Territoires du capitalisme, l’anti-oedipe 30 à 40 ans plus tard

6 novembre 2013

Territoires du capitalisme ou un niveau territoire conquis, la subjectivité… par Ciprian Mihali, Université de Cluj, Roumanie

 

Appel à textes pour le n°81 de Chimères, « La bêtise », à paraître fin 2013

17 mars 2013
« Qu’ils sont bêtes ! », c’est le cri qu’on pousse pour injurier tous ceux qui violent notre capacité d’entendement et de tolérance, qu’il s’agisse du déferlement haineux d’un fondamentalisme, ou même de la vulgarité d’une émission de télé-réalité. Et cette angoisse se répand : nous n’aurions jamais été autant cernés par des puissances bêtes et malfaisantes, des poussées identitaires d’une autre époque, le racisme, l’homophobie, le règne des marchés financiers et la suffisance de leurs représentants sur fond d’appauvrissement économique et subjectif. Nous serions une multitude à partager cet état d’hébétude, presque de l’ordre d’un trauma, en nous sentant paradoxalement toujours plus seuls et démunis.
La bêtise chez Deleuze et Derrida est le véritable problème de la pensée. Comment peut-on être bête, c’est-à-dire cantonner la pensée à reproduire ce qui est déjà connu, par exemple ? La bêtise est un régime où la pensée se complaît par conformisme au lieu d’exercer son inventivité, au lieu d’obéir aux forces qui la poussent à créer.
Mais peut-on éviter d’être bête ? La bêtise protège, elle s’abreuve de savoir pour se complaire dans une image de souveraineté, elle engendre une violence réactive qui préserve le reflet du miroir. Toute décision ou action souveraines ne comporteraient-elles pas inextricablement de la bêtise et de la bestialité ?
Se déplaçant sur la multitude des seuils de la langue comme une émanation nocive incontrôlable, la bêtise inquiète et rend les utopies suspectes, elle laisse planer la menace constante de capacité d’envahissement.
Impuissance ? Fatalité ? Comment trouver le fil clinique ou l’espace artistique d’une libération subjective entre ces pavés ? Et si nos démocraties tenaient elles-mêmes sur des pactes anachroniques, produisant des subjectivités qui dénient tout jeu à l’inconscient et donnant libre cours à des forces réactives qui déchaînent la bêtise ?
Ce numéro de Chimères empoignera le combat entre la bête humaine et l’animal politique, entre des affects et des raisonnements, entre une souveraineté fondée sur la force et la musique d’un peuple en marche vers une démocratie toujours à venir.

Quelques recommandations pour les auteurs : DATE LIMITE : fin août 2013.
Longueur : en moyenne, entre 10 000 et 35 000 signes espaces compris, ou plus courts, mais exceptionnellement seulement plus longs, en fonction du nombre de textes retenus. 
Style accessible et pas trop de notes, ce n’est pas une revue d’érudition universitaire. Eviter les appels de notes et préférer des numéros intégrés dans le corps du texte renvoyant à des notes en fin d’article (cela facilite les choses à la composition). 

Adresse d’envoi : chimeresbetise@yahoo.fr

Le devenir hybride, la course folle d’un devenir derrière son devenir

25 juillet 2012

Le devenir se produit toujours à partir de pôles en tension, comme l’hybridité se définit par les états multiples qu’elle intègre, et le devenir-hybride serait sans doute un pléonasme, sauf à le penser comme une sortie des oppositions métaphysiques.

Devenir femme ? Devenir mineur ?  Deleuze et Guattari, par ces concepts, ont ouvert des lignes de fuite, mais ne sont-elles pas encore trop marquées par des catégories ?

En parallèle, la stratégie déconstructive de Derrida travaille ces oppositions pour créer un mouvement de dislocation à travers tout le système, une destruction auto-immunitaire.

« Notre discours appartient irréductiblement au système des oppositions métaphysiques. On ne peut annoncer la rupture de cette appartenance que par une certaine organisation, un certain aménagement stratégique qui, à l’intérieur du champ et de ses pouvoirs propres, retournant contre lui ses propres stratagèmes, produise une force de dislocation se propageant à travers tout le système, le fissurant dans tous les sens et le dé-limitant de part en part. »

Force et signification in L’écriture et la différence, p 34

Et s’il s’agissait d’avancer à l’aveugle, sans figure préétablie, sans même avoir la quiétude de savoir ce qu’on pourrait fuir.

Le devenir hybride, en redoublant le devenir, comme un devenir au carré, le précipite dans le sans fond, le chaos, mêlant l’angoisse à la création de nouveaux monstres, formes désormais fluctuantes, qui ne sont plus tranquillement encadrées par des frontières qu’il s’agirait de fuir en les limant.

Le devenir hybride, s’il est cette précipitation en dehors du cadre, n’est pas pour autant un nihilisme. La redondance du devenir~hybride crée un effet d’emballement et d’affirmation, de même que Nietzsche, en redoublant l’affirmation, oui, oui, enclenche l’éternel retour, et emballe le cycle des multiplicités pour qu’il tournoie de plus en plus vite et se débarrasse du négatif.

Le devenir hybride porte d’une part la double affirmation nietzschéenne : « L’affirmation n’a pas d’autre objet que soi-même. Mais précisément, elle est l’être en tant qu’elle est à elle-même son propre objet. L’affirmation comme objet de l’affirmation : tel est l’être. En elle-même et comme l’affirmation première, elle est devenir. Mais elle est l’être, en tant qu’elle est l’objet d’une autre affirmation qui élève le devenir à l’être ou qui extrait l’être du devenir. C’est pourquoi l’affirmation dans sa toute puissance est double : on affirme l’affirmation. C’est l’affirmation première (le devenir) qui est être, mais elle ne l’est que comme objet de la seconde affirmation. Les deux affirmations constituent la puissance d’affirmer dans son ensemble. » Deleuze, Nietzsche et la philosophie, p 214.

Mais le devenir du devenir fait également surgir une dimension nouvelle, où il s’agirait de ne pas prédéfinir la relation, ni les termes de la relation,  et dans cette mise en danger subjective, n’étant plus rattaché à des pôles devenus précaires, comment inventer des stratégies d’accrochages pour éviter l’effondrement ? Par de nouvelles mises en tension multipolaires et créatrices de seuils mobiles (combien de pôles pour créer une tension ? Une combinaison à trois, ou alors un double deux, où l’on sauterait d’un deux à un autre deux compossible, avant de se mettre en tension avec d’autres pôles encore et encore, nouvelles combinaisons à n sexes), où le mouvement ne serait plus orienté à partir de présupposés ?

L’évènement comme répétition d’agencements construits/subis avec les briques/bombardements multiples du dehors.

On pourrait s’appuyer sur la chaosmose multidimensionnelle de Guattari, les plurivers de Jean-Clet Martin, et le concept de fragment(s), déployé par Stéphane Nadaud, est cette autre tentative plus articulée de se subjectiver autrement à partir de la rencontre d’un auteur, d’une œuvre et d’un lecteur :  « fragment(s) se définit comme l’instant de la rencontre qu’est l’expérience d’un processus de subjectivation désindividualisant (entre auteur, œuvre et lecteur) au seuil de l’éternel retour.» Stéphane NADAUD, Lecture(s) de Nietzsche, théorie et pratique du fragment(s).

Chimères N°75 Devenir ~ hybride, sortie en ligne, avant parution en septembre

11 août 2011

Devenir~hybride, corps-prisons et corps-plateaux

Concept 1
Bernard Andrieu, L’hybridation est-elle normale ?
Michèle Robitaille, Natural Born Cyborg?

