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Archive de la catégorie ‘Littérature et modes d’existence’

Sortie du n°69 de la revue Chimères : Désir Hocquenghem

Mercredi 8 avril 2009

Présentation du n°69
« Nous disons simplement : pourquoi ne supportez-vous pas de retrouver chez un homme les attitudes, les désirs et les comportements que vous exigez d’une femme ? Ne serait-ce pas que le désir de dominer les femmes et la condamnation de l’homosexualité ne font qu’un ? Nous sommes tous mutilés dans un domaine que nous savons essentiel à nos vies, celui qu’on appelle le désir sexuel ou l’amour.
Certes, le Pakistan ou les usines, c’est plus important. Mais à poser les priorités, on diffère toujours d’aborder les problèmes sur lesquels on peut agir immédiatement.
Alors, on peut commencer par essayer de dévoiler ces désirs que tout nous oblige à cacher, car personne ne peut le faire à notre place. »

la Dérive homosexuelle / 1972

« A un moment où à un autre, une force politique française, quelle que soit sa couleur, demande la fermeté contre les infiltrations. (…) Cette plaie-là que la France porte depuis longtemps à son flanc, elle ne la sent plus. (…) La France n’a jamais consciemment intégré aucune minorité étrangère : elle s’est faite sur leur reconduction aux frontières (naturelles). L’expulsionisme français n’est donc pas marginal, ne se limite pas à une réaction provisoire. Les peuples qu’il vise changent, pas le principe. Nous expulsons constitutionnellement, si j’ose dire, et aussi discrètement qu’on chie. »
la Beauté du métis / 1977

Dans ce numéro se sont trouvé agencées des propositions et des impulsions qui mettent le désir à l’épreuve du présent.
Désir Hocquenghem ne se résume pas à désir homosexuel, même si les pédés, les étrangers, les femmes, les fous, les enfants, les prisonniers, montrent malgré tout son inactualité – au désir.

A la suite du numéro, les interventions au Colloque Hocquenghem de Quimper.

Désir est processus ou le suspens chez Masoch

Lundi 8 septembre 2008

« Il n’y a pas de masochisme sans fétichisme au sens premier. La façon dont Masoch définit son « idéalisme » ou « supra-sensualisme » semble à première vue banale : il ne s’agit pas, dit-il dans La Femme divorcée, de croire le monde parfait, mais au contraire de « s’attacher des ailes », et de fuir ce monde dans le rêve. Il ne s’agit donc pas de nier le monde ou de le détruire, mais pas davantage de l’idéaliser ; il s’agit de le dénier, de le suspendre en le déniant, pour s’ouvrir à un idéal lui-même suspendu dans le phantasme. On conteste le bien fondé du réel pour faire apparaître un pur fondement idéal : une telle opération est parfaitement conforme à l’esprit juridique du masochisme. Que ce processus conduise essentiellement au fétichisme n’est pas étonnant. Les  fétiches principaux de Masoch et de ses héros sont les fourrures, les chaussures, le fouet lui-même, les casques étranges dont il aimait à affubler les femmes, les travestis de La Vénus. Dans la scène de La Femme divorcée dont nous parlions plus haut, on voit apparaître la double dimension du fétiche et la double suspension qui lui correspond : une partie du sujet connaît la réalité, mais suspend cette connaissance, tandis que l’autre partie se suspend à l’idéal. Désir d’observation scientifique, puis contemplation mystique. Bien plus, le processus de dénégation masochiste va si loin qu’il porte sur le plaisir sexuel en tant que tel : retardé au maximum, le plaisir est frappé d’une dénégation qui permet au masochiste, au moment même où il l’éprouve, d’en dénier la réalité pour s’identifier lui-même à « l’homme nouveau sans sexualité ».

Dans les romans de Masoch, tout culmine dans le suspens. Il n’est pas exagéré de dire que c‘est Masoch qui introduit dans le roman l’art du suspens comme ressort romanesque à l’état pur : non seulement parce que les rites masochistes de supplice et de souffrance impliquent de véritables suspensions physiques (le héros est accroché, crucifié, suspendu). Mais parce que la femme-bourreau prend des poses figées qui l’identifient à une statue, à un portrait ou à une photo. Parce qu’elle suspend le geste d’abattre le fouet ou d’entrouvrir ses fourrures. Parce qu’elle se réfléchit dans un miroir qui arrête sa pose. Nous verrons que ces scènes « photographiques », ces images réfléchies et arrêtées, ont la plus grande importance d’un double point de vue, celui du masochisme en général, celui de l’art de Masoch en particulier. Elles forment un des apports créateurs de Masoch au roman. C’est aussi dans une sorte de cascade figée que les mêmes scènes, chez Masoch, sont reprises sur des plans différents : ainsi dans La Vénus, où la grande scène de la femme-bourreau est rêvée, jouée, mise en action sérieusement, répartie et déplacée dans des personnages divers. Le suspens esthétique et dramatique chez Masoch s’oppose à la réitération mécanique et accumulatrice telle qu’elle apparaît chez Sade. Et l’on remarquera en effet que l’art du suspens nous met toujours du côté de la victime, nous force à nous identifier à la victime, tandis que l’accumulation et la précipitation dans la répétition nous force plutôt à passer du côté des bourreaux, à nous identifier au bourreau sadique. La répétition a donc dans le sadisme et dans le masochisme deux formes tout à fait différentes suivant qu’elle trouve son sens dans l’accélération et la condensation sadiques, ou dans le « figement » et le suspens masochistes. Ceci suffit à expliquer l’absence des descriptions obscènes chez Masoch. La fonction descriptive subsiste, mais toute obscénité s’en trouve déniée et suspendue, toutes les descriptions sont comme déplacées, de l’objet lui-même au fétiche, d’une partie de l’objet à tel autre, d’une partie du sujet à telle autre. Seule subsiste une pesante, une étrange atmosphère, comme un parfum trop lourd, qui s’étale dans le suspens, et qui résiste à tous les déplacements. De Masoch, contrairement à Sade, il faut dire qu’on n’a jamais été aussi loin, avec autant de décence. Tel est l’autre aspect de la création romanesque de Masoch : un roman d’atmosphère, un art de suggestion. Les décors de Sade, les châteaux sadiques sont sous les lois brutales de l’ombre et de la lumière, qui accélèrent les gestes de leurs habitants cruels. Mais les décors de Masoch, leurs lourdes tentures, leur encombrement intime, boudoirs et penderies, font régner un clair-obscur d’où se détachent seulement des gestes et des souffrances en suspens. 

Le fétichiste, selon Freud, élirait comme fétiche le dernier objet qu’il a vu, enfant, avant de s’apercevoir de l’absence (la chaussure, par exemple, pour un regard qui remonte à partir du pied) de pénis ; et le retour à cet objet, à ce point de départ, lui permettrait de maintenir en droit l’existence de l’organe contesté. Le fétiche ne serait donc nullement un symbole, mais comme un plan fixe et figé, une image arrêtée, une photo à laquelle on reviendrait toujours pour conjurer les suites fâcheuses du mouvement, les découvertes fâcheuses d’une exploration : il représenterait le dernier moment où l’on pouvait encore croire… Il apparaît en ce sens que le fétichisme est d’abord dénégation (non, la femme ne manque pas de pénis) ; en second lieu, neutralisation défensive (car, contrairement à ce qui se passerait dans une négation, la connaissance de la situation réelle subsiste, mais est en quelque sorte suspendue, neutralisée) ; en troisième lieu, neutralisation protectrice, idéalisante (car, de son côté, la croyance à un phallus féminin s’éprouve elle-même comme faisant valoir les droits de l’idéal contre le réel, se neutralise ou se suspend dans l’idéal, pour mieux annuler les atteintes que la connaissance de la réalité pourrait lui porter). «   

(Texte proposé par Hervé Pache) in Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, minuit, 1967 

De Claudel à Gombrowicz, ou de Lacan à Deleuze-Guattari : la question de la dignité

Mardi 11 septembre 2007

L’approche la plus immédiate pour comprendre la différence entre la pensée de Lacan et celle de Deleuze-Guattari serait peut-être de se reporter aux auteurs qu’ils citent dans leurs enseignements ou leurs ouvrages pour illustrer leur façon de concevoir l’inconscient.
Sont-ils en opposition complète ? Non, il s’agit de lectures différentes de l’inconscient et de son fonctionnement qu’ils reconnaissent tout aussi bien contre les philosophies du sujet auto-centré et l’humanisme y attenant. 

