt que le seul entretien dans le bureau du psy.

49’41 / Tosquelles. Hôpital de Reus. Le recrutement des putains de Valence comme infirmières pour s’occuper des malades. Les bordels en unités de soin.

53’56 / Décentrement clinique de la psychothérapie institutionnelle. Partir de la folie elle-même. Leitmotiv : psychotiser les névrosés. Détecter la part de productivité imaginaire qui résiste au quadrillage du langage. Gisela Pankow, avec la structuration dynamique de l’image du corps, faisait un travail préalable à l’analyse : que le malade fabrique un monstre (pâte à modeler) chargé de représenter la relation fantasmatique du patient avec elle. Son but était de construire ou réparer une géographie, un espace dans lequel les strates désarticulées du corps s’agencent pour former un tout. C’est alors qu’une histoire devient possible ! Mais avant tout, il faut trouver quelque chose de plus vrai derrière la névrose ou la perversion : le noyau psychotique, c’est-à-dire le fondement sur lequel s’appuyer.

59’26 / Si le fond psychotique est accueilli dans de mauvaises conditions. Exemple du film de Sandrine Bonnaire sur sa sœur, Sabine. Elle sort de la période hospitalière en catatonie…

 1h05’20 / Florent Gabarron : Lacan traite de la psychose. Il y a un travail, une production et des lacaniens en hôpital psy. Ils névrotisent la psychose pour dégonfler le délire. Ca existe, et ils ont des concepts pour travailler !  JCP : tous les ouvrages des lacaniens sur la psychose portaient sur l’entrée dans la psychose, aucun ne décrivait une cure. Exception : Green qui n’est pas lacanien. Benedetti, Pankow, eux, parlent de la manière de s’occuper de la psychose.

1h16’46 / Anne Querrien : pour la thérapie institutionnelle, ce qui fait la différence, c’est que la psychose, ce n’est pas l’individu, mais la relation entre le milieu et l’individu. Accroche avec Mony Elkaïm. Le milieu familial est psychotique. Ce départ est fondamental. Dans Lacan, au contraire, la psychose vient de l’individu.

1h18’20 / Stéphane Nadaud : sur la schizoanalyse, il y a plusieurs façon de conceptualiser le problème qui se rejoignent et que, si on ne les détermine pas à l’avance, risquent de nous rendre fous. Sur la psychose, ce n’est pas la même chose d’utiliser le modèle de la psychose, d’utiliser la psychose comme modèle, et d’utiliser un modèle pour traiter des psychotiques. Prendre la psychose comme modèle te permet de traiter des névrosés. Le reproche aux lacaniens : le côté école, visiblement, il y a un programme. Un lacanien peut répondre à quoi sert une psychanalyse. La schizoanalyse travaille avec la question des programmes sans être un programme. Et ce qui fait la différence entre schizoanalyse et psychothérapie institutionnelle, c’est la question du modèle, notamment la question de la psychose comme modèle.
Max Dorra : Tu peux l’expliquer, ça ?
S. Nadaud : Je vais passer par la question du transfert, assez psychothérapie institutionnelle, et assez peu schizoanalytique.
A. Querrien : à l’époque, pour le peu de séances qu’on a fait de schizoanalyse dans les locaux du Cerfi, il y a eu transfert massif. On l’a reçu en pleine gueule !
JCP : il ne faut pas aller trop vite : réfléchir à ce que veut dire l’inconscient pour Guattari. 
YY : moi, je rajouterais une question. Est-ce que la psychose comme modèle peut être rapprochée de la schizophrénie comme processus (L’anti-Oedipe) ?
S. Nadaud : ben voilà. Retour sur le transfert. Ce que pointe la psychothérapie institutionnelle, c’est la névrose, quand bien même, le malade est psychotique.

1h27’12/ JCP : attention, il y a plusieurs façon de faire de psychothérapie institutionnelle. A Laborde,  on est d’abord tous lacaniens puis rupture entre Oury (lacanien) et Guattari. Les rôles d’Oury et Guattari, sorte de DRH, à Laborde. Guattari a changé le corpus : les groupes sujets/ les groupes asujettis, Sartre,  Foucault… La psychothérapie institutionnelle est un ensemble extrêmement hétérogène.
YY : il y a plusieurs façon de concevoir le transfert. Un chat sur un radiateur.
JCP : Guattari est l’ennemi radical du transfert.
S. Nadaud : quel transfert, les modalités transférentielles. Pour penser la psychose comme modèle, il y a eu un saut théorique : les termes de transfert dissocié, etc. Des pistes qui renvoient à la schizoanalyse. 
A. Querrien : les cartographies schizoanalytiques et le transfert.
JCP : Laborde. Les UTB, Unités Thérapeutiques de Base (1 médecin, 1 ou 2 moniteurs et quelques patients), le Club. Expérimentation libertaire. Comment répartir le pouvoir pour soigner la psychose. Oury : un malade a dit : les UTB, c’est pire que la famille !

1h48’46 / S. Nadaud : si l’on oppose psychanalyse et schizoanalyse, on se plante. On mettrait du côte de la psychanalyse un raffinement de plus en plus théorique du transfert chez les lacaniens pour arriver à un concept idéalisé de l’outil, tandis que la schizoanalyse refuserait de raffiner les outils. On irait tirer la psychanalyse du côté de la reterritorialisation paranoïaque, tandis qu’on tirerait la schizoanalyse du côté de la déterritorialisation. Ca serait une erreur. Or la force de l’Anti-Oedipe, c’est de penser la schizoanalyse comme la modalité où les deterritorialisations et reterritorialisations se jouent de façon agonale. D’où Guattari ne lâche pas la psychanalyse.
A. Querrien : le truc de base de la psychanalyse, c’est l’interprétation quand même !
S. Nadaud : la schizoanalyse, c’est de proposer une nouvelle modalité interprétative !
JCP/ A. Querrien : Ah non ! Guattari n’interprétait jamais. Il disait : « ça ne vous intéresserait pas d’aller planter des choux avec le jardinier ? »
YY : le terme de M. Dorra machine-outil est intéressant, car une analyse machinique secrète à chaque fois des outils différents.
M. Dorra : Vous ne parlez jamais du contre-transfert.
S. Nadaud : je reviens sur le sujet : comment penser des modalités d’interprétation, mais non pas de façon signifiante. Comment un signe va renvoyer à un autre signe ? Il s’agit toujours de penser des rapports entre des signes. La schizoanalyse se saisit d’une modalité d’interprétation asignifiante.
JCP : encore un effort pour être schizoanalyste, il faut réussir à travailler sans sémiotique.
E. Jabre : Deleuze Guattari disent : « n’interprétez jamais, expérimentez ! »
JCP : voilà ! La prochaine fois, on parle de ça, la différenciation entre expérimenter et interpréter.
M. Dorra : la question des neuroleptiques.

Entretien audio avec JC Polack sur la schizoanalyse

Lundi 11 février 2008

Les mardis de Chimères

Entretien avec Jean-Claude Polack sur la schizo-analyse

(lien original sur le site Chimères)

avec Max Dorra

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voir le questionnaire original qui a été envoyé à JCP

merci à M. Belhasen pour l’enregistrement audio, les fichier au format mp3 sont téléchargeables via le lien précisant le minutage

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2’29 / Max Dorra présente Jean-Claude Polack (JCP) et lui pose des questions sur la schizo-analyse.

8’00 / Définition de la schizo-analyse

9’57 / JCP « On ne peut pas partir de la représentation d’une relation à deux » comme dans la psychanalyse. « Il n’y a pas de schizo-analyste »

> Pas de symétrie entre schizo-analyse et psychanalyse

12’42 / « Les 150 dernières pages de l’Anti-Oedipe sur la schizo-analyse sont une critique radicale, absolue, définitive de la psychanalyse freudienne et lacanienne ».

14’52 / Le désir est de production, matériel, réel, machinique, alors que l’inconscient freudien est un système de représentation.

> matérialisme spinoziste de la schizo-analyse

17’44 / Est-ce que la schizo-analyse est faite pour certains cas particuliers ou pour n’importe qui (névrosé/ pervers/ psychotique) ? L’ambition, s’occuper de tout ça, « je ne sais pas trop ce que c’est que la schizo-analyse, mais aujourd’hui, je comprends un peu mieux. » Dans la psychanalyse, on part du sujet et de l’appareil psychique. Dans la schizo-analyse, on part d’un processus : le processus schizophrénique (à ne pas confondre avec la maladie de la schizophrénie qui est une mutilation du processus).

20’35 / On part des investissements de désir sociaux et économiques et des investissements libidinaux. On inverse la polarité. On part de la schizophrénie plutôt que de l’hystérie.

21’54 / Le curetage de l’inconscient. Le processus schizo est la richesse, et non pas ce contre quoi il faut protéger le patient.

28’59 / le processus schizo décrit le fonctionnement du capital et le fonctionnement de la psychose schizophrénique. Lacan, à la fin de sa vie, se serait rapproché d’une hypothèse plus matérialiste.

32’42 / La dette partielle à Lacan, c’est l’objet a.

33’41 / Le Président Schreber et la psychose paranoïaque. Freud passe à côté.

36’20 / En finir avec la psychanalyse car elle se détourne de ce qu’elle propose de faire.

> quitter les représentations, le langage, les signes et la structure pour aller vers un monde de sensibilité.

38’50 / « On rejette l’idée que l’on puisse travailler à deux »

> La schizo-analyse est inséparable d’une pratique collective (psychothérapie institutionnelle) : prendre en compte les facteurs économiques et sociaux en plus du libidinal !