Clinique
F. Destruhaut, E. Vigarios, B. Andrieu, Ph. Pomar, Regard anthropologique en Prothèse Maxillo-Faciale : entre science et conscience
Nicole Farges, Un homme branché, Implant cochléaire et surdité
Mileen Janssens, Fragments et liaisons dans la langue et le signe: sémiotique et autisme

Politique
Raphaël Verchère, La prothèse et le sportif : du dopage comme résistance à la domination des stades
Jean-Paul Baquiast, Les processus co-activés et la nouvelle maîtrise du monde

LVE 1
Anne Querrien, Manola Antonioli, Quelques textes fondateurs sur le post-humain
Bernard Andrieu, Procréation, Hybridations

Esthétique
Alice Laguarda, Post-humain et invention de soi dans la création contemporaine
Mickaël Pierson, Brice Dellsperger / Body Double : aux frontières du réel

LVE 2
Manola Antonioli, Post et cyberféminisme
Jacques Florence et Pierre Vogler-Finck, Le Meilleur des nanomondes

Agencement
Maud Granger Remy, Fictions post-humaines
Elias Jabre, Second Life : Et si la mort de l’Homme était comique ?
Félix Guattari, Vers une ère post-média (octobre 1990)

Terrain
David Puaud, L’alter ego pouvoir
Groupe d’étudiants, Médias et TIC dans les révolutions arabes : la Tunisie

Concept 2
Janice Caiafa, Aspects du multiple dans les sociétés de communication
Bruno Heuzé, Du nouvel âge de la mécanosphère
Jean-Philippe Cazier, Entretien avec Jean-Clet Martin à propos de « Plurivers »

Fictions
Alain Damasio, Hybris
Olivier Auber, Impossible de penser
Istina Ntari, Je ne suis pas née dans la lumière

Textes complémentaires publiés dans Chimères antérieurement
Paul Virilio, Vitesse, vieillesse du monde
Les séminaires de Guattari (1984), La machine (biologique, mathématique, etc.)

Appel chimères N°75. hybride, transhumain, cyber-machin

21 octobre 2010

2011
Nous approcherions
La singularité est le point de non-retour de la convergence entre biologie, robotique, génétique, neurosciences et nanotechnologies qui nous permettra d’accéder d’ici quelques décennies à un échelon supérieur d’humanité
D’après les « transhumanistes »
Les transhumanistes sont les nouveaux prophètes de cet avenir entièrement technologique

rengaine n°933. Si le climat ne nous tue pas, les technologies le feront. Un courant de pensée « bio-catastrophiste » plaide contre les machines que l’avenir n’a pas besoin de nous.
au nom des sentiments et du sacré la dignité humaine au nom du ciel
on est humain vous ne nous transformerez pas en automates
les bio-catastrophistes sont-ils des automates qui s‘ignorent ?

Appel –  CHIMERES N°75 hybride, transhumain, cyber.machin  Trans-humain, post-humain, cyber.machin : bien des rengaines, les unes catastrophistes, les autres exaltant la venue d’un surhomme technologique, au lieu de réfléchir sur les transformations réelles et sociales de nos affects, de notre clinique politique. La technologie ambiante fait partie intégrante de nos paysages sociaux, et il n’existe pas « une » subjectivité humaine indépendante des dispositifs techniques dans lesquels nous vivons. Ces processus industriels agissent sur nos modes de perception, d’agir, de communiquer, entretiennent également notre fascination, mêlant la techno-science à de nouvelles formes de biopouvoir. Les lobbys transhumanistes sont en plein essor, des laboratoires prospèrent et reçoivent des fonds colossaux pour développer des dispositifs inédits (la gérontechnologie, surveillance à distance des personnes âgées, etc.) ou des technologies à la pointe de l’armement (exosquelettes, robots militaires, auto-réparation du soldat, etc.). 

En parallèle, la cybernétique, la PNL, la psychologie cognitive, prennent de plus en plus d’ascendant et redéfinissent la psyché contemporaine à partir des mêmes paradigmes techno-scientifiques. Les sectes, scientologues, Raël, etc, misent également sur cet avenir et recrutent en jouant de ce fond de commerce post-humain.  Si le post-humain ou le trans-humain servent à réintroduire le progrès par la fenêtre, nous nous inscrivons dans une autre perspective, celle de l’hybridation. Elle pose le problème du mixte nature-technique, et de ses enjeux politiques, moins une perfectibilité technique qu’une immersion dans un corps-réseau. Cette connexion de la subjectivité ne place pas le sujet dans la machine (Ipod, portables, twitter, facebook) ni la machine dans le corps (nanorobot, implants, prothèses, puces, Wii Fit) mais inaugure une insertion du sujet dans un mouvement de subjectivation sous la forme de variations multiples du soi. La multitechnicité du corps contemporain définit une pluripotentialité (cellules souches, recalibration des images du corps, modification du schéma corporel) en faisant découvrir au sujet de nouveaux modes de performativités. Le queer, les technotesto, le dopage, le métissage, la mixité sexuelle, l’interdisciplinarité numérique créent de nouvelles aptitudes dont le sujet s’ignorait capable tant le déterminisme idéologique des habitus limite chacun(e) dans des techniques du corps contenantes plutôt qu’émergentes.   Le prochain numéro de Chimères tentera de dresser une cartographie critique et clinique de ces différentes voies, entre post-humain, trans-humain, et hybridations proposant de mélanger biologie et technologie, cybernétique et corporéité. 

Quelques recommandations pour les auteurs :  DATE LIMITE : fin février  Longueur : en moyenne, entre 10 000 et 35 000 signes espaces compris, ou plus courts, mais exceptionnellement seulement plus longs, en fonction du nombre de textes retenus. 

Style accessible et pas trop de notes, ce n’est pas une revue d’érudition universitaire.  Eviter les appels de notes et préférer des numéros intégrés dans le corps du texte renvoyant à des notes en fin d’article (cela facilite les choses à la composition).  Adresse d’envoi : chimeres75@yahoo.fr

Détecter les imposteurs, les mettre hors d’état de nuire

17 décembre 2009

On reconnaît un imposteur à ce qu’il rend toute interaction sociale suspecte.

Ou bien il reste en retrait, c’est le malaise.
Ou bien il joue le jeu de façon trop appuyée. Dans les deux cas, c’est le malaise.
 
Il n’est pas méchant, n’a pas mauvais esprit, il n’est ni égoïste ni intéressé, la liste est longue de ce qu’il n’est pas, sans devenir pour autant ce qui se rapporterait à tout ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire un imposteur, voilà qui est dit.

C’est juste qu’il lui est impossible d’adhérer à une inscription sociale qu’il ne prend pas au sérieux et qui met en jeu des énoncés avec des rapports de pouvoir qui le déchirent.
Alors, quand les inscriptions qui portent le monde sont mortes ou congelées, il ne peut s’empêcher de le faire remarquer à travers une multitude de signes contradictoires qui défont le paysage avec les personnes qui s’y accrochent encore.

C’est un politicien d’un autre type.
Il ne capitonne pas en un point « Je », incapable du moindre acte narcissique. Sa seule façon d’être porté par le monde tient au mouvement de la société dans laquelle il s’emboîte (rappel de l’hypothèse 1). Il est le sérieux de la politique par excellence.

Un homme politique n’est pas un imposteur même s’il y croit de tout son cœur (même s’il ne croit plus à la politique, il croit encore aux énoncés qui le soutiennent (Par exemple, « Je suis un imposteur » est un énoncé renvoyant un sujet (de l’énonciation) à une société où le sujet (de l’énoncé) choisirait entre l’être ou ne l’être pas). Un imposteur n’a pas le choix, il n’est plus protégé par ce type de superstition). Renvoi à l’axiome 1.

Pour cette raison-là, si les codes avec lesquels on le construit lui paraissent obliques, il les démontera sans pouvoir faire autrement.

Ce qu’on appelle encore la diagonale du fou.

Un imposteur a du mal à se tenir en liberté.
Il est souvent enfermé et rendu inopérant au soulagement de son entourage et au sien en premier lieu.

La démultiplication des imposteurs (DI) révèle l’état de délabrement des énoncés d’une société.

idéologie :
L’ECE (Etat de Consistance des Enoncés) se mesure en imposteurs par comprimés ou électrochocs.
ECE = DI (Co + El)

Le PIB et l’ATD (Affluence de Touristes Déportés) sont des valeurs désuètes, il faut revoir nos instruments.

A la recherche du politique… un outil qui mesurerait l’état de consistance des énoncés

7 novembre 2009

Tout un réseau d’énoncés institués comme légitimes (être citoyen, voter, etc.) et qui instituent des sujets, c’est-à-dire leur donnent consistance et donnent consistance à un échange de parole qui permettrait de faire évoluer une action commune dans des rapports de force en assurant un lien social : ça serait ça, la politique !

L’état d’envoûtement d’une société

Quand ce réseau d’énoncés se transforme en axiomatique : il s’agit alors de jouer de ces discours afin de donner l’illusion de la politique, alors que les pouvoirs sont en réalité dissimulés dans d’autres lieux.

Mesurer le décalage entre ce réseau d’énoncés et son état de consistance révèle la puissance de dissimulation ou l’état d’envoûtement d’une société.

Par exemple : « être citoyen » devrait donner consistance à des pratiques comme « voter » : or taux d’abstention record en raison d’une incapacité à croire à l’action du vote, etc.