Le modèle deleuzo-guattarien n’est autre que celui de la perversion où l’inconscient machinique produit en permanence des liaisons avec l’environnement qui « dénaturent » le désir, ou plutôt le font évoluer, à force de tâtonnements avec le dehors, jusqu’à capture de nouveaux codes et remodelage de l’orientation libidinale.

Le modèle lacanien est, quant à lui, attaché à rechercher la chaîne signifiante du sujet qui serait inscrite dans la structure de son inconscient. Il pourra ainsi retrouver sa véritable place dans l’existence afin de ne plus être dupe de notre monde d’images où, perdu, il souffre de ne pas réaliser son désir profond.

Deux auteurs, Claudel et Gombrowicz colleraient de façon étonnante à ces lectures de l’inconscient.

Pour Lacan, on pourrait retenir la trilogie de pièces de Claudel, « L’otage », « Le pain dur », « Le père humilié », qu’il décortique dans son séminaire de 1960-1961 sur le transfert.
Pour Deleuze-Guattari, il s’agirait du Ferdydurke de Gombrowicz.

Pourquoi ces œuvres en particulier ?

Parce qu’elles se situent l’une (la trilogie) et l’autre dans un contexte similaire, le milieu de la noblesse finissante et l’avènement du nihilisme et des « derniers des hommes ».

Pour Claudel, « L’otage » voit finir un monde où les sujets étaient liés à des chaînes signifiante fortes (l’aristocratie) qui fondaient leurs rapports à la terre des aïeux, la relation à Dieu, le sens de l’honneur, etc. Des règles dures et ancestrales modelaient le désir des hommes, les orientaient. Elles n’étaient pas discutables, au risque sinon d’être déchu de son rang, du signifiant, et  traçaient fermement leur existence. Ce monde a chuté avec Dieu suite à la Révolution, et « Le pain dur » avec la deuxième génération voit émerger des personnages sans buts, au royaume des idées et des droits de l’homme, s‘apitoyant sur leur solitude, des canailles où les fils prennent la place des pères sans qu’ils ne soient arrêtés par les lois de l’inconscient, se détestant les uns les autres du fait qu’ils se retrouvent rivaux. C’est le monde du désir mimétique et des images où les homme sont interchangeables, et il ne s’agit plus que de lutter pour son propre compte dans le seul but de satisfaire au mieux sa jouissance plutôt que d’obéir à des règles séculaires qui donnaient sa rigueur, mais également sa forme et sa beauté à l’existence.
Dans « Le père humilié », avec la troisième génération, nous voyons évoluer des personnages qui ont pris la mesure de l’époque « indigne » dans laquelle ils sont plongés. Le héros, Orian, bien qu’amoureux de Pensée (la petite fille de l’héroïne de « L’otage », Sygne, qui s’est compromise en donnant naissance à cette humanité nouvelle),  sait bien qu’il ne peut se livrer à cet amour (« Est-ce que vous m’enfermerez à clé dans votre maison et je n’aurai pas d’autre affaire au monde que de vous caresser ? ») et qu’il risque d’être englouti lui aussi dans le nihilisme ambiant s’il ne poursuit pas avant tout son destin. Il a retrouvé sa place dans la chaîne signifiante et préfère mourir à la guerre. Car jusque là va le désir du héros qui a retrouvé sa place. Il  sort de l’errance pour être porté par son désir qui le mène, impavide, jusqu’à son propre sacrifice s’il le faut…

Le héros deleuzien est tout autre. C’est un traître. Il ne supporte pas le signifiant. Les ordres, quels qu’ils soient, le troublent, jusqu’à ce qu’il les mette profondément en cause par sa bouffonnerie.
Ainsi Ferdydurke avec son camarade de classe Mientus qui fuient le « Cucul », qui ne veulent plus se faire « faire une gueule »  par les professeurs pédants qui les infantilisent, les jeunes filles modernes à attitude qui savent jongler entre bonne et mauvaise éducation et les poussent irrésistiblement au ridicule, à n’importe quelle rencontre qui leur fait subir cette déformation comique qui les humilie. Ils sont à la recherche d’un valet de ferme pour retrouver un peu de simplicité, une forme propre et saine.
Les personnages de Gombrowicz éprouvent le même dégoût que Claudel pour leur époque avec ses idées incarnées par tant de représentants « Cucul », ses modes et ses subjectivités qui leur font horreur, mais les héros gombrowicziens préfèrent se convulser, bouffonner toujours davantage pour tenter d’en réchapper.   
Leur périple les conduit dans la famille très aristocratique de Ferdidurke, et  Mientus identifie enfin le fameux valet de ferme. C’est lui, il l’a reconnu. C’est son idéal du moi ! Mientus veut rendre sa dignité au valet humilié par le service quotidien de cette noblesse oisive et amollie. Cette trahison de l’ordre, toujours sur un mode bouffonnant, va provoquer une mêlée générale grotesque avant que le héros, Ferdidurke, ne s’enfuit pour trouver l’amour auprès d’une jeune fille qui va lui raconter ses désirs secrets, se confier à lui avec confiance et enthousiasme, lui offrir un amour de jeune fille jeune fillant. Et le malheureux Ferdidurke approuvera encore, jouera le jeu malgré lui, sentant irrésistiblement le « Cucul » de nouveau l’empoisser de toute part, le poussant à un désespoir comiquement désespérant. « Mais contre le cucul, il n’y a pas de refuge. Courez après moi, si vous voulez. Je m’enfuis la gueule entre les mains. » 

Le problème de Claudel et Lacan ne serait-il pas celui de notre dignité agressée en permanence par une époque infâme ? Comment dépasser ça ?

Gombrowicz et Deleuze-Guattari semblent partager le même diagnostic, mais ne résistent pas de la même façon. Ils ne sont pas à la recherche d’une chaîne signifiante perdue. Ils ne veulent pas de retour du « Père ». Pour eux, cette chaîne est perdue à jamais dans notre univers décodé. Ferdydurke est confronté sans arrêt au « Culcul » qui prend des milliers de visages et le condamne à fuir. Son désir se déterritorialise en se fixant sans cesse dans de nouveaux agencements qu’il se remet à fuir aussitôt…

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« J’ai volé trop loin dans l’avenir : un frisson d’horreur m’a assailli.
Et lorsque j’ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.
Alors je suis retourné, fuyant en arrière — et j’allais toujours plus vite : c’est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.
Pour la première fois, je vous ai regardés avec l’oeil qu’il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.
Et que m’est-il arrivé ? Malgré la peu que j’ai eue — j’ai dû me mettre à rire ! Mon oeil n’a jamais rien vu d’aussi bariolé !
Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : « Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ? » — dis-je.
Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c’est ainsi qu’à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !
Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !
En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous — reconnaître ?
Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes !
Et si l’on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n’aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m’a fait des gestes d’amour. »
Ainsi parlait Zarathoustra – Deuxième partie – Du pays de la civilisation

Il n’y a pas d’autre danger que le retour du père

Mardi 31 juillet 2007
Deleuze avec Masoch.

par Eric Alliez

Extraits de l’article mis en ligne sur Multitudes le 5 juin 2007.