44’58 / « On appelle folie un discours qui nous convient pas disait Foucault, et plus qu’un discours… », un rapport à la vie et la mort différent, etc.

> il faut partir de la productivité du processus schizo

> les névrosés sont des normopathes

> Schreber, ayant repris sa fonction de juge, écrit à son médecin : « j’ai renoncé à être malade, car vous aviez tellement peur de comprendre ce que je pense encore, et mon système est tellement plus intéressant que le vôtre, vous avez eu peur d’être contaminé. »

Schreber va mener une autre vie en parallèle à sa vie de juge : la paraphrénie, guérison de la schizophrénie.

48’50 / Par rapport à la psychanalyse, on peut introduire dans la cure, dans la façon de travailler toute une série de modifications et pendant la cure s’appuyer sur des aides

> dangers de l’anti-psychiatrie

> Laborde

52’50 / la clinique classique sous le contrôle des psychanalystes : pas question que le patient parle à quelqu’un d’autre que le psy ! à l’inverse de Laborde. La majorité des psychotiques sont dans des dépotoirs. Juste distribution de médicaments.

56’44 / Max Dorra : « Allons plus loin dans le processus schizophrénique (…). On arrive tous avec des théories un peu folles. Comment emploies-tu le concept de processus schizophrénique face à un patient pour mieux l’écouter ? »

1h00’54 / Réponse de JCP : Détruire l’inconscient freudien, insistent Deleuze et Guattari.

> aujourd’hui, les gens viennent oedipianisés avec l’idée qu’il s’est passé quelque chose dans leur famille, comme s’il y avait un Oedipe génétique.

> la poussée libidinale vers la mère et le père : est-ce un fantasme (sens freudien)? Ou une réalité (schizo-analyse) ? : pour Deleuze Guattari, l’Oedipe partirait d’un père paranoïaque. On a créé toutes les conditions pour que le fils tue le père : on arrive dans un monde où l’on vous traite d’une certaine façon. Or ce n’est pas du fantasme (mais le réel, le socius).

1h08’57 / M. Dorra : « Quand tu dis ce n’est pas le gène, c’est le socius, tu veux dire quoi ? »

> JCP : Ca veut dire que c’est inconscient mais que ça tire sa force non pas dans un ADN oedipien, mais dans un mode de vie du père et de la mère.

> M. Dorra : Alors ça revient au même ?

> JCP : Non, car on n’aide pas les gens en les enfermant dans une névrose, mais en les ouvrant sur le processus schizo.

1h11’02 / Szondi et la théorie des pulsions. Vecteurs pulsionnels. La composition des facteurs forment une personnalité. Les dispositifs pulsionnels changent dans le temps. Tableaux, diagrammes temporaires de la personnalité d’un sujet. Tel schizo pourrait devenir paraphrène. Le désir a des matières à options, surtout si l’environnement le permet. Le danger d’une structure qui prend le dessus et peut aboutir à l’étouffement, au suicide.

1h17’05 / JCP : « Je n’ai aucune confiance dans le diagnostic ».

> il faut faire un diagnostic szondien, diagrammatique, mobile, et pas une structure ! Cette plasticité remet en question les catégories névrose/ psychose/ perversion.

1h22’31 / M. Dorra « Tu nous as dit je suis flottant. Il y a recherche du modèle théorique en fonction du patient. » Le modèle du processus schizo. JCP : « Le psychanalyste est le moins bien placé pour l’atteindre. »

> Question de F. Gabarron : Du coup, vous êtes schizo-analyste ?

> JCP : « J’veux bien, ça me gène pas. » Y a pleins de psychanalystes qui le sont, mais ils ne le savent pas.

> FG : « si c’est deux choses différentes, psy et schizo-analyse, pourquoi ne pas la nommer, surtout si c’est inconciliable. »

> JCP : « dans ma pratique, ça n’existe pas du tout, je n’arrête pas de faire des mélanges ». Deux exemples.

1h45’07 / M. Dorra : « Le psychanalyste dit je suis psychanalyste, le schizo-analyste dirait, je ne suis pas schizoanalyste. ». Capacité à changer de discours. Ne pas se prendre pour un rôle.

1h48’11 / Eviter la catatonie et la mort du processus schizo, reterrirorialiser sans cesse avec le socius, la réalité.

1h49’11 / M. Belhasen. Question sur le processus : est-il dans le patient ? JCP : non, il est aussi en moi. Les médecins sont les plus mauvais, ils savent trop de choses, ils ne sont pas à l’écoute. Brancher le schizo dans d’autres espaces que la médecine. Benedetti et le rêve : il incitait à rêver de ses patients.

1h56’26 / A. Querrien : les processus de déterritorialisation ne sont pas que dans le patient et le thérapeute, mais dans toute la société et ça influe sur la relation. JCP : il y a des espaces de reterritorialisation où le patient peut introduire le thérapeute. Ils apportent au patient de la reconnaissance et de l’agir.

2h03’30 / Pourquoi, on ne se dit pas schizo-analyste ? Pour éviter l’identification. « Ceci n’est pas une pipe ». Les patients qui venaient à Laborde pouvaient s’en sortir. Influence de Laborde et de la psychothérapie institutionnelle. Laborde est une expérience révolutionnaire et dangereuse. La psychiatrie, affaire d’Etat. La question de la rentabilité. L’abandon des malades (SDF, 1 détenu sur 2 en prison a des troubles psychiatriques). L’homo economicus. La neuro-économie.

2h18’00 / La banalisation de la folie dans l’hôpital. Il n’y a plus d’infirmiers psy. Le bilan de la médecine de ville, la psychanalyse avec feuille de sécu.

La vérité, ça ne se voit pas, y a rien à voir…

Dimanche 20 janvier 2008

Histoire, sous-jacence et archéologie
par Jean Oury, Clinique de La Borde

« On n’est pas n’importe où à la longue… C’est ce que j’appelle la sous-jacence. C’est comme dans un village : dans un village, si on fait attention, on voit bien que c’est pas la même chose que dans un autre village. Tout au moins pour le moment, parce que tout ça, ça va être balayé par la technocratie…
Dans un village, ‘y a une ambiance, ‘y a une odeur particulière, ‘y a des habitudes qu’on ne connaît pas. On dit : « Non, ‘faut surtout pas passer par là, je sais pas pourquoi mais… fais le tour. » Si on interroge les nouveaux sur cette habitude, ils savent rien. Il faut aller au bistrot, le plus vieux bistrot du coin… et le type, il sait des tas de trucs : « Ah oui, ‘faut pas passer par là parce qu’il y a quarante-cinq ans, ‘y a un type qui s’est pendu. » — « Ah bon. » — « Oh oui, personne le sait mais on a pris l’habitude. » — « Ah bon, d’accord. » Alors ‘y a des quantités de choses comme ça qui apparaissent quand on dit « Ah, c’est la coutume, c’est l’ambiance. » Il y a une atmosphère mais elle est structurée. Ce qu’il y a de très curieux dans cette  détermination, dans cette aliénation on peut dire aussi, c’est que des nouvelles personnes arrivent et on les voit s’engager dans les chemins qu’on connaît déjà par cœur, qui ont déjà été tracés par d’autres mais qu’eux ne connaissent pas. Le groupe dossier qui s’est mis en place en septembre à La Borde illustre bien cette dimension.
C’est un groupe de moniteurs qui se réunissent une fois par semaine. Ils se penchent plus particulièrement sur le dossier de certains malades, ils étudient l’histoire, le contexte et font des prises en charge. Ça a été fait pour plusieurs malades compliqués et ça a tout changé. S’occuper comme ça personnellement, en connaissant un peu le dossier, en connaissant un peu le contexte, ça change forcément la perception qu’on a de l’autre… C’est pas seulement le club, les distractions, les traitements, bonjour-bonsoir, on entre vraiment dans les difficultés existentielles de l’autre. Et ça change tout pour la personne concernée. Et il n’y a pas que moi qui suis témoin de cela, c’est l’ensemble des personnes.
Ça peut aller d’une simple réflexion vague : « Ah ‘ben, elle va mieux Maria. » Ou d’une façon plus fine : « Au point de vue hallucinatoire, c’est comme ci, comme ça. Et puis il semble qu’il y ait une approche moins défensive, on peut lui parler. Maintenant au lieu de nous injurier, ce qui était sa seule façon de nous dire bonjour, elle nous dit autre chose »… Des subtilités comme ça qui peuvent aller très loin. Eh bien, c’est ça une émergence.

Maintenant, ce groupe dossier fait contagion : il est parti d’une personne au mois de juin, ils sont à neuf à présent. Et au sein du personnel, une vingtaine de personnes sont intéressées. Elles vont former des petits groupes de six ou sept.
Pour que cela se fasse, il faut attendre qu’une demande collective puisse se formaliser. Pour moi, l’important c’est que je ne prenne pas une position dictatoriale en disant : « Il faut faire un groupe ! » Mais il faut recueillir le groupe quand il se fait, alors là l’encourager vite. Si on ne l’encourage pas, il s’éteint.
Mais ce n’est pas moi qui ai demandé que ce groupe se réunisse pendant deux heures tous les lundis pour étudier les dossiers ; je n’ai pas demandé qu’ils convoquent les médecins en disant : « Raconte-nous un peu parce que c’est mal écrit dans le dossier » ; ça s’est fait tout seul. Et moi, je les vois une demi-heure le mardi après-midi. C’est bien plus symbolique qu’autre chose, parce qu’en une demi-heure… Mais tout au moins on parle : « Tiens, qui vous voyez ? » Et en observant la liste, on s’aperçoit que le nombre de malades pris en charge se multiplie.