En parallèle, quels énoncés peuvent provoquer le désir ?
Où est-ce qu’un sujet trouve consistance pour assurer le dialogue et le lien social ?
Le premier pas de l’enquête consisterait à mettre en parallèle des réseaux d’énoncés en construisant un outil qui mesurerait leur état de consistance, c’est-à-dire leur capacité à assurer le politique :
- les énoncés institués comme légitimes pour faire de la politique mais dont l’état de consistance est déliquescent
- les énoncés dissimulés ou non qui sont les véritables lieux des pouvoirs qui donnent consistance aux sujets.
- les énoncés nouveaux qui apparaissent hors de ces lieux

Quand les énoncés politiques légitimes sont en déliquescence, surgissent les  morts-vivants.

Le cynisme

Il est proportionnel au décalage entre l’investissement libidinal de valeurs dont nous sommes les héritiers et le fait que les énoncés qui les soutiennent ont été détournés ou effacés pour être rendus inopérants.

> La mauvaise conscience
> la question de la parodie

Les lieux de vie qui se segmentarisent et se transforment en lieux de rabattement

Faute d’assurer le lien social et politique, les énoncés déliquescents entraînent des phénomènes de repli.

La famille et le couple avec ses logiques névrotiques qui redoublent de violence.

L’amitié des entre-soi, tout en jouant sur le terrain du désir mimétique et donc lieu du narcissisme exacerbé.

Des communautés dites religieuses, sont en général convoquées et présentées comme permettant de retrouver d’ultimes catégories d’énonciation du sens et des valeurs.
Mais ces énoncés semblent incapables de redonner consistance aux sujets déconstruits d’aujourd’hui.

Faute de prendre consistance dans ces derniers espaces, amitiés, famille, communautés religieuses, des tributs apparaissent autour de mondes nouveaux ou archaïques plus ou moins contaminés et contenus par le capitalisme : mouvements nationalistes, sectes, etc.

En parallèle, les morts-vivants peuplent le monde

1) alors faites du sport. Le sport qui répond au désir eugénique de la performance et permet de reconstituer du lien social autour d’enjeux de classement (« W ou le souvenir d’enfance », G. Perec).

2) la psychanalyse pour apprendre à jouer de l’énonciation et des énoncés (jeu de lego à construire et déconstruire) dans un scepticisme indolent en assurant une position narcissique douce.

Le désir emprisonné dans les machines capitalistes, le discours de la cybernétique

Le discours de la cybernétique constitue un nouveau lieu de rabattement du désir. Dans un monde où le politique est décomposé et où les identités se cherchent, il propose de nouvelles croyances qui justifient la libération des flux du capital et associent scientisme et libération personnelle.
Les coachs et les sectes prolifèrent : PNL, Rael, scientologie…

S’interroger sur l’étrange parallélisme entre les pratiques de libération sociale des années 60, 70 et les pratiques libérales, comme si chaque question politique de refonte du lien social se transformait à chaque fois en sa parodie narcissique et cauchemardesque (« Vivre et penser comme des porcs », G. Châtelet) .

Or :
« C’est en quoi les deux critiques du sujet proposées respectivement par les cybernéticiens et les philosophes « de la différence » sont diamétralement opposées : pour ceux-là, il s’agit de déplacer la maîtrise rationnelle de l’entropie depuis la volonté individuelle où l’avait logée le libéralisme kantien vers une instance panoptique et acentrée (qu’on l’appelle réseau ou néguentropie), de ne plus tenir compte de ce mythe de l’intériorité qui aurait trop longtemps ralenti les sociétés développées, tandis que selon ceux-ci, l’idéologie historique de la « conscience individuelle » et les sciences de la Psyché qu’elle a fait naître nous empêchent d’accéder aux flux collectifs qui nous composent, aux sujets multiples que nous abritons, aux identités nomades ou toujours-déjà décalées dont nous sommes faits. » (Cybernétique et « théorie française » : faux alliés, vrais ennemis, F. Cusset).

Si le désir circule sur cette ligne frontière, bien qu’elle oppose deux univers si différents, quelles tactiques pour le refaire passer du côté de la politique ?

Le potentiel des morts-vivants

Etant donné la quantité de désir capturé ou évidé, il y a une puissance extraordinaire en réserve à faire partir des lignes de fuite dés qu’une machine de guerre arrivera à se brancher sur ce « peuple qui manque ».

 > Risque fasciste ?

Les nouveaux lieux d’une énonciation résistante et de la politique

La différence entre groupe sujet et groupe assujetti, la transversalité :

« (…) Toute cette analyse prend son sens en fonction de la distinction que Guattari propose entre groupes assujettis et groupes sujets.
Les groupes assujettis ne le sont pas moins dans les maîtres qu’ils se donnent ou qu’ils acceptent, que dans leurs masses ; la hiérarchie, l’organisation verticale ou pyramidale qui les caractérise est faite pour conjurer toute inscription possible de non-sens, de mort ou d’éclatement, pour empêcher le développement des coupures créatrices, pour assurer les mécanismes d’autoconservation fondés sur l’exclusion des autres groupes ; leur centralisme opère par structuration, totalisation, unification, substituant aux conditions d’une véritable « énonciation » collective un agencement d’énoncés stéréotypés coupés à la fois du réel et de la subjectivité (c’est là que se produisent les phénomènes imaginaires d’œdipianisation, de surmoïsation et de castration de groupe). Les groupes-sujets au contraire se définissent par des coefficients de transversalité, qui conjurent les totalités et hiérarchies ; ils sont agents d’énonciation, supports de désir, éléments de création institutionnelle ; à travers leur pratique, ils ne cessent de se confronter à la limite de leur propre non-sens, de leur propre mort ou rupture. Encore s’agit-il moins de deux sortes de groupes que de deux versants de l’institution, puisqu’un groupe-sujet risque toujours de se laisser assujettir, dans une crispation paranoïaque où il veut à tout prix se maintenir et s’éterniser comme sujet ; inversement, « un parti, autrefois révolutionnaire et maintenant plus ou moins assujetti à l’ordre dominant, peut encore occuper aux yeux des masses la place laissée vide du sujet de l’histoire, devenir comme malgré lui le porte-parole d’un discours qui n’est pas le sien, quitte à le trahir lorsque l’évolution du rapport de forces entraîne un retour à la normale : il n’en conserve pas moins comme involontairement une potentialité de coupure subjective qu’une transformation du contexte pourra révéler ». (Exemple extrême : comment les pires archaïsmes peuvent devenir révolutionnaires, les Basques, les catholiques irlandais, etc.) Il est vrai que si le problème des fonctions de groupe n’est pas posé dès le début, il sera trop tard ensuite. Combien de groupuscules qui n’animent encore que des masses fantômes ont déjà une structure d’assujettissement, avec direction, courroie de transmission, base, qui reproduisent dans le vide les erreurs et perversions qu’ils combattent. L’expérience de Guattari passe par le trotskisme, l’entrisme, l’opposition de gauche (la Voie communiste), le mouvement du 22 mars. Le long de ce chemin, le problème reste celui du désir ou de la subjectivité inconsciente : comment un groupe peut-il porter son propre désir, le mettre en connexion avec les désirs d’autres groupes et les désirs de masse, produire les énoncés créateurs correspondants et constituer les conditions, non pas de leur unification, mais d’une multiplication propice à des énoncés en rupture ? La méconnaissance et la répression des phénomènes de désir inspirent les structures d’assujettissement et de bureaucratisation, le style militant fait d’amour haineux qui décide d’un certain nombre d’énoncés dominants exclusifs. »
( « Trois problèmes de groupe », G. Deleuze).

Alors ? Faire des groupes à partir des lieux où nous sommes déjà ? Et se multiplier ?

La figure perdue de l’ennemi… et de l’ami. Ou la résistance en morceaux

22 octobre 2009

 « D’un côté, la contrainte de la terreur totale qui, en son cercle de fer, comprime les masses d’hommes isolés et les maintient dans un monde qui est devenu pour eux un désert ; de l’autre la force auto-contraignante de la déduction logique qui prépare chaque individu dans son isolement désolé contre tous les autres […] » Les origines du totalitarisme, p. 831, Hannah Arendt.