« Ce Masoch sorti du Texte en faveur d’une Expérimentation-Vie – c’est un programme politique nous assène Deleuze, parce qu’« il n’y a pas d’autre danger que le retour du père ».

« Soit le cas de S.A.D.E. […] Sur fond de récitation figée de textes de Sade, c’est l’image sadique du Maître qui se trouve amputée, paralysée, réduite à un tic masturbatoire, en même temps que le Serviteur masochiste se cherche, se développe, se métamorphose, s’expérimente, se constitue sur scène en fonction des insuffisances du maître. Le Serviteur n’est pas du tout l’image renversée du maître, ni sa réplique ou son identité contradictoire : il se constitue pièce à pièce, morceau par morceau, à partir de la neutralisation du maître ; il acquiert son autonomie de l’amputation du maître. »
Gilles Deleuze, « Un manifeste de moins »

Question lancée aux enfants du siècle échu : la littérature, à quoi ça sert, comment ça marche, etc. ?
Il est une réponse qui engage Deleuze dans la littérature en l’espèce d’un inévitable d’où ça mène : la littérature, quand ça marche, ça sert à annuler le père et son manque (à-être) — jusqu’à se libérer de sa mort (à partir de laquelle toute négation s’alimente d’une symbolisation) pour inventer une issue là où il n’en a pas trouvé.
De ce trait à tirer sur le père, de cette nécessité pratique indépendante de toute visée esthétique, le corollaire s’énonce : impliquant les signes dans des devenirs aussi singuliers qu’impersonnels, la littérature ne marche qu’en se détraquant, qu’en désorganisant, par les forces ainsi libérées de l’instance de la lettre, le principe névrotique de l’autonomie littéraire et la passion du signifiant qui s’y manifeste par la linguistique… »

« … Legs de Caïn (selon le titre du grand cycle projeté par Masoch), de l’errance libérant la fraternité entre les hommes de la philiation du père, la ressemblance du père dans le fils abolie avec l’origine et la transcendance par la fonction fabulatrice d’un moi qui « n’est dissolu que parce que, d’abord, il est dissous », dis-location du sujet et dis-locution de la pensée entraînant la « communauté des célibataires » dans le devenir illimité d’un monde en processus…Or ce Masoch sorti du Texte en faveur d’une Expérimentation-Vie — c’est un programme politique nous assène Deleuze, parce qu’« il n’y a pas d’autre danger que le retour du père ». (« Du père, persévérait Lacan : en tant que son nom est le vecteur d’une incarnation de la Loi dans le désir). ») Reprendre de là, de ce nouage deleuzo-masochien entre clinique littéraire et critique de la psychanalyse, la question si controversée d’une « politique deleuzienne ». Et n’en déplaise à beaucoup, la reprendre, cette question si urgente, avec Guattari, puisque c’est aussi la ligne masochienne qui précipite la rencontre — non sans que celle-ci s’en trouve politiquement précipitée par celle-là. »

Wolfson, « le Schizo et les langues »

Lundi 25 juin 2007
« En 1970, Gallimard publiait un ouvrage étonnant d’un certain Louis Wolfson intitulé le Schizo et les langues. S’affublant de surnoms comme « L’étudiant de langues schizophrénique », « L’étudiant malade mentalement », « L’étudiant d’idiomes déments », Wolfson rédigea son livre directement en français, dans une langue fort approximative. Créant un système extrêmement complexe de traduction reposant sur la sonorité des mots, sa réflexion rappelle par certains côtés les travaux de Raymond Roussel, comme le soutient Deleuze dans sa Préface. Outre le français, il étudie également l’allemand, le russe et l’hébreu, dans le but avoué d’oublier la langue anglaise qu’il hait, d’abord et avant tout par haine de sa mère. (…)
Dans ce livre consacré pour l’essentiel à raconter sa vie quotidienne et ses séjours dans les hôpitaux psychiatriques, Wolfson affirme malgré tout son appartenance à New York : « Peu de livres font éprouver de façon plus immédiate ce que c’est que de vivre à New York et d’errer dans les rues de la Cité », écrit Paul Auster qui habite lui-même Brooklyn. Voici donc, à proprement parler, un livre « traduit de l’américain ». Louis Wolfson apparaît évidemment comme un cas limite, mais par son excès même, représentatif d’un phénomène qui traverse toute l’histoire moderne de la littérature américaine. Comment parvenir ou comment échapper à la langue anglaise ? Tel est le problème auquel se consacrent de nombreux écrivains (…) »
(Début de l’article « Traduit de l’américain » de Jean-François Chassay tiré de la revue erudit.org )

« … Poursuivant avec une vraie manie ces études, il tâchait systématiquement de ne pas écouter sa langue maternelle, qu’employait exclusivement son entourage et qui est parlée par plus de gens que n’importe quelle autre. [...]. Pourtant, comme ce n’était guère possible que de ne point écouter sa langue natale, il essayait de développer des moyens d’en convertir les mots presque instantanément (spécialement certains qu’il trouvait très ennuyants) en des mots étrangers chaque fois après que ceux-là pénètreraient à sa conscience en dépit de ses efforts de ne pas les percevoir. Cela pour qu’il pût s’imaginer en quelque sorte qu’on ne lui parlât pas cette maudite langue, sa langue maternelle, l’anglais. (…)
… La mère de l’étudiant aliéné l’avait suivi et était arrivée à son côté où elle disait de temps à autre quelque chose de bien inutile – du moins le jeune homme le pensait-il – et naturellement en anglais, et en semblant si remplie d’une espèce de joie macabre par cette bonne opportunité d’injecter en quelque sorte les mots qui sortaient de sa bouche dans les oreilles de son fils, son seul enfant, – ou, comme elle lui avait de temps en temps dit, son unique possession – , en semblant si heureuse de faire vibrer le tympan de cette unique possession et par conséquent les osselets de l’oreille moyenne de la-dite possession, son fils, en unisson presque exacte avec ses cordes vocales à elle, et en dépit qu’il en eût. (…)  »
(Extraits de « le Schizo et les langues », de Wolfson.)

« Le combat de Wolfson rejoint sur ce point celui d’Artaud. Ce qu’Antonin Artaud arrache à la langue maternelle, ce sont des mots-souffles qui n’appartiennent plus à aucune langue, et à l’organisme, un corps sans organes. A l’écriture-cochonnerie s’oppose le souffle fluide ou le corps pur. Chez Artaud, les mots-souffles s’opposent bien à la langue maternelle mais ils sont portés par une syntaxe poétique, et le corps sans organes par une cosmologie vitale qui débordent les limites de l’équation de Wolfson qui, lui, ne parvient pas à rejoindre son aîné car ses lettres appartiennent encore aux mots maternels, et les souffles restent à découvrir dans des langues étrangères. Aux mots maternels et aux lettres dures, Wolfson oppose l’action venue des mots d’autres langues, qui devraient fusionner, entrer dans une nouvelle écriture phonétique. Aux nourritures vénéneuses, Wolfson oppose la continuité d’une chaîne d’atomes qui doivent reconstituer un corps pur plutôt qu’entretenir un corps malade.
Mais qu’est-ce que le schizophrène appelle « mère » ? C’est en fait une organisation de mots qu’on lui a mis dans les oreilles et dans la bouche, ce sont des choses qu’on lui a mises dans le corps. Ce n’est pas la langue qui est maternelle, c’est la mère qui est une langue. « Ce qu’on appelle Mère, c’est la Vie. Et ce qu’on appelle Père, c’est l’étrangeté, tous ces mots que je ne connais pas et qui traversent les miens, tous ces atomes qui ne cessent d’entrer et de sortir de mon corps. Ce n’est pas le père qui parle les langues étrangères et qui connaît les atomes » , ce sont les langues étrangères et les combinaisons atomiques qui sont le père. Mais la question n’est pas celle du père-mère. L’étudiant pourrait accepter ses père et mère tels qu’ils sont et même revenir à la langue maternelle à l’issue de ses études linguistiques, tel qu’il le laisse entendre à la fin de son livre. »
(Extrait de l’article « Louis Wolfson, l’étudiant de langues schizophrénique » d’Elisabeth Poulet, tiré de la revue des ressources)

