Le numéro 70 de Chimères, DEDANS~dehors

31 juillet 2009

 http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/

Dedans~dehors, une dichotomie tactique, un peu de fiction pour forer le réel

APPEL POUR LE 70 – DEDANS~dehors

Politique

Marco Candore, L’Immonade
Alain Brossat/ Jacob Rogozinski, La grève universitaire : une ronde plus qu’une révolution
Agencement
Comité 227, ApPEL A gATEaU ET à lA PiOchE

Politique
Jean-Louis Déotte, Quel sens peut avoir la lutte d’universitaires ?
Charlotte Hess/Luca Paltrinieri, Orbis Tertius#1

Agencement
Guido Furci/ Marion Duvernois, Chaises généralesPolitique
Maurizio Lazzarato, Les subprimes, une crise de la gouvernementalité néo-libérale, et non une incapacité à réguler la monnaie

Concept
Christiane Vollaire, Protection de l’espace public : contre qui ?
Élias Jabre, Éloge de l’amour… de la mémoire
Guy Trastour, Communauté et écosophie
Jean-Claude Polack / René Schérer, La crise à l’épreuve de l’utopie
Jean-Claude Polack, Que faire avec Slavoj Zizek ?

Terrain
Antonella Santacroce, L’amour (ardente) de la liberté

Agencement
Vade-me (te) cum Nietzsche en dedans~dehors

Esthétique
Emmanuel Barot, Le cinéma du politique est politisation du cinéma : Peter Watkins ou le sabotage de la monoforme

Clinique
Francis Berezné, Où dormir ?
A.C, Lits de France

Fiction
Michel Dias, Ce qui demeure…
Christophe Esnault / Isabelle Guilloteau, Utopies capitales
Claro, La hyène de soi

IMAGE DE COUVERTURE : Margot Cauquil-Gleizes / David Prud’homme

Sortie du n°69 de la revue Chimères : Désir Hocquenghem

8 avril 2009

Présentation du n°69
« Nous disons simplement : pourquoi ne supportez-vous pas de retrouver chez un homme les attitudes, les désirs et les comportements que vous exigez d’une femme ? Ne serait-ce pas que le désir de dominer les femmes et la condamnation de l’homosexualité ne font qu’un ? Nous sommes tous mutilés dans un domaine que nous savons essentiel à nos vies, celui qu’on appelle le désir sexuel ou l’amour.
Certes, le Pakistan ou les usines, c’est plus important. Mais à poser les priorités, on diffère toujours d’aborder les problèmes sur lesquels on peut agir immédiatement.
Alors, on peut commencer par essayer de dévoiler ces désirs que tout nous oblige à cacher, car personne ne peut le faire à notre place. »

la Dérive homosexuelle / 1972

« A un moment où à un autre, une force politique française, quelle que soit sa couleur, demande la fermeté contre les infiltrations. (…) Cette plaie-là que la France porte depuis longtemps à son flanc, elle ne la sent plus. (…) La France n’a jamais consciemment intégré aucune minorité étrangère : elle s’est faite sur leur reconduction aux frontières (naturelles). L’expulsionisme français n’est donc pas marginal, ne se limite pas à une réaction provisoire. Les peuples qu’il vise changent, pas le principe. Nous expulsons constitutionnellement, si j’ose dire, et aussi discrètement qu’on chie. »
la Beauté du métis / 1977

Dans ce numéro se sont trouvé agencées des propositions et des impulsions qui mettent le désir à l’épreuve du présent.
Désir Hocquenghem ne se résume pas à désir homosexuel, même si les pédés, les étrangers, les femmes, les fous, les enfants, les prisonniers, montrent malgré tout son inactualité – au désir.

A la suite du numéro, les interventions au Colloque Hocquenghem de Quimper.

Appel pour le n°70 de la revue Chimères

12 mars 2009

Grèves, contestations, désobéissance.
En psychiatrie et dans les hôpitaux, dans la recherche et l’enseignement, dans l’éducation…
Sur fond de crise durable, les mouvements de dissidence se multiplient contre les politiques économiques, sociales et institutionnelles actuelles.
Est-ce la réponse d’un corps social blessé ?
C’est la question que le prochain numéro de Chimères ne traitera pas.

Non !
Plutôt que de s’inscrire dans une lecture victimaire, le prochain numéro cherchera à rassembler des articles et des témoignages qui analysent de façon fine les processus contradictoires en jeu dans le démontage et la réédification d’institutions diverses.
Les mécanismes d’assujettissement se sont-ils transformés ?
Comment se réinventent des pratiques de terrain ?
Comment sont créés ou détournés les dispositifs ?
Comment penser et préparer des lignes de fuite à travers et hors des cadres institutionnels ?
La proposition de ce numéro ?
Rassembler les créativités des uns et des autres pour qu’elles essaiment.