« Foucault ne cesse de soumettre l’intériorité à une critique radicale. Mais un dedans qui serait plus profond que tout monde intérieur, de même que le dehors est plus lointain que tout monde extérieur ? Le dehors n’est pas une limité figée, mais une matière mouvante animée de mouvements péristalitiques, de plis et plissements qui constituent un dedans : non pas autre chose que le dehors, mais exactement le dedans du dehors. [...]  si la pensée vient du dehors, et ne cesse de tenir au dehors comment celui-ci ne surgirait-il pas au dedans, comme ce qu’elle ne pense pas et ne peut pas penser ? » Foucault, Gilles Deleuze.

– Aujourd’hui, enfin, Nous triomphons.
– Nous ? Qui est encore ce Nous ?
– Nous ! C’est-à-dire les meilleurs morceaux de chacun d’entre nous.
– Des morceaux, maintenant ? Et contre qui ces morceaux triomphent ?
– Contre les autres Nous.
– Encore des Nous ?
– Oui, les autres bouts de Nous, ceux qui sont contre Nous.
– Je ne comprends rien.
– Mais si ! Il faut apprendre à se couper en petits morceaux. De la même manière qu’ils Nous débitent par petits bouts.
– Je ne comprends rien.
– Arrête avec tes Je. Je n’existe plus.
– À vrai dire… il était temps.

Précaire, salarié, propriétaire, auto-entrepreneur, consommateur, militant, indifférent, étranger, inactuel, actionnaire, révolté, blasé, sarcastique, ennuyé, rêveur, déterminé, looser, zombi etc, nous sommes débités par petits bouts, et ce n’est plus qu’en morceaux que nous résistons.

« L’armée des ombres » de Melville met en lumière la résistance héroïque d’hommes et de femmes dans un monde devenu indigne.
La violence des résistants les ronge eux-mêmes, notamment lorsqu’ils décident d’exécuter celui des leurs qui les a donnés. Face au pouvoir barbare de l’occupation et de Vichy, la réplique se doit d’être aussi radicale et l’on n’hésitera pas à exécuter ses propres traîtres, aussi atroce que soit le geste justicier.
C’est également une société où derrière la façade de vies ordinaires, se vivent les identités clandestines qui forment une étrange communauté autour de l’œuvre de résistance. « Je ne l’avais croisée que quelques minutes, et elle me semblait plus proche que mon frère que j’aimais pourtant toujours autant ».
Résistance et sens de l’honneur où surmoi et idéal du moi se conjuguent au service d’une valeur transcendante dans un projet commun. Rendre sa dignité à la France incarnée par le Général de Gaulle qui décorera le chef des résistants. Structure hiérarchique, verticale et paternaliste qui renvoie à la structure de l’ennemi et de son führer, toutes deux appartenant au temps révolu de sujets bien droits dans leurs bottes. Mois capables de douter de leur combat, peut-être sans issu, mais ne doutant jamais de la plénitude de leur Moi.

Politique people, camps pour sans-papiers, hyper-médias, catastrophisme écologique, modes d’existence calés sur la marchandise, etc.
Aujourd’hui également, notre temps pourrait être qualifié d’indigne. Mais nous utilisons le conditionnel, car nous en sommes moins sûr. Et nous avons avalé tellement de couleuvres que nous avons perdu le sens un peu théâtral de l’indignation. Nous sommes en paix, dit-on aussi, ça n’a donc rien à voir.

La barbarie a pris des formes nouvelles et l’ennemi bien cadré de l’époque a perdu ses traits. Il se déplace désormais sur tous les visages jusqu’à parfois s’emparer du notre quelques instants ou bien une tranche de vie. Les résistants jouaient double jeu, mais ils savaient  toujours de quel côté ils se trouvaient, même les brouilleurs de frontières qui essayaient de sauver leur amour-propre avec leur peau.

Aujourd’hui, nous ne jouons plus double jeu, nous avons une multitude de visages et sur ces multiples visages, une multitude de masques circulent, et seuls les plus naïfs pensent qu’ils demeurent toujours du bon côté.
Combien de misanthropes qui derrière une posture radicale se transforment en belle âme écrasée de ressentiment ? D’autres joyeux subversifs qui ne veulent pas tomber dans le même écueil, affirmeront dans l’humour leur vitalité et leur capacité à résister au présent. Ils finiront peut-être par s’épuiser.
Ces résistants luttent pour éviter la corruption, sans compromis avec le monde où ils échouent. Mais s’ils échouent, c’est qu’ils continuent à rapporter toute problématique à leur Moi. Pourtant, il est devenu évident que le Moi a disparu, alors même qu’il semble avoir partout triomphé.

La déconfiture du Moi suivie de sa dissolution est inévitable car le dedans n’est que le reflet du dehors, et quiconque tentera de préserver le dedans en vivant en dehors du bocal ou contre lui, s’évidera. Or le dehors est à notre image, déconstruit, et même décomposé. Les discours qui l’habillent sont en lambeaux.
Trouver refuge dans des espaces inactuels ? Oui, certains y arrivent aussi.

Et quand on replonge dans les flux du dehors, que signifie alors résister ? Résister à quoi ?
Ecrire des articles, multiplier des analyses sur la situation de nos identifications et de nos indifférences dans un monde qui ne comprend rien à notre charabia ? Constituer de petites communautés. Certains de nos amis nous rient au nez : « Je lisais Heidegger à l’époque, mais là j’avoue, je ne comprends rien. Bon, je vous laisse les jeunes… » ou alors « ça tombe bien, je manquais de conversation post-2001 en ce moment ».
Alors, sont-ils eux aussi des collaborateurs du temps présent, des vichystes post-modernes en plus sophistiqués ? Le sarcasme, devenu le jeu convenu d’un pouvoir qui ignore son exercice, autrement dit la bêtise narcissique, rongera toutes les initiatives comme si nous n’avions pas assez à douter de nos propres mouvements.
La violence s’est déplacée, devenant insaisissable, évasive.
Apprendre à rire de soi, nous savons le faire depuis longtemps. Alors nous nous ouvrons au spectacle du sarcasme, nous rions avec eux jusqu’à ce qu’il nous récure ou bien qu’il révèle leurs squelettes, c’est une nouvelle guerre d’usure.
Leurs squelettes ? Quels squelettes ?
Ceux qui apparaissent derrière les milliers de lieux communs, de discours périmés qui tournent en rond dés que les usagers du sarcasme avancent la moindre pensée, toujours voisine de zéro.
Et c’est dans ce désert que nous tentons d’avancer.
Parfois, en les écoutant, nous retrouvons notre aptitude à penser, et nos rires succèdent à leurs découragements moqueurs ou à leurs narcissismes injurieux.
En quoi leur Moi serait-il décomposé puisqu’il plastronne autant ? Ou quel serait donc ce Moi gelé, durci et constitué à partir de  rengaines ?
Encore des généralités.
Et pourquoi ces discours dits périmés serviraient-ils à constituer des Mois, d’ailleurs ? Faut-il croire à la démocratie et à son système politique pour être un Moi ? Comment faire tenir toutes ces têtes concernées par leur boulots, leurs enfants, leur qualité de vie si ce n’est par des discours ? On répondra, heureusement qu’ils ne tiennent plus par des discours. Chacun son avis ? C’est la démocratie d’opinion ou pas ? Alors qu’importe les discours, si les Mois tiennent de toute façon.
Mais autour de quoi tournent-ils alors ?
Autour d’autre chose.
Comme par exemple, leur nombril… associé bien sûr au cynisme et à la parodie.
« Le culte de la blague, que l’on retrouve chez Georges Sorel, [...] est devenu un élément essentiel de la propagande fasciste », Walter Benjamin, Le Paris du Second Empire chez Baudelaire, p.27

Nous sommes des bribes de discours qui se contredisent en permanence, ceux dont nous héritons, ceux que nous rejetons et qui nous constituent par opposition, c’est-à-dire à l’identique, ceux qui imprègnent nos lieux de vie et de travail. Nous sommes des lieux de guerre permanents où nos corps luttent contre une multitude de maladies dialectiques auxquelles nous ne croyons plus. Nos rois sont ceux qui inventent les meilleures parodies. Seules les baudruches donnent encore une illusion de consistance dans l’état de délabrement général des énoncés.

Il faut inventer de nouveaux énoncés. Les énoncés sont les briques qui permettent de construire des modes d’existence, c’est-à-dire de retrouver nos vies.
Toute posture moïque sera perdue d’avance. Et plus vous serez puissants, plus vous serez exposés. Des mois affirmatifs et triomphants se tariront s’ils ne trouvent pas les alliances qui leur permettent de consolider des énoncés inédits, c’est-à-dire s’ils ne sont pas pris dans des agencements Et il n’a jamais été aussi difficile de tisser des alliances qui inventent et entretiennent des énoncés, fragiles du fait même qu’ils balbutient dans un monde qu’ils essayent de renouveler, alors qu’ils luttent contre la légitimité des énoncés existants, énoncés délabrés qu’on rebétonne continuellement en rendant l’atmosphère irrespirable.