Il y a toujours eu des petits groupes comme ça mais pas toujours aussi systématique. Ça s’est éteint vers 68 pour plein de raisons. Alors, c’est pas par hasard qu’un groupe comme celui-ci ne renaît qu’avec des nouveaux venus, en rapport avec une surdétermination collective qui n’est pas de l’inconscient mais qui est de l’ordre de ce que j’appelle la sous-jacence.

On peut parler d’une base lointaine comme ça… En 1947, il y avait dans les hôpitaux un psychiatre pour sept cents malades. C’était impossible que le médecin voit chaque malade. Alors s’il s’intéresse vraiment à quelques uns c’est au détriment de tous les autres. Ça a été un des drames de Daumézon, ça. Il posait toujours le problème : « Si on s’intéresse à quelques uns et les autres alors ? » Il faut inventer quelque chose. Il fallait trouver des moyens sur le plan pratique pour qu’il y ait le maximum de malades qui soient pris en charge. D’où l’introduction du psychodrame analytique et même du psychodrame morénien à Saint-Alban par Tosquelles, l’introduction également des thérapies de groupe avec Salomon Reznik qui est un lacanien qui se partageait parfois entre Saint-Alban et Sainte-Anne avec Daumézon et puis après à La Borde.
« Psychothérapie institutionnelle », c’est un terme à toujours remettre en question, c’est toujours dans un système de résistance, comme dit Bonnafé : résistance pendant l’Occupation, résistance à l’occupant mais résistance à l’Etat, à tout ce qui se passe actuellement aussi, on est toujours dans un système de résistance. Alors là, on s’est dit : « Si on pouvait remplacer un pour sept cents par cent pour sept cents, ça ferait un pour sept, ça pourrait se faire. » ; du moment qu’il y a des cours aux infirmiers d’initiation du rapport à l’autre, qui est la première démarche psychothérapique. Et puis pourquoi pas pousser un peu plus loin ? On pourrait multiplier le nombre de personnes initiées à une psychothérapie un peu plus fine. Alors c’est ce que j’ai proposé une fois que La Borde était un peu lancé, en 1957 : pourquoi pas former des infirmiers, qu’ils aillent eux-mêmes en analyse, en psychothérapie de contrôle ? Et que cette prise en charge psychothérapique des infirmiers se fasse aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’établissement. A condition qu’on change la structure de l’établissement parce que si le médecin directeur prend en charge un infirmier comme ça sans avoir au préalable mis en question sa place dans l’établissement — qui est une place d’aliéné, enfin… hiérarchique, administrative — eh bien, il vaut mieux que le type aille se faire voir à l’extérieur !
Donc, j’ai proposé cela en 1957 et ça s’est fait. Il y a eu beaucoup de gens qui sont allés en analyse et il y avait des groupes de contrôle. Il y a eu par exemple un petit groupe de gens dont Brivette, Françoise Morisseau, Micheline Leyer, qui venaient me voir et qui allaient chaque mois voir Gisela Pankow pour un groupe de contrôle. D’ailleurs Pankow avait très bien compris cette démarche. Donc, si on fait bien le compte : les groupes dossier sont nés il y a quarante ans. C’est vieux, c’est pas une invention récente ! Seulement, il y a eu un écrasement de toute cette mise en place psychothérapique par les idéologues de 1968. Qui étaient vraiment d’une bêtise… Soixante-huit a apporté des choses, je ne suis pas contre, mais l’idéologie qui régnait alors, depuis l’antipsychiatrie — ridicule — jusqu’à la schizoanalyse, ça a écrasé des quantités de mises en place très fines. On était très très en avance sur tout ce qui a pu se dire en 68, mais ça a été miné, effondré. Je dis souvent qu’il y a eu dix ans de bombardement idéologique à La Borde, écrasement du Club, etc… Et c’est seulement maintenant qu’on se relève des ruines. Comme quoi, il faut tenir malgré les événements et passer à travers… j’exagère peut-être un peu mais je suis certain de cela. D’ailleurs, mercredi dernier au cours d’une interview, on me posait cette question : « Est-ce que vous avez changé, est-ce que votre position est différente de celle d’il y a cinquante ans ? » Alors je leur ai répondu : « Quitte à ce que vous me traitiez de ringard, j’ai pas changé d’un poil, c’est la même position qu’en 47 à Saint-Alban. Et il faut lutter pour que ça ne disparaisse pas dans les nuages de la connerie. »

Donc, c’est seulement maintenant que peuvent réapparaître les groupes dossier mais ce n’est pas nouveau. C’est seulement maintenant que je peux dire : « Tiens, on peut remettre ça en forme. » Mais ce n’est pas moi qui l’ai provoqué : c’est une demande qui a émergé spontanément sans avoir connaissance des groupes du passé. Comme je l’ai dit avant, c’est ce que j’appelle la sous-jacence. Il y a des nouveaux qui arrivent et qui s’engagent sans le savoir sur des chemins qui ont déjà été tracés. C’est pour cela que j’ai utilisé le terme d’archéologial, par analogie avec le terme d’historial.

Alors c’est ça le système, il y a quelque chose… J’ai reconnu ce qui était en question dans ces prises en charge, j’ai reconnu là une structure nécessaire. Le système au sens de Hegel ou Kant ou le système chez tout le monde : une sorte d’aperception de quelque chose qui doit se faire — qui n’est pas un programme établi avec un projet, comme on dit « un projet thérapeutique », ce qui est la pire des choses — mais il y a une direction, un vecteur. C’est ce que Gagnepain appelle « dialectiquement téléotique ».
Alors qu’est-ce qui fait dire « C’est par là qu’il faut aller et pas par là » ? C’est ça le problème : être dans une sorte de certitude que c’est par là, que c’est ça qu’il faut faire. Même si on ne le fait pas mais c’est bien ça… Alors bon, on peut être soutenu par ce qu’on appelle de façon grandiloquente « l’expérience », en rigolant parce que l’expérience ça ne s’acquiert pas avec le temps. Il y a des gens de vingt ans qui sont plus expérimentés que des centenaires… C’est pas ça dont il s’agit, c’est du système. Alors on peut réfléchir un peu au système. On peut rappeler des souvenirs ; c’est pas de la mémoire, les souvenirs… Des souvenirs. Par exemple Saint-Alban, quand j’y suis arrivé, je ne connaissais pas grand chose à la psychiatrie… Et Tosquelles m’a dit : « Tu fais les cours aux infirmiers. » Et moi : « Des cours de quoi ? » C’est là qu’on constate que c’est en enseignant des choses qu’on ne sait pas qu’on les apprend le mieux. C’était des cours écrit par le Collectif Tosquelles, Bonnafé, Balvet, Chaurand et d’autres, des cours qu’ils avaient préparé depuis plusieurs années qu’ils avaient imprimé comme ça rapidement. Et c’est très intéressant de se rappeler que le premier cours aux infirmiers c’était sans citer le nom /La Distinction/ de Max Scheler, sur la sympathie et l’empathie. D’emblée, dans le premier cours : faire comprendre que le rapport à l’autre n’est pas de coller à l’autre, de coller et d’être dans la pitié ou les pleurs devant la misère du monde. Le rapport à l’autre, c’est non pas dans l’Einfühlung, mais dans la Verstellung, c’est-à-dire la sympathie. C’est-à-dire souffrir avec l’autre en gardant la distance justement pour être au plus proche. Tout était dit dans ce premier cours de ce qu’on a développé par la suite sur la dialectique du proche et du lointain. Ne pas se mélanger avec : c’est le minimum de l’approche thérapeutique de quelqu’un. Eh bien, c’était dit dans le premier cours et ça m’a appris ça tout de suite.

En 1947, je débarquais là-dedans et j’ai saisi que la meilleure méthode d’apprendre quelque chose c’est de l’enseigner aux autres. Je crois que Gadamer le dit, en reprenant Platon : tout savoir, toute connaissance, tout progrès est dialogal. En apprenant aux autres quelque chose qu’on ne sait pas bien oblige à tenir compte des autres et ça fait un échange, c’est dialectique. Il faut maintenir un va-et-vient permanent entre l’un et l’autre, et les autres. Et on voit bien que ça remet en question d’emblée l’absurdité de la hiérarchie. D’ailleurs, je suis toujours resté fidèle à cela : quand j’arrive au Séminaire à Sainte-Anne, je ne sais rien, je ne sais pas ce que je vais dire. Les gens croient que c’est une coquetterie mais c’est vrai, je ne sais rien, c’est le vide complet. Je suis surpris parfois du ton que ça prend. C’est ce qui compte : que les gens sentent justement ma propre surprise.
Alors il y a les souvenirs et puis il y a aussi l’oubli. On peut évoquer là un concept de Félix Guattari. Dans les années 60, il a parlé de la vacuole. Comme dans un organisme, une paramécie. On sait que la vacuole c’est très compliqué mais c’est du vide relatif, c’est ce qui permet qu’il y ait le métabolisme. Si on « tue » la vacuole, tout s’éteint… Et on le voit bien, pour qu’il y ait une structure il faut qu’il y ait une fonction relativement vide, un ensemble vide. Sur le plan topologique même : l’oubli… c’est difficile à dire rapidement, mais, pour moi, c’est justement ne pas chosifier. Parce que la mémoire, ce n’est pas le souvenir. Il y a de la mémoire — il n’y a pas une mémoire collective au sens jungien du terme — qui est une sorte de matériau de base et puis là-dessus, il y a des gens qui ont des souvenirs. C’est là que l’oubli c’est très important parce que quelqu’un qui ne serait que mémoire, ça n’existe pas, on ne peut pas se rappeler de tout. Là on rejoint aussi bien Hegel que Kirkegaard : le fait même de l’existence c’est la mise en place d’une négativité. Pas un choix au sens conscient du terme. C’est comme lorsqu’on se promène dans la rue par exemple : tout est très intéressant, tous les gens qu’on voit sont très intéressants mais si on s’intéresse à tout le monde, ce n’est pas vivable. Donc il y a une réduction massive du fait qu’on marche et qu’on s’intéresse à telle chose et pas à telle autre. Et ça ne veut pas dire qu’on méprise le reste !

