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La non lecture de Sokal et Bricmont, ou le « mauvais ricanement » du scientiste

Vendredi 16 mars 2007

Pour une épistémologie de la lecture, paru dans Alliage, numéro 35-36, 1998

par Jean-Michel Salanskis

http://www.tribunes.com/tribune/alliage/35-36/09salans.htm 

Jean-Michel Salanskis, mathématicien et professeur de philosophie, est particulièrement  bien placé pour répondre à l’attaque Sokal-Bricmont contre la pensée dite « post-moderne ». Il évoque son parcours :
« (…) philosophe des sciences ou épistémologue français, qui s’est attaché de façon privilégiée aux mathématiques et à la logique (…), je me suis appuyé, dans ce travail, sur une formation initiale de mathématicien ; peut-être d’ailleurs ce travail se rattachait-il – dans son style sinon sa pertinence et sa réussite – à la lignée philosophique française (…) allant de Brunschvicg à Desanti (…). Mais d’un autre côté, j’ai reçu ma formation philosophique première de Jean-François Lyotard, et au-delà de lui, la « philosophie du désir » de Paris 8 (Vincennes, à cette époque) a originairement orienté ma démarche. Et,(…), je me suis toujours senti lié aux recherches, aux points de vue, aux concepts et aux intuitions des auteurs de ce courant, dont je tenais la notion même de ce qu’est une démarche philosophique. Comment donc, dès lors que Deleuze est une des cibles du sottisier de Sokal et Bricmont, pourrais-je me sentir véritablement à l’abri de son « indignation » ? Son traitement de Deleuze me fait au minimum supposer que je fais partie de ceux qui, à ses yeux, auraient dû avant lui repérer les références inadmissibles à la science dans le discours de mes auteurs de prédilection, et les désigner à la critique. Mais, (…), je ne me sens pas du tout isolé dans cette situation. D’autres, à partir d’une formation similaire à la mienne, et d’ailleurs d’une pratique et d’une compétence mathématiques supérieures (comme Gilles Châtelet, Jean Petitot ou Daniel Sibony), ont suivi un chemin philosophique, épistémologique ou psychanalytique amorcé dans la fréquentation admirative des mêmes maîtres, auxquels il conviendrait seulement d’ajouter Jacques Lacan, autre cible de Sokal et Bricmont. »
 
Salanskis montre d’abord que la démarche critique de Sokal relève de la politique et non de la science. Sokal se contente de suivre une pratique de l’ »action exemplaire », pratique usuelle des gauchistes des années 70 que Foucault lui-même prônait à l’époque.
« L’addition symbolique de la respectabilité scientifique de Sokal, de la « représentativité » de Social Text – qui emblématise un milieu par avance exposé à la réprobation – et de la drôlerie colorant, pour n’importe quel destinataire, l’histoire de la conception, la soumission et l’acceptation de l’article est parfaitement adéquate à la production d’un effet de surprise et de renversement, de distribution et de redistribution de « camps » d’opinions, soit typiquement d’un effet politique. Lorsque nous étions gauchistes, nous sommes nombreux à avoir théorisé l’action exemplaire, qui n’était jamais la démonstration même simplement empirique de quoi que ce soit, mais seulement la « révélation » pragmatique de quelque chose d’attendu, pour précipiter à son sujet la distanciation et le rejet. J’ai entendu Michel Foucault lui-même, lors d’une soirée de la contestation à la fin 1969, prôner dans le principe l’introduction dans les appareils institutionnels de « leurres » ou « capteurs » préprogrammés pour révéler la « vérité » de l’institution, vérité qui, en l’occurrence, s’égale généralement à ce que l’on connaît déjà d’elle, que le catalyseur inséré rassemble seulement dans la tonalité négative qui convient. Or, (…) je crois que l’activité proprement intellectuelle, celle de la réflexion et de l’étude, dont toutes les formes de science et de pensée procèdent, se perd lorsqu’elle se met au rythme du politique. Je compterai donc l’évidente habileté politique du canular de Sokal comme un motif a priori de douter qu’il comporte un enseignement intellectuel, profitable à la rationalité, transmettant quelque chose de sa puissance et la donnant à désirer. »