Sans compter les fausses pistes.  Deleuze disait, le désir n’est pas la spontanéité.
On peut étendre à la jouissance, comme si nous pouvions trouver là le moyen de regagner du terrain contre l’ennui de nos vies. Combien de psychanalystes nous rabâchent que le surmoi d’un présent pervers tient en ces quelques lettres : « jouis ! » Nouveau despote, « le fouet du plaisir, ce bourreau sans merci »…

Nous vivons la société horizontale des frères. Mais la société des frères, sans l’autorité d’un père (qu’elle soit issue de son assassinat et de son refoulement, ou qu’il soit bien vivant), s’avère le terrain d’une lutte sans répit des uns contre les autres.
Nous pourrions nous réjouir d’avoir retrouvé le sens de l’ « agon », la joute permanente entre égaux, cette agressivité qui fit les beaux jours de la démocratie grecque. Mais l’ « agon » était au service de la Cité où l’œuvre était supérieure aux hommes, et malgré leurs luttes, l’envie des uns envers les autres les nouait dans un rapport amoureux, élitiste et combatif, quelle que soit la haine qu’elle entretenait.
Mais dans notre société de frères, le combat généralisé n’est pas un combat amoureux, il est le règne d’individus qui ne s’aiment plus vraiment, qui se défient et approfondissent sans relâche leur solitude, ce qu’ils appellent parfois la mort de Dieu. Combat d’esclaves qui ne croient plus en rien. Bateson, dans son travail sur « la fierté de l’alcoolique », étudie la manière dont l’alcool leur permet de retrouver un semblant de sympathie entre eux, sentimentalité dégoulinante mêlée de violence larvée.

Nous vivons la société des frères et pourtant il n’est pas question de revenir aux structures verticales et aux chefs. Il n’y a pas une bonne et une mauvaise structure. Il y a des époques qui vous étouffent, et jamais une structure archaïque ne permettra de reconquérir nos vies, aussi nostalgiques que nous soyons des temps qui firent nos épopées, ce que nous ne sommes certainement pas.

A l’horizontalité du capitalisme imposant ses flux, imposer d’autres figures d’horizontalité

Apprendre déjà qu’il n’y a pas de bon côté. Tout relève désormais à la tactique et chaque acte doit être évalué selon de nouveaux critères. Il y a des assassinats ignominieux et des crimes sacrés. Il y a des amitiés loyales et agressives qui inventent des machines de guerre et des amitiés fielleuses où les frères se haïssent dans le sarcasme et leur propre vomissure. Gombrowitz disait que passé trente ans, les hommes ne peuvent plus être amis. Pourtant, il se peut également que des amitiés sans nuage dissimulent la fatigue d’exister et que des relations malveillantes entraînent le développement de forces étonnantes. Les formes changent tout le temps. Alors comment savoir si l’on est du bon côté dans ce foisonnement de perspectives ? Nous ne le sommes jamais. Bien que nous sachions la différence entre un groupe sujet et un groupe assujetti. Sa capacité à créer des énoncés à partir du dehors, bref sa créativité comme critère d’affirmation.

Et si l’on réapprenait l’art d’évaluer (car nous devons commencer par reprendre ce mot qui s’est mis au service de dispositifs stupides et totalitaires). Réinventer l’éthique au sens de Spinoza, c’est-à-dire l’analyse de nos rapports de composition avec les autres et avec le monde, c’est-à-dire penser le monde avec notre corps, ce qu’on appelle aussi schizo-analyse.

Nous venons de trop de lieux différents pour pouvoir encore nous entendre. Nous avons été coupés en trop petits morceaux qui se querellent eux-mêmes dans nos tripes pour supporter longtemps de nous allier à n’importe quelle autre entité généralisante et moïque qui souffre des mêmes luttes intestines.
Nous sommes des bribes de codes passés et nouveaux, archaïques ou réinventés, qui s’entrechoquent en nous et qui s’entrechoquent avec les autres.

Multitude de perspectives nietzschéennes ? Tiraillement de l’obsessionnel démultiplié entre l’amour et la haine en une foule de comédiens ? Ou manteau d’arlequin du dernier des hommes ?

« Es-tu vrai ? Ou seulement un comédien ? Représentes-tu quelque chose, ou est-ce toi qui es représenté ? Enfin tu pourrais n’être qu’une imitation de comédien… Deuxième cas de conscience. » Nietzsche.

« J’ai volé trop loin dans l’avenir : un frisson d’horreur m’a assailli.
Et lorsque j’ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.
Alors je suis retourné, fuyant en arrière — et j’allais toujours plus vite : c’est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.
Pour la première fois, je vous ai regardés avec l’oeil qu’il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.
Et que m’est-il arrivé ? Malgré la peu que j’ai eue — j’ai dû me mettre à rire ! Mon oeil n’a jamais rien vu d’aussi bariolé !
Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : “Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ?” — dis-je.
Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c’est ainsi qu’à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !
Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !
En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous — reconnaître ?
Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes !
Et si l’on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n’aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m’a fait des gestes d’amour. »
Ainsi parlait Zarathoustra – Deuxième partie – Du pays de la civilisation

Dans ce chaos peinturluré, il n’y aurait d’autre recours que la posture narcissique consistant à tirer son épingle du jeu au nom d’un « Moi » global, aussi morcelé soit-il, fantôme d’unité retrouvée tout en étant décomposé par les milliers de lieux et de discours qui le tiraillent (et auquel il ne croit pas) à défaut de réussir à bâtir un agencement à partir d’énoncés désirants.
Le foyer de l’individualisme, c’est l’incapacité à croire à quoique ce soit au-delà des limites de son Moi, bref c’est le narcissisme d’un être évidé de toute croyance (Stirner, L’unique et sa propriété). Sauf qu’il croit encore en Dieu, puisqu’il croit encore en son Moi, aussi vide qu’il lui paraisse.

Nous butons sur la dernière marche de la dialectique qui fonctionne toujours sur le principe d’identité, avant que Nietzsche ne la fasse voler en éclat. Mais nous ne la passons pas.

« Pour Moi il n’y a rien au dessus de Moi »
« L’Homme n’a tué Dieu que pour devenir lui-même le… seul Dieu dans les cieux »
« La liberté du peuple n’est pas Ma liberté »
« Ce qui te donne le droit, c’est ta force, ta puissance, et rien d’autre »
« Je suis le propriétaire de ma puissance, et je le suis quand je me sais « Unique ». Dans l’ »Unique », le possesseur retourne au Rien créateur dont il est sorti. Tout Etre supérieur à moi, que ce soit Dieu ou que ce soit l’Homme, faiblit devant le sentiment de mon unicité et pâlit au soleil de cette conscience. Si je fonde ma cause sur Moi, l’Unique, elle repose alors sur son créateur éphémère et périssable qui se consomme lui-même et je puis dire: Je n’ai fondé ma cause sur rien »

L’Unique et sa propriété, Stirner

« L’Unique est souverain et ne s’aliène à aucune personne ni aucune idée. Il s’approprie tout ce que son pouvoir lui permet de s’approprier. Le reste du monde, n’a, pour lui, que la vocation d’être son « aliment ». Est-ce un individu incapable de toute vie en société ? Stirner aborde également la question des rapports de l’Unique avec les autres. À la différence des rapports classiques de la société, rapports forcés et placés sous le signe de la soumission à la loi, à l’État, Stirner envisage une forme d’association libre, auquel nul n’est tenu, une association d’égoïstes où la cause n’est pas l’association mais celui qui en fait partie ; cette association n’est pas, pour l’Unique, une soumission, mais une multiplication de sa puissance. De plus, l’association qu’il envisage est éphémère, ne dure que tant que ceux qui en font partie y trouvent leur compte. » 
« Dans une lettre datée du 19 novembre 1844, Friedrich Engels informe Karl Marx sur la publication de L’Unique et sa propriété (1844). Le « noble Stirner » place « l’individu au dessus de Dieu ». Engels met alors l’accent sur l’égoïsme stirnerien et relève à la fois son importance critique et la nécessité de renverser cette position de classe : « Cet égoïsme n’est que l’essence, devenue consciente d’elle-même, de la société actuelle et de l’homme maintenant, le dernier argument que la société actuelle puisse nous opposer, la fine fleur de toute théorie au sein de la bêtise régnante. C’est pourquoi cet ouvrage est important, plus important que ne le croit Hess, par exemple. Nous devons bien nous garder de le rejeter, mais nous devons l’exploiter comme l’expression de la folie régnante, et, en le renversant, nous devons bâtir notre édifice sur lui » Engels ne nie pas qu’il faille partir du Moi, c’est-à-dire de l’individu (et non de l’essence feuerbachienne de l’homme) : « Nous devons partir du Moi, de l’individu empirique en chair et en os, non pas pour en rester prisonnier comme Stirner, mais pour nous élever de là progressivement vers « l’homme » (…) Nous devons déduire le général du particulier, et non pas de lui-même et à partir de rien à la Hegel. »  Critique de la critique (http://bernat.blog.lemonde.fr/2007/03/29/lindividualisme-critique/)