A La Borde, nous avons eu le cas d’un jeune homme dont la fonction de pouvoir ne pas s’intéresser à tout était atrophiée. On l’avait surnommé « le Tourniquet » : quand il venait à la cuisine, par exemple, il tournait sur lui-même, il voulait tout voir. Tout, tout… Quelque chose d’impossible ! Alors là, on peut voir qu’il y a une fonction pragmatique de l’oubli. On peut dire surperficiellement : il faut mettre de l’oubli pour pouvoir continuer à vivre. Autrement… Et puis il y a toute une dimension logico-structurale de l’oubli. A ce propos, je cite souvent les paroles d’une femme très intelligente, elle m’a encore écrit ces jours-ci : « Ce qu’il faudrait, c’est de ‘hermétiquement clos parce que c’est intolérable qu’il y ait tout le temps une fuite du vide. C’est pas vivable. » Elle image l’hermétiquement clos par un souvenir : là où travaillait son père il y avait un trou et une chape en ciment, c’était un endroit où il y avait des appareils — quelque chose de l’ordre du Père —, mais elle dit : « La chape n’était pas bien mise, il faut remettre la chape. » Or, pour moi, la chape c’est le refoulement originaire : il faut qu’il soit bien fermé. Ça correspond à ce que dit Lacan, ce qui ferme, le refoulement originaire, c’est la barre de la métaphore primordiale, de la métaphore paternelle. Alors, je dis : « C’est quoi la psychose ? C’est une métaphore poreuse qui laisse passer l’oubli.» Or l’oubli, c’est la fonction -1, en gros. Freud le dit bien : si le refoulement originaire ne fonctionne pas, il n’y a plus d’inconscient, plus de préconscient… il n’y a plus de structure.

Il faudrait reprendre les notions développées par Henry Maldiney sur le temps. Dans /Aîtres du langage et demeures de la pensée/, il parle, en reprenant Bergson et les stoïciens, de la tension de durée, c’est-à-dire de ce qui vient du chaos, ce qui émerge sans arrêt, ce qui jaillit. Il dit que c’est la dimension du temps schizophrénique : Aïon. C’est le jaillissement éternel, c’est la source même avec toutes les variations, les rapports dyonisiaques à propos de Phanès, l’œuf de la nuit fécondé par l’aurore… Phanès, c’est la lumière… Maldiney souligne bien que ce qui est en question ce n’est pas au niveau des « extases du temps », c’est-à-dire du présent, du passé et du futur, du temps linéaire. Il distingue des niveaux du temps : le niveau de surgissement, de jaillissement et le niveau aoristique avec les tensions de durée. Et puis Chronos commence à exister… Et alors, comme dit Guillaume, il y aura des chronothèses, des thèses du chronos. C’est à partir du Chronos que quelque chose peut se délimiter. Le sujet, /subjectum/ en latin ou /Hipo kai menon/ en grec, c’est au moment du Chronos qu’il fait son apparition. Mais Chronos, c’est la dévoration permanente du temps. C’est ce que disait Hegel : que le présent disparaît tout le temps. Il y a une négativité. Mais heureusement on remplace le présent par le /jetz/, le maintenant. Le maintenant ce n’est pas le présent, c’est bien plus compliqué. Le maintenant n’a pas tellement de limites mais il est rongé de façon permanente. L’erreur serait de dire : mais alors il n’y a que de l’avenir ? Il n’y a ni avenir, ni passé, c’est une autre dimension, c’est le modal. Le modal, c’est là que peuvent apparaître des modes comme l’impératif, le vocatif, l’appellatif et puis… le subjonctif. Et c’est là qu’il y a une mise en question du sujet. Puis, apparaît un troisième niveau, c’est le Zeit, le temps des extases temporelles : passé, présent, avenir. Et le présent c’est complexe, il faut se référer à l’extraordinaire travail de Heidegger sur le temps que pour simplifier, Lacan, cité en 1964 par Scott dans la notice sur le Szondi, avait évoqué en disant à peu près cela : « Le présent c’est quand je parle. » Ça résume tout. Quand je parle c’est le présent, autrement dit c’est indissociable du langage. C’est d’ailleurs ce que disent Heidegger, Gadamer, tous les types qui réfléchissent un peu. Ça n’a aucun sens de parler du temps, si on n’a pas disons une « théorie du langage »…

Il faudrait également parler du parfait, qui n’est pas encore situé dans le temps, qui existe entre deux chronothèses. C’est une sorte de dimension épique. Il faudra revenir là-dessus parce que dans toute dimension institutionnelle, il y a une dimension épique. Mais il ne faut pas mélanger l’usage du parfait et du futur antérieur. Cela fait partie de toute la critique que je fais du mot « projet ». Le projet c’est toujours un peu chosifié… « Les projets… le plan quinquennal, etc. » Mais la dimension la plus noble d’un projet, c’est le précaire. Le futur antérieur, c’est une variation autour du précaire. Quand on parle d’historial, Geschichte, c’est une histoire on peut dire précaire. C’est justement ce qui compte : le précaire c’est par essence la dimension de l’existence. Un type qui ne se croit pas précaire, il se prend pour je ne sais quel pharaon…

Il faudrait aussi parler du quatrième niveau du temps dont parle Maldiney : c’est une dimension grecque, c’est Kaïros. C’est une divinité très fine, un adolescent qui passe, qui appuie un tout petit peu sur le plateau de la balance et tout change. C’est la moindre des choses qui est là. Seulement il faut que la balance existe… La définition de Kaïros, c’est le moment opportun ; ce qui correspond à ce que dit Lacan dans la logique assertive, son article sur : instant de voir, temps pour comprendre et moment de conclure. Kaïros, c’est le déclic. Pour soigner la schizophénie, il faut réussir à faire une greffe de Kaïros sur Aïon.
Alors la décision en rapport avec l’opportunité — c’est l’interprétation — vient faire une petite ligature sur ce qui jaillit sans arrêt, sans arrêt. Souvent, il n’y a que du jaillissement ou il n’y a que la décision ridicule, alors on reste comme ça dans un monde quelconque… Mais si on arrive à faire que Kaïros rencontre Aïon, alors là, ça va on peut y aller.

J’avais fait cette variation autour des concepts de Maldiney… Moi, je dis toujours que je ramasse les miettes des discours universitaires, philosophiques, analytiques… L’argument majeur n’est pas d’appliquer des théories extérieures mais à partir d’elles de créer des concepts, sur place. C’est pour cela que je fais un si grand cas de la dialectique et de l’embarras : il faut être dans l’embarras, il ne faut pas se contenter de petites formules qui nous sortent soit-disant d’embarras alors qu’elles empêchent en fin de compte d’être au plus proche des autres. Parce que c’est ce qui importe : s’il fallait donner une finalité téléotique un peu plus précise à notre travail, ce serait d’aboutir à ce qu’il y ait une émergence du désir de chacun. A travers toutes les brumes qu’on voudra. Et dans ce sens, le groupe dossiers remet en question la position de chacun vis-à-vis des gens qui sont là. Nous ne sommes pas là pour les regarder et les amuser, nous sommes là justement pour que dans le proche et le lointain dialectisés, il y ait une sorte d’émergence du désir, même le plus lointain de chacun. Alors ça c’est la Vérité. Mais ça ne se voit pas. C’est pour ça que lorsqu’un cinéaste vient, je dis : « Oh, ‘y a rien à voir. » Il s’est très bien débrouillé avec ça Nicolas Philibert… Il le dit à chaque fois d’ailleurs : « ‘y a rien à voir… » »

Schizoanalyse d’une névrose obsessionnelle

Mercredi 9 janvier 2008

Dans cet exemple d’analyse « sans transfert », l’analysant organise sa vie en fonction de chiffres et de coefficients, ce qui donne lieu à un système fabuleux. « C’est comme un phare anti-brouillard dans un monde où tout est foutu, mélangé. » dit-il.  Le schizo-analyste s’intéresse alors à la machine infernale de l’analysant, le décomplexe, et ce-dernier se met à en parler avec de plus en plus d’assurance. Bref il exprime sa singularité, et un symptôme qui le fait souffrir va peu à peu se transformer un terrain d’expérimentation (transmutation du symptôme ?). L’analysant va faire des progrès qui auront des effets thérapeutiques rapides  (partir en vacances en laissant sa mère, aller danser tout seul…) et aux séances suivantes, il inventera un sketch « à la Woody Allen » impliquant un agencement machinique (vidéo, etc…) autour de son obsession, et cette obsession deviendra l’occasion de construire une jouissance nouvelle et positive.