Salanskis présente ensuite plusieurs concepts scientifiques correctement utilisés par Deleuze (et Lacan) dans leurs pensées : 
« Pour ce qui est de Gilles Deleuze, je m’appuie sur le chapitre « Synthèse idéelle de la différence » de son Différence et répétition. Il faut d’abord rappeler rapidement l’enjeu de ce chapitre : Deleuze entend y exposer comment ce qui s’appelle idée dans la tradition philosophique, l’idée de Platon revisitée par Kant dans la Critique de la raison pure, peut et doit être réinterprété comme un jeu de la différence avec elle-même dans le virtuel, dont toutes les choses individuelles doivent être supposées provenir. (…) Deleuze mobilise les mathématiques pour présenter (…) le « jeu de la différence avec elle-même ». (…) Chacune de ces démarches de Deleuze a un point d’appui dans la littérature :
- pour la première, il se réfère en fait sans le dire à la Science de la logique de Hegel, à son développement sur les « étapes » mathématiques de la relation et à la grande remarque sur le calcul infinitésimal (…) ;
- pour la seconde, il se fonde presque intégralement sur l’oeuvre d’Albert Lautman, à laquelle il renvoie ouvertement pour le coup ; (…) il évoque, afin d’illustrer sa conception d’ensemble, divers éléments du savoir mathématique le meilleur et le plus frais, dont il avait une excellente connaissance. (…) Cette convocation des mathématiques par Deleuze m’a toujours semblé dans son principe légitime et correcte.
(…) Il faut dire aussi, dans le cadre de ce contre-témoignage, que la fin du chapitre cité à l’instant est une description de l’individuation des choses (notamment de l’individuation biologique) où l’on peut reconnaître l’analogue philosophique des conceptions ontologiques de René Thom, inspirées par sa célèbre théorie des catastrophes. Conceptions qui, on le sait, ont tout de même trouvé une confirmation spectaculaire, encore que non reconnue comme telle par les maîtres américains du sujet, avec le développement du connexionisme en sciences cognitives : ce dernier a repris à la lettre, en l’instanciant seulement dans des systèmes dynamiques discrets et finis, le principe de la modélisation par attracteurs. Le rattachement des idées de Deleuze sur la genèse et sur le structuralisme aux vues et aux théories ontologiques de Thom est d’ailleurs largement confirmé par ce qu’a écrit à ce sujet Jean Petitot, qui connaît mieux que quiconque le dossier scientifique.
(…) je me demande si Sokal et Bricmont ont lu Deleuze dans la bonne perspective, s’ils ont aperçu le contexte scientifique où s’insérait de droit ce qu’il écrivait. »

Salanskis attaque alors la non lecture de Sokal et Bricmont, et par un exemple tiré du même ouvrage de Deleuze critiqué par les auteurs des « Impostures Intellectuelles », il montre qu’ils ont transgressé la norme herméneutique, donnant raison contre eux au philosophe.
« Les textes ne sont pas envisagés dans le contexte qui leur convient : pour reprendre le même exemple, Sokal et Bricmont ne remontent ni à Lautman, ni à Aristote, Hegel ou Leibniz, encore moins à Thom à partir de leur citation.(…) Pire, il semble qu’on puisse avoir des doutes sur le respect d’une ultime règle herméneutique (…) : celle de l’individualité de la lecture elle-même.
(…) je soutiens que Sokal et Bricmont ont gravement transgressé une norme rationnelle excessivement importante, dont ils semblent ne pas même concevoir la nécessité et le rôle, et qui est la norme herméneutique. Or une rationalité qui méconnaît la dimension herméneutique est une fausse rationalité, incapable de la moindre ouverture ou de la moindre compréhension de quoi que ce soit qui n’est pas déjà mis au format qu’elle connaît – par exemple celui de la science positive – ou plus gravement de quoi que ce soit qui enveloppe des modes de manifestation hétérogènes de l’esprit, comme c’est visiblement le cas, quant il s’agit de juger le recours aux contenus scientifiques d’auteurs travaillant dans les sciences humaines ou la philosophie. »

Salanskis prend l’exemple du « mauvais ricanement » du mathématicien à propos du physicien
« …je pense qu’on peut essayer de convaincre un interlocuteur scientifique de l’importance des principes herméneutiques que je défends ici en invoquant un exemple qui a plus de chances de lui être familier, et où l’on peut escompter qu’il se placera plus volontiers du côté de la victime. Ce sera l’exemple du « mauvais ricanement » du mathématicien à propos du physicien, que, je crois, les habitués de ces gens et de ces compétences reconnaîtront sans peine. On sait bien, en effet, que les mathématiques que l’on trouve dans les traités de physique, même les ouvrages des plus grands noms, sont parfois déficientes du point de vue des critères qu’ont élaborés (…) les mathématiciens. Si je lis les Les principes de la mécanique quantique de Dirac, livre glorieux entre tous, d’un auteur aussi éminent qu’on peut l’être, par exemple, je me sentirai éventuellement porté à ne pas me satisfaire, comme mathématicien, de son système de notations des bra, des kets et des états fondamentaux comme familles de valeurs propres, parce que ces notations ne sont pas jusqu’au bout cohérentes avec la distinction catégorielle entre fonction, argument et image, distinction dont la mathématique ensembliste exige en permanence une manifestation symbolique irréprochable. »
(…) « Pourtant, j’aurais été stupide et outrecuidant. Outrecuidant parce qu’il ne me serait pas apparu cette évidence que Dirac, s’il eût eu le loisir de lire les exposés ensemblistes auxquels je me réfère, et de s’en imprégner, eût été capable, certainement, de me damer le pion sur cette petite compétence dont je me boursoufle, et probablement d’ailleurs d’outrepasser mes savoirs et mes savoir-faire mathématiques sur toute la ligne. Stupide parce que, par exemple, de l’aveu de la plupart des usagers de la mécanique quantique, les notations de Dirac sont au contraire superlativement adaptées à l’usage expérimental et théorique de la machinerie quantique, leur impropriété catégorielle éventuelle n’ayant aucune importance pour une communauté d’usagers fort incapable de commettre la moindre « faute catégorielle » en la matière (…). Parce que le fait que le raisonnement de Dirac n’est pas mathématiquement complet n’ôte rien à l’intérêt physique, philosophique et même mathématique de la partie qu’il exhibe. Il faut savoir lire Dirac, et ne pas le projeter sur une juridiction non pertinente : il faut être attentif au contexte et aux enjeux de son traité. Cette maxime ne doit-elle pas se transposer à Deleuze, Irigaray, Debray, Lacan ? »