Il n’y a plus moyen d’envisager une alliance entre Mois, car nous ne sommes plus dupes des rapports de domination et nous n’arrivons pas à créer les énoncés qui nous permettraient de tenir ensemble au-delà de cet individualisme de naufrage. Nous savons que n’importe quel discours semblant a priori partagé ne sera qu’un nouveau terrain d’affrontement où chaque Moi se battra pour être celui qui en définira le sens ou la parodie. Communauté agonique ? Non ! Le but, encore une fois, n’est pas l’agressivité de membres d’un même agencement qui le poussent ensemble à une puissance supérieure en réinventant un vivre ensemble, mais une lutte narcissique d’individus globaux aux cerveaux morcelés où il s’agit de s’attribuer la place du juste en anéantissant l’autre sans retenue. Violence de la dialectique, du principe de contradiction et du principe d’identité. Misère du Moi oedipien qui paraît toujours plus vide et pourtant indépassable. Misère de la psychanalyse.

Nous savons qu’en tant que Moi, nous ne pourrons plus lutter ensemble. Alors, il faut retourner la stratégie par laquelle nous avons été atomisés et qui ne nous laisse plus subsister qu’en tant qu’individu global et morcelé, et bien entendu isolé.

En tant qu’individu global, nous ne pouvons rien composer avec d’autres. Mais nous avons appris à tirer parti de nos contradictions internes.
Nous savons multiplier les perspectives à partir de nous-même, aussi éclatées soient-elles, bien que nous restions des Mois.

Alors, s’il s’agissait de monter de nouveaux noyaux de création, et, au lieu d’y engager tout notre être avant d’abandonner le navire ou de tuer les autres, si nous nous engagions désormais… en morceaux.

La psychanalyse nous a appris que nous étions des bouts d’identifications et que notre Moi global fonctionnait à partir d’une illusion.

Pourtant le Moi est le support de nos idéaux et de nos amours. En le morcelant, nous perdrions notre capacité à aimer et à être ensemble, notre combativité.

Sauf à multiplier le Moi, comme autant de perspectives éclatées prises dans des agencements. C’est-à-dire, au lieu d’aimer un Moi global ou même de petits mois égarés ou même éclatés ou agencés, commencer par aimer l’agencement (ou les agencements) qui les constituerait et en saisir la nécessité politique.

« A bas la loi ! » Nous sommes d’accord avec Stirner. Mais ajoutons « A bas le moi ! » autre loi suprême et combien pieuse. Nous voulons inventer des agencements au-delà des Mois et des lois figés en rendant le mouvement entre le dedans et le dehors.

Renforcer de tels agencements (tout en conservant à côté son Moi global pour ne pas tomber sous une nouvelle tyrannie) en les considérant les uns à côté des autres, et non plus les uns compris dans les autres, en harmonie ou en exclusivité. Bref, déplacer ces agencements hors du conflit de nos névroses obsessionnelles qui se rapportent toujours à nos Mois blessés, ramenant toutes les questions à des enjeux narcissiques.

Inventer ou récupérer des espaces où des morceaux d’affinités d’individus (et non plus des individus avec des affinités, étant donné le chaos de tels ensembles globalisés qui ne pourraient que s’entretuer et se dissoudre) cohabiteraient dans des agencements belliqueux où il s’agirait de vivre à chaque fois une pratique commune du dissensus.

Le consensus ne cache rien d’autre que le régime de terreur du capitalisme démocratique, aplanissant toute pensée en la normalisant, quelle que soit le radicalisme dont on se prévaut, jusqu’aux anarchistes les plus énervés qui sont également les plus religieux.

Et surtout créer ces espaces à partir de processus de création plutôt qu’en partant de discussions oiseuses, de débats inutiles sur nos positions globales ou nos désirs de fuite ou de révolution. Partir des lieux ou nous sommes déjà, des lieux multiples où nous croisons les autres, vivons avec eux ou de nos solitudes habitées.

Se battre dans des espaces morcelés, quitte à les multiplier ailleurs avec d’autres morceaux d’autres individus et sous d’autres agencements pour que des lignes transverses les traversent à leur tour et renouvellent d’autres énoncés. Et surtout se rappeler que dans chaque espace, nous ne proposerions qu’un morceau de nous-même issu de l’agencement auquel nous serions attentifs et appliqués, et qu’en dehors, chacun retrouverait ses Mois et son errance d’individu, quitte à renier tout ce que ses morceaux auraient pu dire au dedans, quitte même à ne pas reconnaître dans la rue les individus croisés en morceau dans ces espaces. Ne jamais en faire une affaire personnelle, mais une affaire de morceaux et d’agencements qu’il faudrait à chaque fois recomposer, aussi décevantes que soient certaines métamorphoses.

La résistance en morceaux pour une nouvelle forme de clandestinité.

Il faut peut-être acquérir cet humour du morcellement aujourd’hui pour résister.
C’est-à-dire inventer ensemble ou plutôt par petits bouts de nouveaux énoncés dans des bouts d’espaces qui se contamineraient les uns les autres et bout à bout.

« Pierre-Félix Guattari ne se laisse guère occuper par les problèmes de l’unité d’un moi.
Le moi fait plutôt partie de ces choses qu’il faut dissoudre, sous l’assaut conjugué des forces politiques et analytiques.
Le mot de Guattari, « nous sommes tous des groupuscules », marque bien la recherche d’une nouvelle subjectivité, subjectivité de groupe, qui ne se laisse pas enfermer dans un tout forcément prompt à reconstituer un moi, ou pire encore un surmoi, mais s’étend sur plusieurs groupes à la fois, divisibles, multipliables, communicants et toujours révocables. »
Trois problèmes de groupe,  GILLES DELEUZE. Préface du livre de Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité, Essais d’analyse institutionnelle

DEDANS~dehors 1

10 octobre 2009

Corps charnel ou corps social, institutions-racines, étalons symboliques, fondation ou profondeurs, Dedans.
Corps projectif et corps astral, territoire mobile, jeu de déplacement, par errance et par croisement, Dehors.

Le Dehors bombarde la surface d’inscription du Dedans, et ce dernier n’en retient qu’une petite partie inversement proportionnelle à la profondeur de ses racines.

Durant le cycle précédent, une lutte ferme s’engagea contre la pesanteur du Dedans pour fluidifier l’aller-retour avec le Dehors.

Et voilà que le cycle présent déracine le Dedans à grands coups d’explosifs ! Mais à la surprise générale, c’est le Dedans lui-même qui se dynamite sous les poussées infernales du Capital. Le Capital ou bien l’autre Dedans caché derrière le Dedans qui rêve de mettre tout le monde Dehors sans les laisser sortir. Un Dedans, qui pour soutenir ce pari fou, se transforme jour après jour en cocotte minute pressurisée par la masse de ceux qu’il éjecte tout en les contenant entre ses parois d’acier.

Alors, ceux qui se retrouvent Dehors tout en restant Dedans, bouillants d’angoisse et de colère, réclament un Dedans fiable, un Dedans à l’ancienne, comme on n’en fait plus. De ceux qui vous compartimentent et vous soulagent du poids de la liberté.

Pendant ce temps, des enragés complotent au Dehors rêvant de détruire le Dedans pour créer un nouveau Dedans où plus personne ne sera jamais Dehors. Eh oui, on les connaît…

D’autres, plus sournois, des alchimistes qui agissent en bandes, ou bien isolément, arrivent à rester Dedans tout en ayant l’air d’être passés Dehors depuis longtemps.