L’exemple est un extrait du séminaire de Guattari  du 10/02/81 :  La pulsion. Le trou noir

« M : Il a 33 ans, vit avec sa mère depuis l’âge de 3 ans, seul ; son analyste me l’a envoyé, effectivement, après huit ans d’analyse. C’est quelqu’un qui a ce qu’on appelle classiquement une névrose obsessionnelle : extrêmement scrupuleux, à tel point qu’il ne peut exercer le travail de psychologue, il est réduit à faire pion. Et même là, dans le dortoir des élèves, il fait un travail invraisemblable, vérifiant par exemple s’il traîne deux ou trois « moutons » par terre, il se demande à partir de quel diamètre du « mouton » il va devoir engueuler les étudiants. Alors, c’est le gros problème : il faut mesurer le diamètre de ces petites accumulations de poussière avec un instrument spécial pour les cylindres. Le matin, quand il se lève, il réfléchit pour savoir ce qu’il va mettre comme habits : quel est le coefficient étant donné qu’un tricot de peau, c’est 1/4, une chemise 1/2… ?

F : Quelle est l’unité ?

M : Pour lui, c’est une sorte d’unité théorique par rapport au coefficient de réchauffement. Par exemple, un jour il se dit « Ah ! ce matin, c’est 2.3/4 ! », alors, il s’habille à 2.3/4 (tricot de peau = 1/4, etc.). À la radio, le matin, il écoute la météo : « Ah ! Ah ! mais hier soir ? La météo était de combien ? Je ne sais plus les chiffres d’hier au soir ! » et il panique complètement. Il faut, absolument, qu’il sache les chiffres de la veille au soir pour se repérer par rapport à ceux du matin, qu’il sache si c’est monté, descendu, etc.. Ce type a une vie incroyable ! Il veut aller à la messe. Problème : il va communier mais, donc, il faut qu’il aille se confesser avant de communier et qu’il n’ait pas de sales idées dans l’intervalle. Alors, il va raconter au confesseur qu’il a caressé le ventre de son chien, et dans quelle mesure n’aurait-il pas approché la place du pénis, inconsciemment, pour que le pénis du chien se dresse ?… La confession se termine : il ne doit penser à rien jusqu’au moment de la communion. C’est malheureux, il a une vie comme ça ! (rires)
Pour s’habiller, il met jusqu’à une heure et demie de temps pour choisir : il y a le coefficient, mais après, quoi mettre ? Il faut choisir. Alors, en fin de compte, j’ai commencé avec lui un travail de type systémique classique, en employant d’abord ce que tu appelles l’aspect stratifié d’agencement. J’ai reçu sa mère et je l’ai reçu, lui. La mère a répondu très clairement quand je lui posais des questions. Elle ne peut pas se passer de lui financièrement : comme femme assez âgée, elle touche une somme très limitée ; elle dépend de lui affectivement : non seulement comme centre d’intérêt, sans lui, elle ne peut pas s’en tirer, mais en plus elle ne peut pas imaginer qu’il la quitte.
Première séance. Je proclame ce qu’il fait : il est un bon garçon, un garçon qui aide sa maman, en lui permettant d’avoir, financièrement un équilibre ; en lui permettant d’avoir quelqu’un qui est proche, affectivement, d’elle, et qui est centre d’intérêt. Donc, il ne faut rien changer. Le mois suivant, j’apprends que, au cours de ce mois, il a voulu sucer les seins de sa mère et aussi coucher avec elle. Il l’a emmenée au cinéma voir un film qui raconte une histoire d’inceste, lui a pris la main…

La mère : Vous avez voulu qu’il soit un bon garçon, mais il a même voulu être un bon mari…
Lui : Mais qu’est-ce qui se passe ?
M. : Pourquoi ?
Lui : C’est pas normal qu’à 33 ans je vive avec ma mère comme ça !
M. : Pourquoi pas ? Depuis quand n’est-il plus normal de vivre seul avec une femme, et sa mère toute seule ?
Lui : Mais c’est pas normal !
M. : C’est quoi, la normalité ?
Lui : Mais je vais chez vous pour que vous me changiez !!!
M. : Je n’ai rien à voir de très particulier avec ça. Excusez-moi. Faut qu’il reste comme il est.
Il retourne alors chez son analyste.
Lui : L’autre type, c’est un fumiste ! Il se moque de moi ! Vous vous rendez compte : il me dit qu’il ne faut pas changer !
Analyste : Écoutez, moi je ne veux pas me mêler de ces machins.
Il revient avec sa mère.
Lui : Je sais ! C’est un truc que vous me faites, comme ça, vous me dites : « Ne changez pas ! » pour que je change. La preuve, c’est que je ne vais plus à la messe ! Alors ? Je vais à la messe, maintenant, ou pas ?
M. : Pas changer.
Lui : Pas changer ! Mais je ne sais pas, moi ! Comme je ne suis pas allé à la messe, est-ce que… si je vais à la messe je vais… changer ou pas changer ?
M. : Mais c’est très bien ! Restez hésitant comme ça. Ne changez pas !
Lui : Mais mais mais mais mais !!!!!!
M. : Mais c’est très bien ! Félicitations ! Bravo ! C’est exactement ça !
La mère : En fin de compte, c’est très bien, parce que, avant vous, parmi les gens qui l’ont vu, un psychanalyste lui avait dit qu’il ne fallait pas que ça change pour le moment, et qu’après, il changerait. Et vous, vous lui dites : “ Faut pas que ça change jamais ! » très très bien. (rires)
Donc là, c’était l’aspect stratifié d’agencement, ce que nous appelons : la partie contre-paradoxe, qui empêche le type d’être contraire à ce qu’il fait. Et, au milieu de ce type de travail que j’ai fait avec lui, on se met à bavarder ensemble : on parle de météorologie, brouillard, température ; moi, de brouillard, de phare tout seul ; lui, de phare et de brouillard. Puis, nous parlons de clarté, d’obscurité, de choses qui se repèrent et de choses qui ne se repèrent pas. Pour lui, c’est la confusion de la vie quotidienne et la clarté des chiffres ; les chiffres, quelque chose qui apporte réellement la concision.
Brusquement, il me dit que ses chiffres (coefficients, etc.) sont ce qui introduit une clarté et un phare dans la vie quotidienne, une vie de brouillard affectif. Et, à ce moment, cela change radicalement la séance : brusquement, il s’est assis différemment, pour me décrire son monde de coefficients, de 1/4, etc., comme quelque chose qui était fondamental. Et plus j’écoutais, plus il m’expliquait.
Lui : Vous comprenez, c’est comme un phare antibrouillard, dans un monde où tout est foutu, où tout est mélangé, là je me repère : pan ! pan ! pan ! Mais seulement, quand un chiffre me manque, c’est la panique !
M. : Marquez les chiffres.
Lui : Ah ! C’est une bonne idée ! Vous voulez dire : prendre en notes ce que dit la météo à la radio ?
M. : Oui. Pourquoi pas ?
Alors, il s’est senti plus à l’aise, d’une part reconnu dans toute sa singularité à propos des chiffres, d’autre part encouragé même, à prendre note de ces chiffres, pour pouvoir faire sa carte.
La séance suivante, il était parti pour la première fois, de lui-même, (et sans sa mère) en vacances avec des copains ; et pour la première fois, il est allé tout seul danser :
Lui : Les filles m’ont refusé et je ne me suis pas senti rejeté ; après tout, elles ont le droit de refuser aussi !
Il ne prend plus de médicaments, a arrêté tous les antidépresseurs et dort sans problèmes. Alors moi, évidemment, je me suis arraché les cheveux :
M. : Bon dieu ! N’allez pas trop vite… Il faut absolument sauver ce qui est bon du passé et les choses négatives que vous aviez…
Et ce fut l’humour et Woody Allen : il était un peu (inaudible) à son avis. Le (inaudible), c’est celui qui est malheureux parce qu’il fait tout tomber, qu’il est gauche et mal foutu des deux mains ; celui qui n’a pas de chance : le jour où il achète des bougies, le soleil ne se couche plus (c’est un malheureux poète du Moyen Âge qui a dit cela). Celui qui n’a plus de chance, il a beau faire, ce n’est pas le problème.
Lui : Je sais ce qu’il faut faire !
M. : Ah ! Quoi ?
Lui : Je vais raconter mes histoires, avec humour ! Ne vous inquiétez pas, la prochaine fois, vous allez voir ça !
La prochaine fois, il est venu avec un texte ! Sa mère et moi, nous croulions de rire durant toute la séance. Il racontait ses paniques, ses problèmes d’angoisse, il riait.
En discutant, on a proposé qu’il en fasse un montage, comme Woody Allen un film. Tout fut changé : la camera se rapproche, on voit des visages, le sien, et comment tout ceci se passe. Commentaires, voix off : on se marrait absolument.
Lui : Maintenant, je sais ce que je vais faire : je vais aller draguer une fille, en sachant qu’elle ne voudra pas de moi (rires). Tout de même, je ne la choisirai pas trop belle, parce que je ne veux pas gaspiller mes chances… avec les belles. Je préviens les copains ou je ne les préviens pas ? S’ils le savent, ils risquent de se moquer de cette fille, ce n’est pas juste ! Moi, ce n’est pas pour me moquer d’elle, rien que pour me renforcer un peu… dans mon histoire.
Bien sûr, il y a là des éléments de contre-paradoxe, ou des aspects stratifiés d’agencements, on fait la carte des redondances, mais il y a aussi des éléments purement singuliers à ce garçon-là. »

(…)