 

Extraits de : « Jean Ristat : entretien avec Gilles Deleuze » (France-Culture, 2 juillet 1970.)
« Jean Ristat : (…) Wolfson est américain, et il écrit en français. Mais il refuse sa langue maternelle, et il emploie un procédé linguistique dont vous dites dans votre préface, Gilles Deleuze, qu’il présente des analogies frappantes avec le célèbre procédé lui-même schizophrénique du poète Raymond Roussel. Analogie, mais aussi une différence. Et toute la question me semble-t-il est là : Wolfson n’écrit pas une oeuvre littéraire et pourtant, dire cela nous autorise t-il à considérer son livre comme un ouvrage de malade mental ? Alors, tout d’abord, voulez-vous nous expliquer son procédé ?
Gilles Deleuze : Le procédé en effet est très frappant. Il faudrait même, peut-être, pour mieux comprendre une telle situation mettre en parallèle deux mouvements. Un mouvement qui serait le processus de la maladie même, et un mouvement qui serait le procédé par lequel le sujet réagit à ce processus pathologique. Le procédé lui-même peut être de nature littéraire, esthétique, artistique. Or, si l’on envisage Wolfson, le cas Wolfson, il est certain que son procédé peut être rapproché de procédés qui furent utilisés dans les langages ésotériques ou les langages de type secret de la littérature. Prenons un exemple simple. La mère de Wolfson, qui est américaine, ou du moins qui parle anglais, lui dit la phrase simple suivante : « Ne trébuche pas sur le fil » (à propos d’un fil électrique qui traverse la pièce). Don’t trip over the wire. Le problème de Wolfson, mais sans doute est-ce que déjà la position d’un tel problème implique une longue expérience, une longue fréquentation de sa propre maladie, une longue recherche, le problème du procédé de Wolfson consiste en ceci : si l’on assigne comme processus pathologique dont Wolfson souffre, le caractère insupportable que la langue maternelle et sa mère ont pour lui (il ne supporte pas d’entendre sa mère, et d’entendre sa mère parler anglais). Si c’est bien là que consiste dans le cas qui nous occupe le processus pathologique, le procédé inventé par Wolfson est d’immédiatement dissoudre la langue maternelle. Il faudra qu’à chaque mot anglais correspondent des mots d’une autre langue qui vont ressembler aux mots anglais à la fois par le sens et le son, et qui vont pouvoir immédiatement remplacer les mots anglais que Wolfson juge insupportables. Ainsi Do not va être transformé en un terme allemand Du nicht, trip va être transformé en tréb-, préfixe français de trébucher, over va devenir uber, thé va devenir les éléments hébreux [et é], wire va devenir Zwirn. Et toute la phrase, l’ensemble de la phrase anglaise, va être immédiatement convertie, et bien plus que convertie, va être annulée, supprimée, recouverte par un équivalent issu de toutes les langues et empruntant ses éléments à toutes les langues à la fois (…)
… Ce n’est pas l’exposé d’un délire. C’est l’exposé d’un système de comportements, d’actions, d’un système d’occupations, mais qui précisément en vertu de ses caractères schizophréniques ne peut pas avoir un sujet personnel. Je veux dire qu’il y a à proprement parler un impersonnel schizophrénique, ce qui ne veut pas dire du tout un indifférencié. Ce qui ne veut pas dire du tout que le sujet serait simplement anonyme, serait indéterminé mais ce qui signifie plutôt que le sujet de toutes ces activités s’appréhende lui-même comme une instance impersonnelle qui à chaque instant entre dans des disjonctions. Par exemple, être homme et femme à la fois, être petit et grand à la fois. À chaque instant, si vous voulez, un sujet impersonnel s’engage dans des branches, divergentes, dans des directions disjointes, et il est des deux côtés à la fois.
Jean Ristat : Sur ce problème de la disjonction schizophrénique, je crois qu’il y a des passages tout à fait extraordinaires du livre où Wolfson se décrit, sa radio à ses côtés, les doigts prêts à boucher ses oreilles, ou bien, je cite ici votre phrase : « un seul doigt, l’autre oreille étant remplie par l’écouteur de la radio, la main libre pouvant alors servir à tenir et à feuilleter le livre étranger ».
Gilles Deleuze : C’est cela, c’est cela ! C’est aussi ce genre de très longue disjonction où un même sujet saisi ou posé comme impersonnel est de tous les côtés à la fois, c’est cela par exemple que l’on retrouve constamment dans les romans de Beckett. Je pense à un autre cas très impressionnant de schizophrénie : le sujet établissait de très longs comptes, de très longues litanies, il y avait un côté femme un côté homme, et à chaque instant il se mettait des deux côtés à la fois comme s’il survolait dans une espèce de bond indivisible les deux branches de la disjonction. Il avait comme contracté l’expression « matricule » et d’un côté, le côté gauche féminin, il écrivait Ricu la sultane pour se désigner lui-même en tant que femme, de l’autre côté Ricu le sultan pour se désigner en tant qu’homme. Il me semble qu’appartient à l’expérience schizophrénique cette espèce de disjonction, et la raison pour laquelle elle y appartient peut-être nous ferait mieux comprendre ce qu’est cette instance impersonnelle de la schizophrénie. Je veux dire que le schizophrène, à un pôle de son expérience au moins se vit réellement comme une sorte de corps plein, opaque, yeux fermés, nez fermé, bouche fermée, un corps catatonique (…)
… Ce corps catatonique ne doit pas être pris pour un corps simplement indifférencié, parce que tout se passe comme si sur ce corps, sur ce corps opaque, sur ce corps sans organes s’accrochait en tintant, pas du tout en épousant ou en s’ajustant dans ce corps, mais vraiment posé sur, les organes comme autant d’objets partiels. À la fois ce corps sans organes, puis un peu comme des médailles sur un maillot, il y a les organes dispersés, les organes disjoints. Et ces organes disjoints dans l’expérience schizophrénique, accrochés sur le corps plein sans organes forment, il me semble, comme autant de lignes de disjonction. Et alors, il est bien forcé qu’en tant qu’habitant son corps plein opaque, le schizophrène se vive, au niveau des objets partiels accrochés sur ce corps comme étant dans toutes les directions de la disjonction. Par exemple, prenons la bouche comme objet partiel : la bouche est comme accrochée sur ce corps plein, et en elle-même elle est disjointe. Je veux dire qu’elle est à la fois comme une petite machine à avaler l’air, une petite machine à retenir et à absorber les aliments, une petite machine à vomir. Et c’est tout cela, notamment, que l’on rencontre dans tous les cas d’anorexie liés à la schizophrénie ; tout cela fonctionne ensemble, se court-circuite dans des séries de disjonctions constantes. Or, l’aspect anorexique et aussi bien l’aspect boulimique de Wolfson apparaissent nettement. Tout cela, il me semble, ne peut se comprendre qu’à partir d’une expérience schizophrénique qui maintient à la fois les objets partiels sur le corps opaque et le corps opaque comme corps sans organes.
Jean Ristat : Pour terminer, je voudrais vous demander ce que veut dire cette phrase : « le langage tout entier est une histoire de sexe et d’amour ». Qu’est-ce qui caractérise donc le langage psychotique et par là la sexualité du psychotique ?
Gilles Deleuze : Peut-être faudrait-il insister sur ceci : de plus en plus, la psychiatrie renonce à ce qu’il y ait une entité schizophrénique. Il faudrait peut-être plutôt dire que les processus schizophréniques, qui d’ailleurs ne nous appartiennent pas, sont aussi bien des processus sociaux, des processus collectifs, des processus historiques, et que ces processus schizophréniques à tel endroit, à tel moment, produisent un individu que l’on nommera plus ou moins arbitrairement un schizophrène. Je crois que le problème de la schizophrénie ne pourra être bien posé que si l’on renonce tout à fait à l’idée d’une entité maladive qui s’appellerait la schizophrénie. Il faut considérer le schizophrène à la fois comme produit naturellement et historiquement par un processus qui lui seul mérite le nom de schizophrénie. »
(Paris, Gallimard, 1970. Reprise révisée dans Critique et Clinique. Paris, Éditions de Minuit, 1993. Transcription par Nicolas Mouton)
(Pour l’article entier : http://www.humanite.fr)