« (…) Il me semble clair que beaucoup de ce que Sokal et Bricmont ont relevé pour en faire leurs gorges chaudes renvoie à des situations rationnelles analogues, justement. Les références à la relativité restreinte ou générale, à la mécanique quantique, à l’infinitisme ensembliste contemporain, à la topologie, s’expliquent assez largement par le fait que ces diverses disciplines ont dégagé en leur sein des « résultats aporétiques » comparables à celui de Gödel, et compréhensibles comme tels indépendamment de leur genèse technique (à des degrés divers, néanmoins). Les lettrés versés dans les sciences humaines et la philosophie de la génération tancée par Sokal et Bricmont ont pensé que ces résultats pouvaient servir de « modèles » spéculatifs à la réflexion sur divers aspects des choses humaines qu’ils avaient en vue : il leur semblait que, pour dire la vérité de ces dimensions de l’existence et la socialité humaines, il fallait excéder le sens commun, et que ces quelques conclusions ou décisions confondantes des sciences exactes contemporaines pouvaient y aider. Une telle démarche ne me semble pas absurde, et surtout, je ne comprends guère qu’on puisse s’en tenir à la moquer, qu’on n’envisage même pas une seconde de partager le sentiment et l’espoir qui la fondent. »

Pour une réponse à l’affaire Sokal

Samedi 20 janvier 2007

Voici un extrait d’un débat sur l’affaire Sokal par Jean-Michel Salanskis, mathématicien et philosophe :

« Je suis d’accord que l’enjeu le plus grave est celui de la lecture. Sokal-Bricmont soulèvent un problème qui ne peut être que celui de la lecture, et le traitent de façon particulièrement indigente. Impossible de comprendre « La limite est la puissance du continu » chez Deleuze sans savoir que le contexte est celui d’une théorie de l’individuation par engendrement de frontière, différenciation de parties dans l’espace. Faute de comprendre ce contexte, Sokal et Bricmont interprètent de façon grotesque « la notion mathématique de limite est égale au cardinal de l’ensemble des réels », et relèvent fièrement une bourde ! Sans examiner le détail, il est clair que faire de larges citations, dire à la suite que c’est ridicule et que cela n’a pas de sens, et concentrer tout le travail critique dans des notes de bas de page renvoyant aux passages cités ne peut pas être une procédure rationnelle de lecture, une procédure intellectuellement honnête. On peut à mon avis suivre pas à pas les prises à témoin et les condamnations de Sokal et Bricmont pour montrer que ce qu’ils font est tout le contraire d’une démystification, d’une clarification, d’une critique. Et, disant cela, je prends pour critère de la critique le critère standard des Lumières. À vrai dire, il n’y a pas de critique rationaliste sans « prise de perspective » herméneutique adéquate sur les documents, n’importe quel universitaire sérieux de la galaxie SHS le sait, le défaut de Sokal et Bricmont est de n’avoir pas été formés à cette rigueur.
Mon rejet de leur pseudo-lecture va très loin, même lorsqu’ils parlent de Régis Debray et Serres, et se moquent de l’évocation par ce dernier d’un « théorème de Gödel-Debray », je trouve qu’il y a plus de clarté, de vérité et de rigueur dans Debray que chez eux. »

http://www.revue-texto.net/Dialogues/Sokal.html

L’affaire Sokal : Deleuze et Guattari, une imposture ?

Mercredi 17 janvier 2007

Retour sur l’affaire Sokal qui met en question l’usage de concepts scientifiques dans la philosophie contemporaine, visant notamment Deleuze et Guattari.

http://www.randi.org/jr/2006-08/082506yet.html#i5