Il y a également les nouveaux venus, de petits malins qui refusent désormais les visages et se démarquent des formes de combats aussi momifiées que leurs organisateurs. Ils ébranlent alors les positions rigides, des alliés et des adversaires, et retrouvent un peu d’espace à l’intérieur du jeu. Mais réussiront-ils seulement à faire rentrer Dedans du Dehors ? 

Enfin, ailleurs, des visionnaires, des fous et des poètes abandonnent l’idée d’un Dedans. Alors, ils le chamarrent en une foule de Dehors et les plus audacieux inventent des Dedans qui conjurent et le Dedans et le Dehors… Certains y trouveront leur compte, et/ou se mélangeront avec les autres options, mais il ne s’agira plus d’être ou oui ou non d’accord.

Dedans-Dehors, Dehors-Dedans, multiplicité des circuits et porosité des frontières, ce numéro de Chimères tentera de saisir quelques uns de ces mouvements :  http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/?q=node/291

***

Dedans / Dehors : une dichotomie tactique, un peu de fiction pour forer le réel. 

Le dedans ce serait l’ordre, le contrôle et l’auto-contrôle social, la négation permanente de la transversalité des sujets, la police qui découpe, distribue, divise, sépare, le roman noir de l’obéissance pour lequel chacun, Nous ou Je, ne doit jamais parler que de soi. Nul n’est plus inclus dans la violence du système que ceux que le pouvoir appelle les exclus.

Le dehors, ce n’est pas ce qui est hors les murs ou hors institution.

Le dehors, ce n’est pas la rue, avec ses patrouilles de flics, ses contrôles au faciès, les banlieues que survolent les hélicoptères de surveillance.

Le dehors commence là on l’on commence à forer un angle mort dans le dedans, à se soustraire aux visages et aux figures de l’état des choses, de la dépolitique et de sa monoforme.

Le dehors, il faut le démultipler sur nos lieux de vie, de travail, de jeu, d’amour, dans la rue, sans paradigme, sans point fixe.

La majorité, comme l’avait formulé Basaglia, est déviante ; et le devenir minoritaire est ce retournement par lequel cette déviance est revendiquée comme force instituante. La déviance est partout et l’anarchie, par-delà toute doctrine ou théorie politique, est une étrange unité qui ne se dit que du multiple.

Il n’y a pas à choisir entre la transe collective et l’exil dans l’écriture : si la question de la commune est devant nous, celle-ci se formulera autant avec les instruments d’un nouvel art de la fête, dyonisiaque, cassant la logique autoréférentielle des champs et des pratiques sociales, que dans le silence d’une écriture qui se soustrait à toute viségaéité, à tout fantasme de nom d’auteur. Pas de mode d’emploi ni de modèle exemplaire de mobilisation ou d’action.

Ce que René Lourau a pu nommer, en guise d’introduction à l’analyse institutionnelle, la Clé des champs : plutôt que de partir de la référence aux champs sociaux institués, de leur logique ensembliste-identitaire, chercher quelles peuvent être les relations méconnues entre les zones, leurs interférences. En finir avec les prétentions mondaines de la pseudo-scientificité.
 
Produire des pas de côté, rompre avec les assignations de l’ordre social, agir depuis d’autres gestes, d’autres actions, d’autres paroles, d’autres constellations, marcher pour créer d’autres sols pas à pas, d’autres possibles, d’autres combinatoires que celle de la négociation de nos vies, de nos désirs et de nos songes par les appareils – pour des états modifiés de la conscience et de l’action collective.

***

La figure perdue de l’ennemi… ou de la victoire

Aujourd’hui, enfin, Nous triomphons.
Nous ? Qui est encore ce Nous ?
Nous ! C’est-à-dire les meilleurs morceaux de chacun d’entre nous.
Des morceaux, maintenant ? Et contre qui ces morceaux triomphent ?
Contre les autres Nous.
Encore des Nous ?
Oui, les autres bouts de Nous, ceux qui sont contre Nous.
Je ne comprends rien.
Mais si ! Il faut apprendre à se couper en petits morceaux. De la même manière qu’ils Nous débitent par petits bouts.
Je ne comprends rien.
Arrête avec tes Je. Je n’existe plus.
A vrai dire… il était temps.

***

La politique est morte, Vive la politique

On est allé au bout de l’Utopie, tout a été bouché.

Sous l’empire des flux dématérialisés, des hommes et des marchandises, la démocratie et les droits de l’homme s’exportent. Libre circulation ? Pourtant, on renvoie chez eux les migrants à qui ces rêves publicitaires sont revendus.

Plus loin, le devoir de mémoire est un compartiment étanche qui étouffe l’espace critique. Paradoxe de valeurs généreuses qui approfondissent notre mauvaise conscience et le repli sur soi. La parodie est notre seconde nature, nous sommes devenus les champions du ricanement.

Plus loin, les salariés se sont doublés en actionnaires, triplés en en petits propriétaires. Chacun se démarque de son voisin, raffine ses micro-différences par de petits calculs à base de règlements minuscules.

Les mots et les cœurs passent par des processus de normalisation : les consommateurs, les usagers et les terroristes remplacent les citoyens, les malades et les révoltés. De la recherche d’emploi aux quêtes de nouveaux loisirs, des habitudes de consommation à la fréquentation des universités ou des hôpitaux, on pratique tout azimut le « one to one ». C’est un monde d’individus triomphants. Des despotes plus ou moins bien servis, des loosers plus ou moins adaptés, le reste n’est qu’idéologie poussiéreuse.

Et dans ce triomphe pétrifié… ça fuit par tous les bords !

Nous sommes précaires, nous sommes réseaux, nous sommes humour, nous sommes partout en jeu et hors du jeu, aussi insaisissables que tous ces flux qui nous traversent…

 http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/?q=node/291

Dieu est mort, donc rien n’est possible. Comment croire de nouveau au monde ?

26 août 2009

Inspiré par un article d’Esthela Solano sur l’homme aux rats de Freud (les parties citées entre guillemets ci-dessous), Apprendre à lire la névrose obsessionnelle.

Cet article est très éclairant sur l’impossibilité qui fige l’obsessionnel du fait de l’ambivalence qu’il ressent pour le père. Ce père qui lui a infligé une sanction dans son désir de jouissance, il le hait. Car il ne peut admettre que ce type qui représenterait la Loi le castre ! Pourquoi ? Car son père en est indigne. En effet, ce père a une place branlante dans le signifiant. Il est celui qui a épousé la mère pour l’argent, (dans l’exemple de Ernst, l’homme aux rats), donc la loi du père (le désir de l’Autre) relève d’une volonté de jouissance « indigne » du signifiant, et la mère ne va d’ailleurs pas valider la position de Père représentant d’un ordre symbolique trahi : « Le père était un homme sociable, agréable mais colérique et très sévère avec les enfants. Il était également vulgaire et sur ce point très dévalorisé par la mère. Enfant, Ernst était solidaire de la critique de la mère à l’égard de son mari. »

 Le père déchu

Bref, il s’agit d’un père déchu (or notre époque est caractéristique de ce père qui ne représente plus la loi, le Grand Autre est humilié, Dieu est mort, et nous serions désormais dans un rapport au seul semblable, le petit autre, et à la jouissance (article  à ce sujet :http://antioedipe.unblog.fr/2007/09/11/de-claudel-a-gombrowicz-ou-de-lacan-a-deleuze-deux-lectures-de-linconscient/.) Donc, l’obsessionnel n’admet pas la soumission au père indigne, et pire, l’obsessionnel nourrit une haine violente pour lui, et son désir profond est de l’abattre. Or abattre le père (ou la loi du père), dont il est issu et qui le soutient, équivaudrait à abattre le signifiant qui lui donne sa place de sujet. Donc, l’obsessionnel serait dans une sorte de « double bind » en raison de cette position contradictoire : d’une part, il veut détruire son père (ou la loi qu’il représente), de l’autre, s’il réalise son désir, il disparaît par la même occasion. Il passe son temps à s’interroger sur le désir de ce père qui l’a engendré, acte d’amour et de dignité du signifiant, et en même temps, souillure de la naissance, car il est le fruit d’un mariage fondé sur la jouissance du père, qui a trahi un signifiant désormais déchu. Ce père indigne qui ose ensuite l’arrêter dans sa propre jouissance (au nom de quoi ?, ce père jouisseur par excellence !), provoquant ainsi chez lui une haine violente et un reproche impardonnable. Pour ne pas tuer celui qui le soutient, il va cependant refouler ce désir de mort et obéir à sa loi qui le martyrise, tout en refusant de la reconnaître inconsciemment (bref en refusant la castration) : serait-ce ça le Surmoi qui le torture ? Une loi d’autant plus insupportable qu’on ne la prend pas au sérieux inconsciemment et qu’on doit la représenter à la place d’un père défaillant ? Le cri de l’obsessionnel serait peut-être : comment faire pour que j’accepte d’être castré ? Pitié, trouvez-moi un moyen pour que j’accepte cette foutue castration  ! Donnez-moi une loi à laquelle je puisse enfin me soumettre en y croyant, sinon je vais devoir l’incarner moi-même en me pétrifiant pour ne pas perdre mon assise de sujet ! Commence alors sa recherche désespérée de la vérité, lui qui sait que la loi est ontologiquement suspecte et qui refuse la castration  : « Il s’agit de défenses contre l’inconsistance de l’Autre (la loi suspecte), contre le réel comme impossible. Ainsi il questionne l’Autre sans cesse et le fait répéter, pour tenter de saisir, dans l’équivoque, le sens du sens… »