Enfin, pour une lecture psychanalytique de Wolfson :
http://www.ecole-lacanienne.net/section-clinique.php?id=1

(article proposé par HP)

La figure la plus récente du prêtre est le psychanalyste

Dimanche 17 juin 2007
Mêlant philosophie, science et littérature, Mille Plateaux, écrit en 1980, huit ans après l’anti-oedipe, constitue une expérience de lecture stupéfiante. Second volet de capitalisme et schizophrénie, Deleuze et Guattari continuent à y attaquer les psychanalystes pour lesquels la schizo-analyse n’a pas eu la moindre incidence. N’y aurait-il également une petite charge contre Foucault, adepte du « plaisir » contre le « désir » qu’il faut interrompre par la décharge pour ne plus être taraudé ?

Extrait de Mille Plateaux, G. Deleuze, F. Guattari, pp. 191-192,1980

« Chaque fois que le désir est trahi, maudit, arraché à son champ d’immanence, il y a un prêtre là-dessous. Le prêtre a lancé la triple malédiction sur le désir : celle de la loi négative, celle de la règle extrinsèque, celle de l’idéal transcendant. Tourné vers le nord, le prêtre a dit : Désir est manque (comment ne manquerait-il pas de ce qu’il désire ?) Le prêtre opérait le premier sacrifice nommé castration, et tous les hommes et les femmes du nord venaient se ranger derrière lui, criant en cadence « manque, manque, c’est la loi commune ». Puis tourné vers le sud, le prêtre a rapporté le désir au plaisir. Car il y a des prêtres hédonistes et même orgastiques. Le désir se soulagera dans le plaisir ; et non seulement le plaisir obtenu fera taire un moment le désir, mais l’obtenir est déjà une manière de l’interrompre, de le décharger à l’instant et de vous décharger de lui. Le plaisir-décharge : le prêtre opère le second sacrifice nommé masturbation. Puis tourné vers l’est, il s’écrie : Jouissance est impossible, mais l’impossible jouissance est inscrite dans le désir. Car tel est l’Idéal, en son impossibilité même, « le manque-à-jouir qu’est la vie ». Le prêtre opérait le troisième sacrifice, fantasme ou mille et une nuits, cent vingt journées, tandis que les hommes de l’est chantaient : oui, nous serons votre fantasme, votre idéal et votre impossibilité, les vôtres et les nôtres aussi. Le prêtre ne s’était pas tourné vers l’ouest, parce qu’il savait qu’il était rempli d’un plan de consistance, mais croyait que cette direction était bouchée par les colonnes d’Hercule, sans issue, non habitée des hommes. C’est pourtant là que le désir était tapi, l’ouest était le plus court chemin de l’est, et des autres directions redécouvertes ou déterritorialisées.
La figure la plus récente du prêtre est le psychanalyste avec ses trois principes, Plaisir, Mort et Réalité. Sans doute la psychanalyse avait montré que le désir n’était pas soumis à la procréation ni même à la génitalité. C’était son modernisme. Mais elle gardait l’essentiel, elle avait même trouvé de nouveaux moyens pour inscrire dans le désir la loi négative du manque, la règle extérieure du plaisir, l’idéal transcendant du fantasme. (…) »

Tournier, entre Mal et méchanceté

Jeudi 14 juin 2007
Deleuze disait que la vraie littérature est celle qui piège son colis, celle qui retourne en douce l’ordre ordinaire. Michel Tournier excelle dans cet art par la création de mondes pervers et angoissants. Des mondes beaucoup trop maîtrisés qui ont le mauvais goût d’obéir à des rationalités déviantes, des mondes autres qui bafouent nos repères. Et au fil de la lecture, la gène s’approfondit, faisant perdre définitivement ses marques au lecteur…

L’article suivant est de Daniel PÉRIER,

issu de la revue La voix du regard sur le site http://www.voixduregard.org,

Extraits : « …Cette étude concerne donc en définitive moins l’articulation méchanceté / perversion, que le remplacement d’une donnée a priori admise par tous — le statut, l’image de « méchant » — par celle de pervers — pervers qui n’est nullement méchant, et c’est bien ce qui gêne le lecteur. C’est cette substitution que j’analyse comme malignité car elle quitte rapidement la question des personnages pour celle de la fiction, en tant que travail élaboré, calculé, trafiqué même, pour faire gober (presque) n’importe quoi au lecteur (…) »

« …Chez Tournier, on se trouve immédiatement dans un musée scandaleux de perversions et de marginaux, de goûts bizarres, de plaisirs malsains, de régression, bref dans une zone qu’on hésite à explorer. Sentiment de malaise qui est souvent le lot du lecteur (…)
Que l’on juge un peu : Vendredi s’accouple avec la terre d’Espéranza, Robinson, tentant de rompre une chasteté pesante se fait piquer le gland par l’araignée qui a élu domicile dans le tronc d’arbre qu’il a gaillardement pénétré ; Tiffauges s’affole devant les plaies et lèche le genou entaillé d’un camarade d’école, vante ses mains « habiles à se glisser dans l’échancrure d’une chemisette ou d’une culotte courte », contemple avec délice les fruits de sa défécation et invente un remède miraculeux à la mélancolie, le « shampooingchiottes » ; Alexandre, le « dandy des gadoues », élit domicile dans une décharge, court le bois de Vincennes pour finir dans les bras d’un dresseur d’éléphants dont le sperme sent le jasmin, s’amourache d’éboueurs, rôde dans les docks de Casablanca, fait l’éloge de la masturbation et de la sodomie ; le petit Tupik, effrayé de devoir être un jour velu et homme comme son père, se castre avec un rasoir ; on découvre les crimes abominables de Gilles de Rais rapportés en détail par ses complices lors de son procès (rapt, torture, agonie entretenue, sodomie, strangulation, infanticide, crémation)… La régression est partout présente par l’expérience retrouvée de la vie symbiotique (boue, souille, puisard, cave, grotte) ; on trouve, à travers les différents livres, un catalogue assez large de perversions, depuis le vampirisme (appropriation de la plaie, Le Roi des Aulnes, Gilles et Jeanne, Les Météores), jusqu’au fétichisme (Contes, Le Roi des Aulnes, ), en passant par la coprophilie (Le Roi des Aulnes, Les Météores, Contes), la pédophilie (R.A, Mét, La Goutte d’Or, contes), sans oublier, même si elles sont moins évidentes ou lisibles, bestialisme, anthropophagie, nécrophilie (« la mort donnait à sa chair une plénitude qu’elle n’avait jamais connue à l’état vif » (Le Roi des Aulnes, p. 538). Les scènes de genre ne manquent pas non plus : depuis le jeune éboueur qui se fait dévorer par les rats d’une décharge dans Les Météores (« Ils se sont acharnés sur le sexe. La nuque et le sexe. Pourquoi ? Le bas du ventre, seul dénudé, n’est qu’une plaie sanglante. Je m’absorbe dans la contemplation de ce pauvre mannequin désarticulé qui n’a plus d’humain que l’obscénité des cadavres » p. 304 — je souligne) (…) »