Rêve Générale, tel pourrait être le titre du prochain numéro de Chimères prévu pour septembre 2009.

Adressez-nous articles*, textes, remarques, dessins ou peintures, photographies ou photogrammes, idées, argent ou toutes autres choses utiles ou inutiles, en rapport ou sans rapport avec cet appel avant le 15 mai 2009

uniquement à l’adresse suivante : revuechimeres@free.fr

* dans l’idéal de 15000 à 25000 signes et respectant les règles typographiques jointes à cet appel (v. site Chimères)

Chimères N°68, Figures de Don Quichotte

11 décembre 2008
APPEL POUR LE NUMERO 68 : FIGURES DE DON QUICHOTTE

Mathilde Girard, Editorial : Ecrire déloge

Politique

Henri Guinard, Actualité du mythe de Don Quichotte

Florent Gabarron-Garcia, Marx désirant

Christiane Vollaire, Le pied de la lettre

Philippe Boisnard, Biotope de la femme politique de 62 ans

Concept

Jacques Brunet-Georget, Don Quichotte performer : lost identity in la mancha

Alain Naze, Don Quichotte. L’échappée belle

Max Dorra, La chasse aux perroquets

Manola Antonioli, Don Quichotte : le réel et son double

Emilie Charonnat, « Nous, sorciers… »

Arrigo Colombo, Don Quichotte entre rêve et réalité

Clinique

Steves Charmeux, Denis, le criquet pélerin et la nébuleuse « blues »in »

Philippe Giesberger, Rencontre avec des adolescents en pédopsychiatrie

Paulo Roberto Ceccarelli, Constructions de la réalité

Félix Guattari, Considérations sur la schizo-analyse : de la sexualité

Esthétique

Ya no hay locos, Paco Ibanez

Nathanaël Wadbled, La performativité de Don Quichotte

Anne Decamps, El Trillo… Une robe de beauté

Terrain

René Schérer, Quelques mots pour Don Quichotte

Les insensés sensibles, Squatter et publier

Thierry Lafont, Perdre corps

Christian Lamy, Les moulins à vent de la normalité

Fiction

Stéphane Nadaud, Tout passe

Grégoire Courtois, Assis ! Debout ! Couché !

Olivier Verdun, Triptyque de la chair

Rodolphe Olcèse, Théodore la Morale

Daniel de Schepper, Extrait des Lettres à l’Imaginaire

Christophe Siébert, Batman

Agencements

Antonio Veronese, Entre peinture et abîme. Entretien

ZEVS, Action… la peur au ventre. Entretien

LVE

Alain Brossat, Emile perverti : ou des rapports entre l’éductation et la sexualité

Marc Mardochée, Pour une dialectique de l’Un et de l’autre

Stéphane Nadaud, Don Quichotte pour combattre la mélancolie

Elias Jabre, La bande à Bonnot. Mémoires imaginaires de Garnier

Le silence qui parle

4 novembre 2008

http://lesilencequiparle.unblog.fr/

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2008/10/21/spinoza-ou-inspirer-reveiller-faire-voir-gilles-deleuze/

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2008/10/26/les-mots-et-les-choses-michel-foucault/

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2008/10/29/une-theorie-du-jeu-et-du-fantasme-gregory-bateson/

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2008/11/01/le-capitalisme-mondial-integre-et-la-revolution-moleculaire-felix-guattari/

Entretien avec Félix Guattari en 1991 à la télé grecque en 9 parties

28 octobre 2008

Remerciements à Ben Matsas pour l’émission : http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/?q=node/231

Entretien avec Félix Guattari 1 

Entretien avec Félix Guattari 2

Entretien avec Félix Guattari 3a

Entretien avec Félix Guattari 3b

Entretien avec Félix Guattari 4

Entretien avec Félix Guattari 5

Entretien avec Félix Guattari 6

Entretien avec Félix Guattari 7

Entretien avec Félix Guattari 8

Le commerce des mots suppose des conventions partagées, que la folie ébranle et subvertit

18 septembre 2008

 D’après Jean-Claude Polack, Epreuves de la folie, érès, 2006  

http://www.edition-eres.com/resultat.php?Id=1727

  »La parole psychotique souvent reste obscure ; il est difficile de l’écouter sans inquiétude, dans la saisie syncrétique et incertaine d’un délire et l’appréhension d’un passage à l’acte. Le paysage des énoncés appelle des instruments d’orientation, des ébauches cartographiques. Un modèle temporaire d’écoute, le tri de certains fragments du discours servent l’illusion nécessaire d’une destination, les Indes de Christophe Colomb. 