La pensée obsessionnelle

A partir de cette impossibilité d’être investi par la loi va jaillir la pensée malade, celle qui va le rendre particulièrement apte à se faire capter par l’intellect, par le royaume des idées, de la science, etc, qui organiseraient le monde selon des lois qui permettraient que tout fonctionne au mieux dans le meilleur des mondes. Il rêve d’idéal, d’altruisme, d’un désir de réparer le monde motivé par une terrible agressivité, lui qui a subi avec une telle violence cette rupture entre l’amour et la haine, du fait que les lois dont il est issu sont branlantes. Cet amour sans borne pour une loi parfaite, cet ascétisme sans limite sous-tend sa volonté de détruire tout désir autour de lui, tout signifiant que d’autres prendraient au sérieux (les imbéciles), alors que lui souffre de ne pas y croire tout en ayant besoin de ses signifiants branlants : « Il veut détruire tout désir autour de lui, et s’y emploie par le biais d’ « une sourde attaque, une usure permanente, qui tend chez l’autre à aboutir à l’abolition, à la dévaluation, à la dépréciation, de ce qui est son propre désir ».

Dieu est mort, donc rien n’est possible  

Bref c’est vraiment l’homme du ressentiment, le juge, l’homme religieux qui se met au service de Dieu, sachant au fond, qu’il n’existe pas. Mais il est ambivalent en raison de cette rupture amour/ haine par rapport au signifiant. L’idéaliste n’est qu’une partie de sa « personnalité », celle qui rêve de réparation de dommages et d’amour gelé dans un monde où la jouissance du père indigne serait bannie (pour l’exemple de Ernst, mais la loi du père peut être bafouée pour d’autres raisons : des codes périmés, etc…). Refusant la castration, l’obsessionnel devient castrateur au nom de la loi que son père a si mal représenté. Il est le représentant gelé d’une loi morte qui le soutient et qu’il veut imposer au monde entier par son ressentiment (Serait-ce le sens du « Dieu est mort, donc rien n’est possible » de Lacan). Une autre partie de lui va haïr la loi, Dieu, et se livrer entièrement à la jouissance, c’est le mauvais Ernst (On retomberait sur le « Dieu est mort, donc tout est possible » de Dostoïevski). C’est en faisant une recherche sur « la névrose obsessionnelle et l’alcoolisme » que j’avais trouvé l’article d’Esthela Solano. L’alcoolique me semblait proche de l’obsessionnel dans le sens où il ne supporte pas la loi non plus. Mais contrairement à l’obsessionnel qui se sent investi d’incarner la loi du Père en refusant la castration pour devenir castrateur, l’alcoolique, lui, a décidé, il me semble, de défier Dieu (cette loi du Père) tout en regrettant, lui aussi, que Dieu n’existe pas (c’est-à- dire en regrettant lui aussi de ne pas accepter la castration : si seulement Dieu existait et si seulement on avait un Père solide… Mais non, on est seul avec la jouissance dans un monde où la loi ne vaut rien). L’alcoolique se livre alors à la jouissance sans trouver de sens à sa vie, et en même temps, le fait d’être dans le seul rapport au semblable, au petit autre dans un monde où Dieu n’existe pas (le Grand Autre inconsistant) le dégoûte profondément. Sauf qu’au lieu de passer par une psychanalyse, il va trouver la castration  par la bouteille qui lui permettra de passer une Nouvelle Alliance chez les AA ! Voir l’article : http://antioedipe.unblog.fr/2007/11/01/le-peuple-qui-manque-serait-ce-les-alcooliques-anonymes/   

Ernst est guéri du fait qu’il aurait reconstitué les chaînes manquantes de son désir qui nourrissaient son obsession. Certes, il s’est débarrassé de celle-ci. Mais après ? Son rapport à la loi va-t-il changer pour autant ? A-t-il accepté la castration par rapport à loi du Père ? N’est-il pas de toute manière piégé par son rapport particulier au signifiant ?

« Comment croire au monde » plutôt que « comment apprendre à vivre dans un monde où on ne croit plus en rien ! »

Lacan, je crois disait que l’obsessionnel était le malade de notre temps (dans les années 50-60) car nous vivons une époque où tous les pères sont d’une certaine manière diminués.

Doit-il accepter une castration par la bouteille, par la psychanalyse en sachant que de toute façon la loi est périmée ? Son désir va-t-il produire une nouvelle loi « vivante » qui tienne compte de l’actualité du temps plutôt que de vivre avec des lois qu’il ne prend plus au sérieux ?

Non, il va apprendre à vivre en acceptant de ne plus prendre la loi au sérieux pour suivre son désir dans un monde en parti désamorcé.

C’est là ou Guattari et Deleuze partiraient dans un autre direction que Lacan et la psychanalyse en poussant le cri : Comment croire de nouveau au monde ? Plutôt que comment apprendre à vivre dans un monde où l’on ne croit plus en rien !

Et s’il changeait complètement son rapport au signifiant et à la loi ? On pense à Nietzsche et la transmutation. Voir l’exemple du « Le loup des steppes » de Hermann Hesse, qui montre bien un obsessionnel avec un intellect surchargé de pensées qui l’obsèdent, clivé en un « bon » et un « mauvais » Harry, jusqu’à l’éclatement de sa personnalité, et sa libération par un rapport totalement transformé au signifiant dont il a appris à jouer, plutôt qu’à en être le jeu et la victime : http://antioedipe.unblog.fr/2006/12/06/le-loup-des-steppes-un-maillon-vers-lanti-oedipe-2/

Contrairement au « double bind » du schizophrène catatonique qui lorsqu’il reçoit des signes contradictoires se trouve coincé, immobilisé, se recroqueville et se tait (bien que l’image de l’obsessionnel figé n’est pas éloignée, mais les injonctions contradictoires viennent de l’intérieur plutôt que de l’extérieur), l’obsessionnel a tendance à osciller entre différents personnages, où comédien par excellence, il penche parfois pour l’idéalisme, parfois pour la jouissance, etc…. Et s’il trouvait  une nouvelle manière de composer avec le monde… hors du cadre traditionnel du signifiant… Inventer un nouveau rapport au monde sans dépendre de la loi du Père…

Deleuze et Guattari nous entraînent sur cette voie.

« (…) Jamais il ne s’agit pourtant de s’identifier à des personnages, comme on le dit à tort d’un fou qui « se prendrait pour… ». Il s’agit de tout autre chose : identifier les races, les cultures et les dieux à des champs d’intensité sur le corps sans organes, identifier les personnages à des états qui remplissent ces champs, à des effets qui fulgurent et traversent ces champs. D’où le rôle des noms, dans leur magie propre : il n’y a pas un moi qui s’identifie à des races, des peuples, des personnes, sur une scène de la représentation, mais des noms propres qui identifient des races, peuples et personnes à des régions, des seuils ou des effets dans une production de quantités intensives. La théorie des noms propres ne doit pas se concevoir en termes de représentation, mais renvoie à la classe des  « effets » : ceux-ci ne sont pas une simple dépendance de causes, mais le remplissement d’un domaine, l’effectuation d’un système de signes. On le voit bien en physique, où les noms propres désignent de tels effets dans des champs de potentiels ( effet Joule, effet Seebeck, effet Kelvin ). Il en est en histoire comme en physique : un effet Jeanne d’Arc, un effet Héliogabale – tous les noms de l’histoire, et non pas le nom du père… »(L’anti-oedipe)

12345...14