« F : Ce qui me frappe tout de suite, c’est ceci : les analystes qui ont vu ce garçon-là ont – sous une forme ou sous une autre – nécessairement mis l’accent sur son rapport au sein, à la mère, à la situation répressive, à la forclusion du père, etc.. C’est évident ! Considérant que, quelque part dans cette dimension territoriale, il y avait une économie de trou noir, narcissique, soit de nature oedipienne, soit… Peu importe !
Des choses – que, d’ailleurs, tu n’as pas expliquées – me semblent être la phase inductrice d’un autre agencement. Tu fais rentrer la mise en oeuvre d’un certain nombre de composantes de contenu : je crois comprendre que la mère est présente, donc un flux d’expression, de présence… un flux d’une autre nature complexifie le système. D’autre part, il y a toi-même qui t’efforce de complexifier ce que tu es par rapport à ce qu’il attend que tu sois. En outre, la composante d’argent est un autre élément – « Après tout, moi j’ai besoin qu’il soit malade ! ». C’est sans doute une denrée classique dans votre cuisine de thérapie familiale, mais enfin ! (rires) Cela joue, de fait, comme complexification du modèle, du point de vue des composantes d’expression mises en jeu.
Évidemment, l’essentiel est ailleurs ! Le véritable phénomène de décompensation (trou noir ?) au niveau d’un appauvrissement général des composantes se trouve au niveau positif de l’investissement d’une composante d’expression qui semble obsessive : une jouissance, une passion monstrueuse d’exprimer quelque chose avec une certaine rigueur, toutes ces choses extraordinaires que tu as décrites avec la mesure. Là, une composante de valorisation te propulse à la limite de l’absurde, à la limite de l’abolition. Mais l’abolition de quoi ? L’abolition de tout le reste des autres composantes d’expression, sauf celle-là. Mais le désir est vraiment là, il est positivement là, alors que dans cette économie, il serait négativement pris dans une relation de manque : manque de la mère, manque du sein maternel, manque de l’étayage pulsionnel, manque de la relation d’objet, etc..
Quant à la reconnaissance, elle n’est rien d’autre que : « Je m’en fous ! Que tu fasses ceci ou que tu fasses autre chose… » C’est cela, la démarche bêtico-politique : reconnaître l’autre, c’est se foutre profondément de ce qu’il fait ou de ce qu’il ne fait pas ; ni d’être pour, ni d’être contre. Ce que tu ne peux attester qu’en te manifestant, toi, dans ton économie d’expression de désir, ton envie de déconner avec tes trucs authentiques, qui ne te viennent pas de codes universitaires. D’où le scandale, quelque part : « Oh ben ! celui-là alors ! Qu’est-ce que c’est que cet agencement d’expression ou les gens s’exprimeraient vraiment selon leur économie de désir, et non pas selon ce pour quoi ils sont payés dans une relation contractuelle économique ? Mais alors, où allons-nous ! Psychanalyse sauvage ! Scandale ! À la limite, appeler l’ordre des médecins ! Cet homme est, soit pervers, soit complètement fou : de toute façon, cet homme est dangereux ! »
Dans un troisième temps, il y a un agencement d’une complexité telle que ne pourrait la saisir aucune analyse lacano-freudienne. Il faudrait un travail énorme pour explorer la possibilité de faire un agencement d’énonciation dans lequel s’insèrent : vos différents modes d’expression + celui de la maman + la vidéo – ici, c’est un des éléments machiniques essentiel – + l’église – qui, du même coup, nous renvoie à une quatrième dimension machinique…

Comment des machines abstraites – et non pas un quanta de libido sublimée dans des investissements religieux – peuvent, effectivement, intervenir dans un certain type d’agencement d’information pour lui donner une consistance d’agencement collectif d’énonciation, avec les trois personnages, la vidéo et dieu sait qui ! Ce qui me fait penser ça, c’est (inaudible), des histoires de juiverie ou de je-ne-sais-quoi qui manifestent bien qu’il y a eu là transformation : qu’est-ce qu’ils ont été raconter là, tiré du Talmud ou d’ailleurs, qui, d’un seul coup, fait que le phénomène de transistance transforme la consistance d’expression. Et c’est cela – ce n’est pas une quantité de transfert de libido qui va s’investir sur la personne de l’analyste – quelque part, coup de chance ou de génie ou de connerie, je n’en sais rien, le fait de trouver une sorte de vitamine machinique, de mettre le (inaudible) dans cet agencement là, qui lui donne une consistance d’expression, le fait fonctionner, justement, comme une chapelle, un petit machin, comme mon curandero. Cela métabolise des dimensions machiniques inconscientes qui, en tout état de cause, n’avaient aucune chance d’être métabolisées dans une prestation… À la limite, effectivement, pour ce garçon- là, ça aurait peut-être pu s’arranger en faisant des exercices de Zen ou en allant à Lourdes – non ! pas à Lourdes ! Certainement pas, justement ! (rires)
M : En réalité, le (inaudible) and C° travaillait à travers Woody Allen, qui a servi de pont entre les deux églises ; et c’est à partir du cinéma et d’un texte cinématographique avec voix off et toute une série de mouvements que ce garçon-là a commencé à jubiler dans une distance par rapport à sa situation et qu’il m’a dit, pour la première fois, avoir du plaisir ouvertement sans en souffrir. La mère : Je suis tellement contente ! Vous allez enfin lui permettre d’être heureux, comme il est et sans que rien ne change ! (rires)
Lui : Mais enfin…
La mère : On verra bien ! Pour le moment, je suis contente ! »

(…)
« F : Non mais, tu vois, quand même, on pourrait essayer de penser à ces histoires de transfert, de contre-transfert et tout ça. On peut dire : par principe, quand il y a transfert, contre-transfert, c’est qu’on est dans la résistance, c’est qu’on est dans la merde. Justement, ce qui me semblait formidable dans l’autre exemple, c’est de dire : « Écoutes mon vieux, fais ce que tu veux, je m’en fous ! » Ce n’est pas le transfert, c’est le degré zéro du transfert.
—Vous vous en foutez vraiment ? Oh !
— La preuve ! c’est que moi, voilà comment je fais !
Alors, quand tu as ce degré zéro, cela veut dire qu’effectivement, tu peux agencer quelque chose sur une sorte de tabula rasa de l’intersubjectivité : « Ah bon, comme tu veux ! Tu viens, tu ne viens pas ; tu baises, tu ne baises pas : tout va bien ! » »

Des niveaux logiques de Bateson aux rhizomes deleuzo-guattariens

Dimanche 16 décembre 2007

Parmi les séminaires de F. Guattari de 1982, une intervention de Mony Elkaïm sur les niveaux logiques qui repart de Bateson pour disqualifier le modéle META et arriver au concept de « rhizome » : un entrelac complexe de relations (de niveaux) qui se recoupent n’importe comment et ne suivant aucune hiérarchie (pour une définition plus rigoureuse).

« Je vais parler simplement d’une manière assez courte de choses très simples mais qui me compliquent un peu la vie ainsi qu’à une série de gens qui nous intéressons à ce qu’on appelle des systèmes humains. Je parlerai d’une histoire de Bateson qui a affaire avec l’aspect des niveaux logiques.
Dans les années 56, il y avait un groupe de travail à Paolo Alto qui est une ville près de San Francisco en Californie qui a étudié des problèmes de communication ; c’est un groupe qui a étudié les communications chez les dauphins, chez les animaux et aussi chez les humains.
Dans toute une série de cas de communication entre schizophrènes, ils remarquent que ces gens avaient de drôles de manières. En l’occurrence, un jour ils avaient mis un enregistreur entre deux salles et dans chacune il y avait un schizophrène. Les schizophrènes se rencontrent et parlent. Le premier dit : « — Bonjour, je m’appelle Smith. Il s’appelle Andersen. Le second dit : « — Bonjour je m’appelle Tartempion. Il s’appelle autrement. Il y a toute une discussion où ils parlent. L’un parle comme s’il était un homme de l’espace, l’autre parle très différemment. Les gens de l’École ne sont pas tant intéressés par la thématique délirante, pas tant à ce que les schizophrènes racontaient qu’à la manière dont ils communiquaient. Ils ne se sont pas demandé : qu’est-ce qui fait que ce type parle d’aviation et pas d’hôpital, ou du chef des pompiers et pas du copain. Mais ils se sont demandé : Tiens ! qu’est-ce qui se passe entre eux. À ce moment-là ils avaient avancé ceci : toute communication, c’est quelqu’un qui dit à quelqu’un d’autre : « Je dis ceci à vous dans ce contexte-ci. »
Et ces schizophrènes là ont discuté d’une manière telle que l’un disait Je et il disait le contraire, dis ceci et il disait une chose et puis un énoncé complètement inversé, à vous : le chef des pompiers, dans ce contexte-ci : ici, c’est le champ d’aviation. Ils se sont alors demandé : qu’est-ce qui fait que ces braves gens communiquent d’une manière telle qu’ils disqualifient systématiquement ce qu’ils racontent. Certains se sont intéressés un peu au lien entre ces gens et le contexte où ils avaient grandi en se disant : est-ce que par hasard, il y aurait un lien entre la manière dont ces gens-là ont été élevé et le drôle de comportement qu’ils ont ? Certains se sont donc intéressés aux adolescents schizophrènes qui étaient dans l’hôpital psychiatrique et que leur mère venait visiter. Il y avait fréquemment des situations où l’adolescent n’était pas si mal que ça avant que la maman arrive et quand elle partait le gars était en crise de folie furieuse. Par exemple, ils se sont mis à filmer ou à enregistrer ou à prendre des notes dans des situations comme celle-ci : la maman arrive, le gosse fonce vers elle pour l’embrasser, la maman se rigidifie, le gosse se recule, la mère dit : « Tu ne m’aimes plus, mon fils ! », le gars ne sait plus quoi faire, alors il rougit et sa mère lui dit : « Mais mon chéri, il ne faut pas avoir honte de ses sentiments ! », et puis le gars déconne complètement.
Alors, à ce moment-là, on a commencé à penser en termes : mais dans quelle mesure est-ce qu’il n’y aurait pas eu deux messages envoyés : un message de type verbal (« mon chéri, viens près de moi »), et un message de type non-verbal qui est la rigidité du corps de la femme – ce qui fait que ce gosse a reçu deux messages contradictoires et que la mère ne sait pas quoi faire.
À l’époque, le premier texte écrit sur ce domaine-là était un texte sur le rôle que pouvait jouer la double contrainte (double bind) dans l’étiologie de la schizophrénie. C’est un texte très primitif, très simpliste où l’on parlait de mère qui piégeait et d’enfant qui était piégé. Or, dans un second temps, ils se sont rendus compte que ce n’était pas si simple que cela : que si, en l’occurrence, la maman disait à l’enfant : « mon chéri, viens sur mes genoux », et qu’elle se raidissait une fois l’enfant sur ses genoux, l’enfant disait : « quel beau bouton tu as là, maman ! » Ce qui fait que le gosse obéit au niveau verbal, il vient sur ses genoux, mais ce n’est pas pour elle qu’il vient, c’est pour le bouton qu’il vient. Ce qui fait qu’il lui renvoie une double contrainte et elle est dans une situation où elle réagit par une double contrainte, et alors c’est comme la poule et l’oeuf, on ne sait plus qui est le premier. Ce qui ne m’intéresse pas du tout.