En deçà et au-delà de l’intelligibilité d’un délire, il s’agit de tirer un fil, de s’y tenir comme à la rampe d’un escalier, le « garde-fou ». Le modèle n’a de valeur qu’orthopédique. Il permet de trouver une piste dans le fatras des paroles, la jungle des idées. C’est un mode d’interlocution. 

Un premier temps se soucie modestement d’un minimum de connivence sémantique. Le commerce des mots suppose des conventions partagées, que la folie ébranle et subvertit. (…) Mais la réalité psychique proclame sa propre jurisprudence, qu’elle étend sur le physique et le social, au grand dam de l’interlocuteur conformiste – celui qui parle la langue « normale », l’homme de la « santé mentale » – . Quand il entend une sorte de langue étrangère et qu’il termine la séance en essayant vainement de se souvenir des phrases du patient, le thérapeute – comme d’ailleurs tout soignant se tenant en disponibilité de « convivance » (Bonnafé) avec un « sujet » réputé psychotique (Chaigneau) -  se sait en terre schizoïde, aux prises avec l’errance d’un langage nomade. Si le malade a prononcé des paroles ordonnées, qu’on se remémore facilement, la psychose semble moins grave ; paranoïaque et rigide (la dimension proprement molaire), elle est plus accessible que la dissociation (les devenirs moléculaires,… les disjonctions incluses) . Entre ces deux extrêmes, on est parfois confronté à des constructions syntaxiques correctes assorties de véritables inventions de mots, que leur auteur éventre, déchire, scinde, puis combine et articule en respectant le mouvement des phrases et les tournures stylistiques de la langue.

Les troubles symboliques – glissement des métaphores, déplacements métonymiques – posent des problèmes parfois cocasses, pas toujours faciles à déjouer. (…) Les énoncés sont donnés à déchiffrer dans leur propre idiome. La traduction en une langue inconnue des acteurs de la séance donnerait naissance à une autre fiction, avec sa « novlangue » particulière. L’interprétation – au double sens du terme – devient alors une stratégie résolutive : 

Une de mes patientes (c’est Jean-Claude Polack qui parle) , étudiante en lettres modernes, souffrait – parmi d’autres – d’un symptôme insolite et désagréable. Au moment de quitter la bibliothèque où elle devait travailler presque quotidiennement, elle était prise d’un vomissement incoercible. On la mit en demeure de se soigner ou de cesser de fréquenter les lieux. Pendant trois semaines, elle réfléchit intensément, trouva la raison de ses déboires et put faire la preuve du bien-fondé de son interprétation. Elle m’expliqua qu’au-dessus de la porte de sortie de la bibliothèque un grand panneau demandait aux lecteurs de ne pas oublier de « rendre » les livres empruntés avant leur sortie. Ce qu’elle faisait, semblait-il, au pied de la lettre. Elle imagina donc le stratagème suivant : en arrivant devant l’écriteau, elle traduisait l’avertissement en anglais, et comme « rendre » se dit « to give back » dans cette langue – et non « to throw up » – il n’y eu plus jamais d’accident. 

Cette histoire nous fait réfléchir sur l’autonomie des mots et la force des contresens. Le contexte ici n’a pas de prise sur les énoncés. La solution ne se subordonne pas à la réalité, mais seulement à l’injonction menaçante, le « c’est à prendre ou à laisser ». Le subterfuge, de son côté, travaille l’énonciation dans le seul atelier des langues, sans dépendance aucune vis-à-vis des règles sociales et des codes institutionnels. La traduction maintient le sujet à distance de la réalité, grâce au compromis qui relève son ubiquité. C’est parce qu’il est toujours ailleurs qu’il gagne le droit de rester là. De « s’en sortir ». »