 » … Pour Tournier, « les monstres sont d’un usage précieux : ils jettent une lumière neuve et pénétrante sur les autres, les êtres dits normaux. Le pervers ou le monstre est donc le révélateur d’une société à laquelle il oppose la densité, la rigueur de son univers » ; il ajoute que pour lui, « le héros de roman doit être un personnage fort, systématique, qui plie les choses et les êtres à son équation personnelle. Or le pervers se taille un milieu et une société sur mesure ». La notion de perversion est donc très précise : « elle est le développement d’une rationalisation forcenée et d’une cohérence à tout prix transformant en destin la vie de leur personnage ». Tournier reprend pleinement à son compte la définition de son ami Gilles Deleuze : « la perversion ne se définit pas par la force d’un désir dans le système des pulsions, le pervers n’est pas quelqu’un qui désire, mais qui introduit le désir dans un tout autre système, et lui fait jouer, dans ce système, le rôle d’une limite intérieure, d’un foyer virtuel, d’un point zéro » (…) »

« … Comme on l’a vu, le pervers est un obsédé de lecture et de déchiffrement, et s’efforce de construire un univers d’une cohérence absolue (qui lui est propre certes, mais cela ne change rien). Et, d’une certaine façon, c’est précisément cette structure qui permet, construit, entretient le malaise. Plus qu’une inversion maligne dont elle n’est en vérité qu’un des rouages, il y a une profonde malignité dans la structure de la fiction chez Tournier. Cette malignité passe d’abord par une écriture qui se veut absolument lisible (…) Tournier a toujours réclamé une écriture transparente, une « forme aussi conventionnelle que possible », dépouillée de l’artifice rhétorique ou des abus de construction qu’il dénonçait dans le nouveau roman (…) »

« … Mais cette lisibilité est largement dépassée — et paradoxalement malmenée — par une attention rigoureuse à la structure, à l’architecture même du roman. L’utilisation du mythe, de l’allégorie, et d’autres systèmes symboliques complexes (héraldique, linguistique, sémiotique, musique — par la structure de fugue, d’échos et de contrepoints ) permettent une maîtrise absolue. D’une part car ils sont l’objet d’une reconnaissance immédiate du lecteur, induisant un sentiment de sécurité (pas de méfiance, je suis en terra cognita). D’autre part car l’auteur a toute liberté pour détourner de leur sens original ces savoirs (…) »

« … C’est ainsi que l’auteur affirme que « les vrais ressorts du roman ne sont pas plus psychologiques et historiques que les pistons et les bielles des petites locomotives électriques des enfants ne font vraiment avancer la machine. C’est une énergie sui generis qui l’anime. C’est ainsi par exemple qu’il ne faut pas demander qui, à la fin du roman, a empalé les trois enfants sur les épées monumentales scellées dans le garde-fou de la terrasse du château. Qui ? Mais tout le roman, bien sûr, la poussée irrésistible d’une masse de petits faits et notations accumulées sur les quatre cent pages qui précédent ! » (Le Vent Paraclet, p. 129). La force de cette structuration est donc de se porter et de finir par s’engendrer elle-même. Et c’est là que le lecteur est pris au piège : la perversité est un système qui est lui-même porté, traduit et alimenté par d’autres structures symboliques ; en d’autres termes, il est impossible — alors que le malaise est flagrant et créé sciemment — de distinguer le mal et le bien, et ce d’autant plus que ce réflexe (c’est mal, c’est bien, la bonne vieille norme morale) est ridiculisé. La malignité révèle ce qu’elle est : une intelligence démesurée, qui pénètre la réalité et la fiction sans distinction, perturbant tous les cadres habituels de référence, en particuliers moraux et spirituels.« 

Quel éditeur pour notre temps ?

Lundi 11 juin 2007

Face à la masse des œuvres indistinctes publiées aujourd’hui, Caméras Animales tente de se démarquer en proposant des écritures et des subjectivités nouvelles.

Extraits d’un entretien avec les éditeurs sur libr-critique.com.

« … On se sent dans l’une de ces époques-déserts où l’on ne peut même pas imaginer ce qui nous manque, ce qui aurait pu être. Ça fait des années qu’on est dans une période de désert : il va bien falloir qu’on en sorte.
Tout ce que nous disons c’est qu’il faut que nous sortions de cette époque-désert, pour cela il faut produire des œuvres et des pensées, à commencer par une littérature non corrompue par le système de la distribution et des prix.
Le sens politique d’une telle publication est de proposer autre chose que ce qui est, un micro-scintillement d’espoir, dans un monde où l’on « pense et vit comme des porcs », pour reprendre l’expression de Gilles Châtelet. (…) »

« … Le sens politique d’une telle publication constitue, entre autres, en un appel à l’unité des “freaks”, des “différents” (ou “différants”) de tout bord : l’heure n’est plus aux guerres fratricides, aux querelles de chapelle ; si nous ne nous unissons pas un peu plus, si nous ne trouvons pas une forme d’alliance et d’entraide, nous, et tout ce en quoi nous croyons, serons balayés (c’est déjà presque fait). Caméras Animales = bienvenue à Anormale Spé !
Le mutantisme est une mise à jour, ou plutôt, une mise au jour (de ce qui est).
Puisque le corps social est incapable de révolution, certains corps-esprits individuels entament des mutations.
Mutantiser = hacker ; hacker = mutantiser.
Le Mutantiste est très proche de la figure du Hacker, à la différence que le Mutantiste n’hésite pas à hacker (mutantiser) sa propre tête, il prend aussi son esprit comme terrain de hacking.
Pour traverser le bruit de l’époque la littérature est obligée de se constituer en blocs toujours plus fous, concentrés, directs ou incompréhensibles, tortueux, imparables, irréductibles, textes blocs de combat avec des points d’attaque et de défense. Nous souhaitons développer la production collective de subjectivité, favoriser la possibilité de l’émergence d’un “peuple qui manque”, et entretenir une flamme de singularité irréductible au milieu d’une civilisation abêtissante et mercantile qui au fond a rarement autant haï la poésie et la liberté. (…) »