À ce moment-là, Bateson avait dit : « Ah ! J’ai tout compris ! J’ai compris le dilemme du schizophrène : ce malheureux tente de répondre en même temps à deux niveaux, les niveaux verbal et non verbal, le niveau de la relation et le niveau du contenu. Pauvre schizophrène ! Il n’a pas lu Russel ! Il aurait lu Russel, il aurait tout compris ! » Qu’est-ce que Russel a raconté ? Russel raconte des histoires sur les niveaux logiques. Par exemple, une table, c’est une table. Je peux dire : il y a dans le monde entier deux classes : la classe des tables et la classe des non-tables, et le monde entier est là dedans, ce n’est pas faux, tout y est. Mais imaginons que je dise : j’ai la classe des concepts et la classe des non-concepts. Mais la classe des non-concepts, c’est un concept ça ! Ça ne marche plus. Alors, le brave Russel disait : « Il y a un problème logique qui crée des paradoxes mathématiques qui ne sont pas des paradoxes que l’on peut résoudre tant qu’on se rend malade à essayer de les résoudre au même niveau. » Pour arriver à se tirer des paradoxes mathématiques, disait Russel, il faut se rendre compte d’une impossibilité de tenter de parler d’un membre et de la classe qui le contient. La classe n’est pas ses membres et un membre d’une classe n’est pas la classe. Parler d’une chose comme si elle était l’un de ses membres, c’est faire une faute de type logique, il y a deux types logiques différents.
Donc, Bateson avance : le problème du schizophrène, c’est qu’il ne sait pas faire la différence entre le niveau de la relation (le niveau de ce qui se passe sous l’aspect éthologique, sous l’aspect de la distance), entre le niveau relationnel, le niveau non-verbal et le niveau du contenu, le niveau de ce qui lui est dit. Si le schizophrène était assez futé pour réaliser que le niveau de la relation était un niveau qui est méta- (qui est hiérarchiquement supérieur) au niveau du contenu, il n’y aurait plus de problème. Et alors, Bateson a résolu ainsi le problème de la double contrainte en disant que ce problème est lié au fait qu’il y a un malheureux qui tente de mettre ensemble deux éléments appartenant à des niveaux logiques différents. D’où Bateson disait : « dans une même famille, il y a de fortes chances que l’on ait un psychiatre, un clown et un dingue ! » Il ne veut prendre en formation que des gens qui ont un frère dingue autrement cela ne marche pas. Dans un contexte constant où l’on mélange les types logiques, ou l’on devient clown pour s’en tirer, ou l’on devient psychiatre pour essayer de comprendre quelque chose, ou l’on devient malade mental…
Si parmi vous certaines personnes ont eu la curiosité de lire ces deux livres que Le Seuil a publiés, vous verrez que, pratiquement, dans deux articles sur trois, Bateson fait référence à sa typologie pour se tirer d’affaire ; qu’il s’agisse de n’importe quelle histoire, il sort de son chapeau le petit machin magique que sont les niveaux logiques. C’est devenu quelque chose de très important dans les approches systémiques aujourd’hui aux États-Unis et il est rare que vous ne trouviez pas dans chaque article une référence aux niveaux logiques qui vont tout résoudre.
On penserait alors en termes d’un monde de poupées russes. Comment ce monde fonctionne-t-il ? Il fonctionne grâce à une interaction, dit un brave post-batesonien, de type couplage, comme diraient les physiciens. Voici qu’entre chaque anneau de cet oignon quelque chose va se passer qui fera que de proche en proche, tout est lié. En plus, là-dedans, c’est comme dans une voiture, tu ne peux pas aller de première en troisième directement.

Par exemple, tu as le niveau I : j’apprends, le niveau II : j’apprends à apprendre le niveau III : j’apprends à apprendre à apprendre… Il faut respecter la chaîne, c’est sacro-saint, et si tu sautes, tu ne joues plus. C’est comme à la marelle.
Il faut savoir suivre l’ordre.
C’est le monde dans lequel nous nous débattons, dans ses diverses approches épistémologiquement différentes, ce monde des niveaux logiques. Il est vrai que c’est extrêmement étouffant, ce monde où l’on gagne son ciel en passant de ciel en ciel et le septième est vraiment très loin !

E. – Dieu est un oignon !

F. – Je croyais que c’était un grand lapin !

M. – Je crois, pour ma part, qu’il y a des milieux divers qu’il faut interrelier mais je ne crois pas qu’il y ait de hiérarchie. Je ne crois pas qu’il y ait de partage obligé. Je ne crois pas qu’il y ait de situation méta-. Je crois, au contraire, que des raccourcis sont possibles qui permettent de pouvoir croiser ces niveaux à différents moments, à différents lieux et toute la discussion, c’est comment, effectivement, pouvoir parler de ces croisements qui ne sont pas hiérarchiques.

A. –… qui sont hiérarchiques dans un certain type de société quand même. Précisément, il y a l’ordre qui règne et dans cet ordre les niveaux sont effectivement hiérarchisés. Si tu es bien élevé, tu sais que le niveau verbal est supérieur au niveau physique.

M. – La différence est hors toi, qui dis : moi, A., avant de parler, je précise une chose : ce que je vous dis n’est valable que par rapport à une culture spécifique, une culture dominante dans un lieu spécifique, ce que je vous raconte n’a rien affaire avec une universalité. Bateson ne dit pas cela !

A. – Je veux dire que l’ordre social fonctionne beaucoup comme cela. J’ai beaucoup travaillé sur l’État, et l’on s’aperçoit que le double bind, c’est vraiment la démarche même de l’État. À chaque foi qu’il donne quelque chose d’une main, il le retire de l’autre. Mon travail le plus récent, c’est par exemple la création de la Sécurité Sociale en 1945. On crée des caisses autonomes : gestion syndicale, c’est vous qui gérez, allez-y les gars ! Et au même moment (ce que l’on est d’ailleurs en train de faire avec la loi sur la décentralisation des collectivités locales) on décide que les décisions des conseils d’administration ne sont pas applicables avant un mois, pendant lequel le Ministre peut les suspendre, y mettre fin. Au même moment. Alors les gars ont eu effectivement deux attitudes : soit le super-conformisme, allant voir le Préfet avant de prendre toute décision, soit la provocation. Et dans les deux cas, il n’y a jamais eu de Sécurité Sociale autonome. Et tout l’État, quelque soit le grand corps que l’on prenne, fonctionne comme cela. Donc, c’est vraiment le fonctionnement même de l’ordre, je le crois.

M. – Effectivement, nous ne croyons pas qu’une double contrainte existe comme ça. Elle n’existe que parce que, dans une même démarche, un ordre ou une personne est tentée de rendre compte de différents niveaux de réalité, d’où l’aspect apparemment contradictoire, mais qui n’est pas contradictoire. En fait, on ne fait que dire à la fois et que montrer à la fois différents niveaux. En réalité, il n’y a pas des double bind, il y a des sextuples bind. Des situations où tu as X. niveaux de réalité que tu dois présenter à la fois puisque tu es obligé par ton comportement de montrer que tu obéis aux différentes règles implicites. D’où une situation où ce n’est pas la communication du tout, ça n’a rien à voir avec cela, ça a à voir avec autre chose. Ce n’est pas que tout ordre engendre un double bind, c’est tout système qui à partir d’un moment donné tente de respecter un niveau qui est le niveau je dirais explicite des règles supposer fonctionner, tout ordre respectant par ailleurs les règles de ce système qui sont des règles implicites mais qui elles aussi le régissent, fait que tu as constamment à chaque pas différents niveaux qui se situent. Et ces niveaux ne sont pas hiérarchiquement différents.
Ils sont cet entrelacs complexe que Félix appellerait rhizomatique parce qu’ils se recoupent n’importe comment et suivant aucune hiérarchie. C’est un des points que je voulais amener au débat. »

La schizo-analyse, interview de Stéphane Nadaud

Jeudi 13 décembre 2007

Sur France Culture (2 juin 2005), « Schizo-analyse » avec Stéphane Nadaud, pédopsychiatre, qui a édité les « Ecrits pour l’Anti-Oedipe » de Felix Guattari (Lignes).