« … Un positionnement philosophique ? Question difficile (…), or nous ne sommes pas exactement philosophes, même si nous pratiquons la pensée. On crée peu à peu un plan de consistance, un chantier où s’agglomère ce que nous avons pu vivre, lire et penser. Dans ma part de ce chantier figurent en bonne place :
- L’expérience intérieure de Bataille, sa pensée du négatif, de l’érotisme, du sacré, du “bas”, de l’indifférenciation, de la part maudite, de la souveraineté, d’une “économie” prenant en compte tout ce qu’est l’homme, son refus de cloisonner les champs (littéraire, philosophique, anthropologique, sociologique, mystique…), quitte à ne pas être pris au sérieux. Avec une fièvre et une malice à l’intérieur même de la gravité la plus intense. Bataille reste l’un des penseurs les plus intéressants que j’aie jamais pu lire. Il est sous-estimé donc j’insiste.
- La vitalité, la multiplicité protéiforme, la créativité et l’ouverture conceptuelle de Deleuze. Il ouvre et crée plutôt que catégorise et ferme.
- La déconstruction métaphysique de Derrida (avec/après Nietzsche), Derrida à qui nous devons beaucoup (la pensée plutôt que la philosophie, l’écriture plutôt que la littérature, la remise en question des présupposés métaphysiques qui fondent notre (toute) civilisation, notre pensée, notre langage, notre culture).
- L’usine à singularités de Guattari.
- Le Tout-Monde et la créolisation de Glissant (c’est un exemple je trouve de la fertilité et de l’aspect concret (l’adaptabilité) de la pensée de Deleuze).
- Le goût de la connaissance, de la remise en question, de l’encyclopédie, de la pensée digressive, de la confrontation au monde, des Lumières : Diderot, Voltaire, mais aussi Sade en Lumière noire.
- Les pensées critiques radicales, souvent cryptomarxistes (Debord, le situationnisme ; Surya, Hakim Bey, le groupe Krisis, Curnier, Mc Kenzie Wark).
- Une fascination pour la science et le discours scientifique, qui est sans doute le champ « où ça se passe » en ce moment (cf. par exemple la réflexion sur le point de singularité de Eliezer Yudowski). Actuellement, Sciences & avenir est la revue au contenu poétique le plus stimulant que je connaisse.
- Blanchot et la pensée du murmure, de l’incessant, de l’espace littéraire, et aussi de sa pensée de l’écriture fragmentaire aux contours mutants (l’écriture du désastre).
- Et aussi Foucault, ainsi que des auteurs académiques anglo-saxons plus mineurs comme Linda Hutcheon ou Terry Eagleton, lectures obligées d’étudiant qui ont néanmoins pas mal contribué à ma formation intellectuelle.
- quelques courants artistiques du 20e siècle, tels le futurisme, le dadaïsme, le surréalisme, le lettrisme, le situationnisme (qui a malgré tout une dimension artistique), et beaucoup plus près de nous le bio-art.
En confrontant tout ça en créolisations d’imarginaires, je trouve des outils de pensée, des synthéses de mutations germinales, qui font percevoir des directions à prendre.
Ceci dit, le rock et la poésie sont ma véritable religion (…) »

Antonin Artaud : topologie de l’intime

Jeudi 31 mai 2007

par Pierre Bruno

sur le site de l’Association de Psychanalyse Jacques Lacan

« Voici la conférence, suivie d’un débat, que Pierre Bruno a prononcée à l’invitation des « Apprentis philosophes », dans le cadre du cycle « Lacan le lundi » à l’initiative de Bénédicte d’Yvoire et Jacqueline Ferret, le 19 mars 2007 à Valence. »

Extraits : « Je vais partir d’une phrase de ce texte d’Artaud. « Mais comment bousculer le réel jusqu’à arriver à cette incarnation majeure d’une âme qui, dans un corps incarnée, lui imposera la chair sexuelle dure, la chair d’âme de son véritable corps ? » Notons d’abord que, pour s’incarner, l’âme doit sortir (et non entrer) dans le corps. Sortir indique un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur, comme si l’âme, tant qu’elle n’est pas incarnée dans un corps, était en cage. Il y a une expression d’Artaud « l’en-cage de l’être » qui indiquerait alors qu’avant même de naître et d’avoir un corps indépendant de celui de la mère, l’humain est parlé, c’est-à-dire incarcéré dans une parole qui le fait être indépendamment de lui. » (…)

« Et l’intime ? Artaud nous fait part alors d’une expérience qu’il a vécue à l’âge de 6 ans, à Marseille, au 59 boulevard de la Blancarde, précise-t-il. Il pensait alors que le monde est un pou et les êtres de grands poux faits avec le reste d’un pou géant. Ce pou géant était le moi, assassiné par le soi-même qui n’a jamais supporté le moi et en est l’ennemi. Artaud décrit ainsi sa vision : « Une voix, comme un pou noir géant, vint près de moi et me dit : “Tu cherches ton moi, tu ne l’as plus. Le moi n’est pas un corps, mais un esprit, et cet esprit tu ne l’as plus car nous le tenons…” » Quel est ce pou qui parle en lui et s’adresse à lui ? Un pou-esprit, qu’Artaud définit « comme un vide opérant sa propre succion ». C’est par ce qu’Artaud a appelé « la voie utérine et fécale » qu’il est possible de s’opposer au pou-esprit et le vaincre. C’est pourquoi il va s’adresser à ce pou : « La terre est pleine d’êtres qui ne sont pas sortis de toi, mais de moi parce que je suis de la terre caca, caca l’amour qui ne comprend rien à soi-même parce que comprendre, c’est polluer l’infini. »

Que peut-on retenir de cette dialectique ? Si un moi, sous forme de pou, s’adresse à moi, c’est qu’il n’est pas moi, ou plus exactement qu’il est un moi-esprit, alors que le moi authentique est le corps. Ce corps, il s’agit qu’il se fasse non à partir de l’engendrement qui aurait pour auteur le père-mère, mais à partir de la parturition qui, action de l’amour sur le caca, fait naître les filles de cœur, soit celles qu’Artaud a réellement aimées (de sa grand-mère Neneka à sa fiancée Cécile Schramme). Il répond ainsi d’ailleurs au pou qui lui a dit : « Tu es une âme et cette femme est ton âme. » L’intime pourra alors trouver sa place comme le lieu de la relation entre Antonin Artaud et ses filles de cœur. L’intime se qualifie et se construit d’introduire une relation à ce que nous appellerons des êtres élus grâce à l’amour. C’est le plus profond de la relation d’Artaud à l’autre. » (…)

« Est-ce à dire que, voulant se passer de règle, Artaud se dissout dans l’infini du non-sens ? Non, et c’est là que ce que je vous ai dit au début, à partir de ce texte « Le surréalisme et la fin de l’ère chrétienne », prend son sens. Artaud se retire de la règle qui veut – c’est le fond de la grammaire – que le fils vienne après le père. Ce qui fait en revanche le sens de l’expérience dans laquelle il s’engage, c’est que lui, Artaud, se fasse femme et que, par la voie utérine-fécale, il parturie celles qu’il aime – les fasse exister. Qu’est-ce qui se dégage de ceci : nous sommes, hommes ou femmes, des êtres, c’est-à-dire que nous n’existons qu’en tant que créatures peuplant le langage. Pour ex-sister au langage, il faut d’abord, absolument, sortir de l’être que nous confère le langage. Ce pas, Wittgenstein ne le fait pas, peut-être parce que, pour lui, la question était plutôt d’habiter le langage, et d’y exister d’abord comme créature. Quoi qu’il en soit, l’espace de l’intime, pour autant que nous puissions nous sentir proches de ce qu’est l’intime pour Artaud, se construit non par une délimitation régionale à l’intérieur du langage, ce par quoi nous ne pouvons obtenir que les répartitions privé/public, ni par une opposition de l’extérieur et de l’intérieur, mais par une extériorisation hors langage qui nous permet, dans un second temps, d’habiter celui-ci sans être sa créature – ni son créateur. C’est en regard de cet habitat, Heimlich, propre à chacun, que nous pouvons parler d’intime chez Antonin Artaud. »

Débat faisant suite à la conférence de P.Bruno :

Noël Rugliano : « Pourriez-vous nous parler de détachement de l’aliénation parentale, ça m’intéresse à titre personnel, de manière moins fumeuse que celle d’Antonin Artaud ? »

P.B. « Non, je m’excuse de vous contredire mais puisque vous dites les choses de façon un peu brutale, je vais les dire aussi de manière un peu brutale. Je pense que la conception d’Artaud n’est pas du tout une conception fumeuse. La conception d’Artaud qui peut apparaître sous une forme fantasmagorique a sans doute, là je vous le concède volontiers, une allure délirante. Mais comme on le sait il y a dans le délire, et là c’est la thèse de Freud, un noyau de vérité. Cette conception ne me paraît pas fumeuse en ce sens qu’elle pose la question de savoir comment le petit humain qui avant de naître est parlé par ses parents sans rien pouvoir dire quoi que ce soit contre ce qui le parle va se retrouver à sa naissance même, avant même que lui-même ne puisse disposer du langage, il va se retrouver déjà dans une constellation linguistique qui est une préformation de ce qu’il va devenir. C’est-à-dire que l’influence du langage ne va pas commencer à partir du moment où il va se saisir du langage. L’influence du langage commence dès lors qu’il va naître dans une constellation linguistique qui est celle de ce discours qui s’est tenu sur lui avant qu’il naisse. Et qui s’est tenu de façon générale sur la réalité, et c’est cette question-là qu’Artaud a saisie avec une acuité qui est à mon avis sans égale. C’est-à-dire qu’il s’est posé la question de savoir comment un petit humain pouvait se séparer de cette dictature de ce qui a été dit de lui et sur lui sans qu’il puisse répliquer quoi que ce soit. Il le fait d’une façon qui un peu contournée, mais la façon dont il le fait a une telle force qu’elle nous permet de saisir que le problème ne peut pas être simplement résolu en disant « mais à un moment donné il pourra prendre la parole pour en quelque sorte dire ‘ça n’était pas ça’ ». Et pourquoi, le dit-il de façon très profonde ? Et c’est en ce sens que qu’il y a une convergence avec la psychanalyse. Bien sûr, quand il se met à parler, s’il se met à parler car il y a des enfants, les autistes, qui ne parlent pas, alors comment ça se passe pour eux ? Mais s’il se met à parler, et ce qu’il va pouvoir, à ce moment-là c’est se séparer de ce que Artaud appelle la génération par le pèremère en faisant cette holophrase. Donc dire que le fait de pouvoir parler n’est pas suffisant pour pouvoir se séparer de cette direction générationnelle pour une raison bien simple, c’est ce qu’il explique dans le texte que j’ai choisi. Parce que le corps lui, son corps lui, a déjà été en quelque sorte intoxiqué par le discours dans lequel il est arrivé au monde. Et donc ce qu’il propose c’est une voie de désintoxication de son corps, qui passe par une expérience pulsionnelle. Alors évidemment je ne recommanderai à personne d’essayer de suivre la voie « utérine-fécale » d’Antonin Artaud. Mais il est bien clair qu’il a saisi le problème dans sa radicalité, et que dans une psychanalyse, la question se pose justement de se saisir de l’expérience du langage pour que quelque chose de la pulsion, c’est-à-dire de la l’intoxication du corps, puisse être véritablement changé, parce que sinon c’est du bla-bla. A cet égard, il me semble que sa solution, à la fois diffère de celle Wittgenstein, qui est sans doute un très grand penseur logique qui a beaucoup fait avancer la logique contemporaine, mais qui reste dans la lignée sceptique dont il ne peut sortir que par quelque chose qui est un peu un tour de passe-passe. C’est-à-dire il suffit de voir si tout le monde est d’accord pour dire « bon, il y a une règle, c’est la même que celle des autres. Ne nous cassons pas la tête plus loin. ». Je citais, quand nous faisions notre petite discussion préalable, ce que Wittgenstein dit du paradoxe de Russell, qui est le grand paradoxe de la logique contemporaine, des mathématiques contemporaines, qui a occupé tous les logiciens, tous les mathématiciens pendant un siècle. Wittgenstein qui est pourtant un élève de Russell dit : « pourquoi tout le monde s’intéresse-t’il à trouver une objection à résoudre le paradoxe de Russell puisqu’il suffit de ne pas s’en occuper ? ». On voit comment il a cette façon de botter en touche, alors que ce n’est pas du tout le registre que l’on va retrouver chez Artaud. Je ne sais pas si… »

N.R. : « si, si, ça me va bien. Dit par Pierre Bruno c’est plus simple que dit par Antonin Artaud »

P.B. : « Oui. Mais ce que j’ai essayé de faire c’est de montrer que dans cette pensée très complexe d’Artaud, parce qu’il faut lire ces milliers de pages d’Artaud, quand on les lit comme ça on a l’impression que c’est du délire, mais quand on les lit de près comme j’ai essayé de le faire sur un tout petit échantillon, on s’aperçoit qu’il y a une pensée qui est sans doute une des pensées les plus profondes, les plus aiguës, les plus rigoureuses du XXème siècle. Ce que j’ai regretté au passage c’est que quelque fois les commentateurs d’Artaud passent à côté de ça. J’ai essayé de montrer qu’on pouvait apprendre quelque chose d’Artaud, y compris de ses textes soi-disant délirants. Parce que qu’il y a un noyau de vérité qui est vraiment indestructible dans ces pages de délire (…) »

Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue

Samedi 19 mai 2007

par Gilles Deleuze

extrait de Dialogues (Flammarion, 1977), Gille Deleuze / Claire Parnet

« Je voudrais dire ce que c’est qu’un style. C’est la propriété de ceux dont on dit d’habitude « ils n’ont pas de style… « .

Ce n’est pas une structure signifiante, ni une organisation réfléchie, ni une inspiration spontanée ni une orchestration, ni une petite musique. C’est un agencement, un agencement d’énonciation.

Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue. C’est difficile parce qu’il faut qu’il y ait nécessité d’un tel bégaiement. Non pas être bègue dans sa parole, mais être bègue du langage lui-même. Etre comme un étranger dans sa propre langue. Faire une ligne de fuite. Les exemples les plus frappants pour moi : Kafka, Beckett, Gherasim Luca, Godard.

Gherasim Luca est un grand poète parmi les plus grands : il a inventé un prodigieux bégaiement, le sien. Il lui est arrivé de faire des lectures publiques de ses poèmes ; deux cents personnes, et pourtant c’était un événement, c’est un événement qui passera par ces deux cents, n’appartenant à aucune école ou mouvement. Jamais les choses ne se passent là où on croit, ni par les chemins qu’on croit.

On peut toujours objecter que nous prenons des exemples favorables, Kafka juif tchèque écrivant en allemand, Beckett irlandais écrivant anglais et français, Luca d’origine roumaine, et même Godard Suisse. Et alors ? Ce n’est le problème pour aucun d’eux.

Nous devons être bilingue même en une seule langue, nous devons avoir une langue mineure à l’intérieur de notre langue, nous devons faire de notre propre langue un usage mineur. Le multilinguisme n’est pas seulement la possession de plusieurs systèmes dont chacun serait homogène en lui-même ; c’est d’abord la ligne de fuite ou de variation qui affecte chaque système en l’empêchant d’être homogène. Non pas parler comme un Irlandais ou un Roumain dans une autre langue que la sienne, mais au contraire parler dans sa langue à soi comme un étranger.

Proust dit : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres tous les contresens qu’on fait sont beaux. »

C’est la bonne manière de lire : tous les contresens sont bons, à condition toutefois qu’ils ne consistent pas en interprétations, mais qu’ils concernent l’usage du livre, qu’ils en multiplient l’usage, qu’ils fassent encore une langue à l’intérieur de sa langue.  » Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère… »

C’est la définition du style. Là aussi c’est une question de devenir. Les gens pensent toujours à un avenir majoritaire (quand je serai grand, quand j’aurai le pouvoir…).

Alors que le problème est celui d’un devenir-minoritaire: non pas faire semblant, non pas faire ou imiter l’enfant, le fou, la femme, l’animal, le bègue ou l’étranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles forces ou de nouvelles armes. »

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