La schizo-analyse, interview de Stéphane Nadaud dans Ecriture de l'Anti-Oedipe vide
Réunit des fiches de lecture, des notes et des extraits de journal du psychanalyste F. Guattari (1930-1992) qui témoignent de sa participation à la rédaction, en collaboration avec Gilles Deleuze, de L’anti-Oedipe paru en 1972. Cette étude montre combien l’indistinction entre pratique et théorie prenait un sens bien réel dans l’élaboration de cet ouvrage.


http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture/emissions/chemins/fichedoc.php?diffusion_id=31622&dos=2005/psychiatrie

Un exemple pour comprendre la schizo-analyse : « Shining » de Kubrick (2/2)

Lundi 19 novembre 2007

Deuxième partie d’un exemple tiré du séminaire de Félix Guattari sur la Schizo-Analyse du 10/03/81 : le lien pour enregistrer le fichier PDF

(Pour la première partie : http://antioedipe.unblog.fr/2007/11/16/un-exemple-pour-comprendre-la-schizo-analyse-shining-de-kubrick/)

« P : J’aimerai revenir sur un exemple dont j’ai déjà un peu parlé ici : l’histoire de la folie d’un homme, dans le film de Stanley Kubrick, Shining. 
Dans la tête et dans le corps de cet homme – qui fait un accès paranoïaque, passionnel et criminel – il semble se passer quelque chose qui s’est déjà passé avant, et peut-être pas seulement une fois. Une répétition, en quelque sorte, un rythme : il y a de nombreuses années déjà, le gardien a tué ses deux gosses, cela va se passer encore. On assiste donc, dans ce film, à la genèse d’une folie.
Quelles sont les conditions, les agencements, les méandres à réaliser pour qu’un homme, plongé dans un certain type de situation devienne fou ? Stanley Kubrick n’a pas les moyens de les exposer tous ; lui qui est un visuel essentiellement, va jouer sur les images, le décor, et un peu sur les sons – puisque le cinéma le permet –, et beaucoup moins, à mon avis, sur les significations, le signifiant, le langage. 
Mais ce qui est très intéressant, c’est que cette histoire n’est pas simplement celle d’une répétition pathologique, c’est aussi un processus de transformation auquel on assiste, à partir d’un certain type d’organisation sociale – et notamment d’organisation familiale. La place du père y est particulière, comme la place de l’argent, de la circulation de l’argent, des usages vestimentaires, des rapports entre sexes et entre âges. Cet ensemble est situé du côté de 1920, dans une certaine période du capitalisme américain, très particulière aussi : un peu avant la crise, un peu après la première guerre mondiale. Kubrick essaye de montrer comment on peut passer de cette situation, qui n’est pas du tout une folie, mais une situation normale pour des millions d’américains à un moment donné, à une situation individualisée complètement pathologique – une situation singulière d’après coup, dans un autre temps, dans un autre monde.
Du point de vue d’une réflexion sur la genèse d’une psychose – qu’est-ce qui rend fou ? –, les hypothèses passent par : 
– des séries d’objets constituées comme telles – des instruments, au sens Lévi-Straussien. C’est un monde déjà très formé, une substance déjà très travaillée.
– mais ensuite, des choses plus abstraites : un certain type de décor, de découpage des couloirs, de proportions entre les couloirs et leurs coudes ; la succession des couloirs, la largeur de l’escalier ; l’utilisation des volutes, des angles droit ou des angles aigus dans la décoration ; et bien sûr, les couleurs. 
– Le découpage de l’espace. La fin du film le confirme complètement : c’est un découpage très particulier de l’espace – labyrinthique – qui va permettre, finalement, au gosse de déjouer la folie du père et de le mettre à mort.
Autrement dit, la genèse de cette folie a lieu, d’abord et avant tout, comme une transmission topologique et figurale d’un univers – idéologique, moral, esthétique, économique, etc. – qui induit successivement un certain nombre d’étapes : 
1/ Une première étape hallucinatoire.
Ayant quitté le monde pour aller là-bas dans les Rocheuses, lui qui est déjà loin de tout parce qu’il se veut écrivain, donc solitaire, cet homme se retrouve dans un espace vide, déshabité, loin de la situation d’équilibre. 
L’hôtel lui-même est dans une position anormale par rapport à sa situation d’équilibre : il est vide ; il n’y a, effectivement, personne, et tout cela ne sert à rien qu’à l’enclore, cet homme. On entend des bruits et des voix qui parlent. C’est l’entrée déjà dans un premier niveau de psychose hallucinatoire.
2/ Puis, les hallucinations deviennent carrément visuelles : c’est la rencontre, dans la salle de bains, de personnages qui sont morts, et même pourris. 
3/ Ensuite – chose très intéressante –, la mutation porte sur l’hôtel lui-même. C’est la scène où l’ascenseur saigne. Du sang sort de l’ascenseur, non que le crime soit tellement sanglant que cela finisse par couler à travers l’ascenseur, mais tout simplement, cette chose qui est de pierre, de bois et d’éléments métalliques, peut saigner exactement comme un corps humain. Une sémiologie du corps humain vivant, biologique – avec la circulation sanguine et le reste – s’est littéralement introduite dans l’hôtel pour en faire un corps. Jack n’est pas dans un hôtel, mais dans un immense corps, qui saigne, où il y a des tuyaux – et peut-être bien que les couloirs sont des tubes digestifs ou des uretères, on a cette impression.
4/ La transformation temporelle. Tout d’un coup, cet homme se retrouve exactement dans la situation de 1920 : il entre dans le salon, et les gens qui se tenaient là en 1920, sont là et se comportent avec lui de façon très anachronique. Il y a des signes précis : le dollar qui n’est plus le même, le barman de 1920, la façon de parler. Mais, il y a aussi des signes beaucoup plus imprécis, et néanmoins très pertinents : ainsi, les types de rapports de complicité entre les hommes. Brusquement, cet homme retrouve un univers dans lequel le statut de l’homosexualité et la place du père dans la famille et la société étaient très différents. Les voix lui disent : « Tu ne vas pas te laisser faire par ta femme et ton gosse ! Qu’est-ce que cela veut dire ! On ne te délivre (du garde-manger où il est enfermé à un moment du film, par sa femme) que si tu promets de ne pas te laisser faire et de reprendre à ton compte le XIXè siècle, l’aube du capitalisme et nous-mêmes. Reprends-nous à ton compte ! » 
5/ Se retrouver en 1920, c’est quand même faire 60 ans en arrière, et là se déclenche la folie meurtrière, qui porte sur tout ce qui limite. Genèse, donc, de cette folie et enchaînement d’articulations très insolites de codes, de séries, d’espaces et de substances, complètement hétérogènes les uns aux autres, dans lequel Kubrick – parce qu’il est cinéaste – privilégie l’aspect topologique. À la fin, une solution : tuer ; il n’y en a pas d’autre ; il est vraiment fou, cet homme, et la solution, c’est d’en finir avec ça.
Mais d’une certaine manière, la solution sera, elle aussi, topologique : la communication avec le nègre qui vient de très loin pour essayer de sauver femme et enfant, ça ne marche pas. La seule chose qui marche, c’est d’entraîner le père dans un espace de rupture avec le fameux hôtel (Château – Procès – Kafka, etc.). Dans une tout autre topologie, évoquant différemment. C’est un espace labyrinthique où le gosse introduit – par une astuce consistant, à un moment donné, dans la neige, à reculer dans ses propres traces, et à se mettre de côté – une autre dimension, qui est la dimension verticale. Le père arrive, suit les traces. Tout à coup, les traces s’arrêtent. Il ne comprend pas. Son visage se relève, comme s’il pensait à ce moment-là que le gosse s’est envolé, littéralement, à cet endroit. Le surgissement de cette troisième dimension signe la mort du père ; déjà, il était blessé par la mère, mais dans une mythologie beaucoup plus œdipienne : elle lui avait donné un coup de couteau sur la main. Il y avait, donc, tout ce qu’il fallait pour qu’il meure. Mais il ne serait pas mort s’il n’y avait pas eu ce bouleversement, tout à coup, de l’espace. C’est peut-être là, effectivement, le point de singularité sur lequel le gosse sauve sa vie. 
Shining… Kubrick, lorsqu’on l’interviewe sur ce film, dit que ces histoires de communication, en fait, ne l’intéressent pas du tout ; il sait que les américains achètent cela beaucoup, alors il a fait un film sur les communications extra-psychiques. Ce qui, semble-t-il, l’intéresse vraiment, c’est aller le plus loin possible dans la vraisemblabilité (tout ce qui peut marcher, mais sans faire appel au Bon Dieu : la seule concession qu’il fait au surnaturel dans ce film, c’est au moment où les fantômes disent à Jack : « Si tu reprends la tradition des hommes qui savent se faire respecter, on t’ouvre le garde-manger et tu vas pouvoir sortir. » Effectivement, après, on le voit sorti du gardemanger. Alors là, mystère ! C’est le seul moment où intervient un phénomène inexplicable, ou inexpliqué.) Tout peut être analysé dans ce film, même s’il manque des chaînons. Stanley Kubrick, par ce souci effectif du vraisemblable, est un clinicien à sa manière.
Je trouve des plus intéressante cette idée que les murs, les figures, les lignes, les couleurs, toutes ces choses qui n’ont absolument rien à voir avec…, ont quand même à voir avec. Comme une contagiosité, la saleté, l’infection passent aussi, tout simplement, par les traits, la pente, l’organisation des lignes.

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