Désir est processus ou le suspens chez Masoch

8 septembre 2008

« Il n’y a pas de masochisme sans fétichisme au sens premier. La façon dont Masoch définit son « idéalisme » ou « supra-sensualisme » semble à première vue banale : il ne s’agit pas, dit-il dans La Femme divorcée, de croire le monde parfait, mais au contraire de « s’attacher des ailes », et de fuir ce monde dans le rêve. Il ne s’agit donc pas de nier le monde ou de le détruire, mais pas davantage de l’idéaliser ; il s’agit de le dénier, de le suspendre en le déniant, pour s’ouvrir à un idéal lui-même suspendu dans le phantasme. On conteste le bien fondé du réel pour faire apparaître un pur fondement idéal : une telle opération est parfaitement conforme à l’esprit juridique du masochisme. Que ce processus conduise essentiellement au fétichisme n’est pas étonnant. Les  fétiches principaux de Masoch et de ses héros sont les fourrures, les chaussures, le fouet lui-même, les casques étranges dont il aimait à affubler les femmes, les travestis de La Vénus. Dans la scène de La Femme divorcée dont nous parlions plus haut, on voit apparaître la double dimension du fétiche et la double suspension qui lui correspond : une partie du sujet connaît la réalité, mais suspend cette connaissance, tandis que l’autre partie se suspend à l’idéal. Désir d’observation scientifique, puis contemplation mystique. Bien plus, le processus de dénégation masochiste va si loin qu’il porte sur le plaisir sexuel en tant que tel : retardé au maximum, le plaisir est frappé d’une dénégation qui permet au masochiste, au moment même où il l’éprouve, d’en dénier la réalité pour s’identifier lui-même à « l’homme nouveau sans sexualité ».

Dans les romans de Masoch, tout culmine dans le suspens. Il n’est pas exagéré de dire que c‘est Masoch qui introduit dans le roman l’art du suspens comme ressort romanesque à l’état pur : non seulement parce que les rites masochistes de supplice et de souffrance impliquent de véritables suspensions physiques (le héros est accroché, crucifié, suspendu). Mais parce que la femme-bourreau prend des poses figées qui l’identifient à une statue, à un portrait ou à une photo. Parce qu’elle suspend le geste d’abattre le fouet ou d’entrouvrir ses fourrures. Parce qu’elle se réfléchit dans un miroir qui arrête sa pose. Nous verrons que ces scènes « photographiques », ces images réfléchies et arrêtées, ont la plus grande importance d’un double point de vue, celui du masochisme en général, celui de l’art de Masoch en particulier. Elles forment un des apports créateurs de Masoch au roman. C’est aussi dans une sorte de cascade figée que les mêmes scènes, chez Masoch, sont reprises sur des plans différents : ainsi dans La Vénus, où la grande scène de la femme-bourreau est rêvée, jouée, mise en action sérieusement, répartie et déplacée dans des personnages divers. Le suspens esthétique et dramatique chez Masoch s’oppose à la réitération mécanique et accumulatrice telle qu’elle apparaît chez Sade. Et l’on remarquera en effet que l’art du suspens nous met toujours du côté de la victime, nous force à nous identifier à la victime, tandis que l’accumulation et la précipitation dans la répétition nous force plutôt à passer du côté des bourreaux, à nous identifier au bourreau sadique. La répétition a donc dans le sadisme et dans le masochisme deux formes tout à fait différentes suivant qu’elle trouve son sens dans l’accélération et la condensation sadiques, ou dans le « figement » et le suspens masochistes. Ceci suffit à expliquer l’absence des descriptions obscènes chez Masoch. La fonction descriptive subsiste, mais toute obscénité s’en trouve déniée et suspendue, toutes les descriptions sont comme déplacées, de l’objet lui-même au fétiche, d’une partie de l’objet à tel autre, d’une partie du sujet à telle autre. Seule subsiste une pesante, une étrange atmosphère, comme un parfum trop lourd, qui s’étale dans le suspens, et qui résiste à tous les déplacements. De Masoch, contrairement à Sade, il faut dire qu’on n’a jamais été aussi loin, avec autant de décence. Tel est l’autre aspect de la création romanesque de Masoch : un roman d’atmosphère, un art de suggestion. Les décors de Sade, les châteaux sadiques sont sous les lois brutales de l’ombre et de la lumière, qui accélèrent les gestes de leurs habitants cruels. Mais les décors de Masoch, leurs lourdes tentures, leur encombrement intime, boudoirs et penderies, font régner un clair-obscur d’où se détachent seulement des gestes et des souffrances en suspens. 

Le fétichiste, selon Freud, élirait comme fétiche le dernier objet qu’il a vu, enfant, avant de s’apercevoir de l’absence (la chaussure, par exemple, pour un regard qui remonte à partir du pied) de pénis ; et le retour à cet objet, à ce point de départ, lui permettrait de maintenir en droit l’existence de l’organe contesté. Le fétiche ne serait donc nullement un symbole, mais comme un plan fixe et figé, une image arrêtée, une photo à laquelle on reviendrait toujours pour conjurer les suites fâcheuses du mouvement, les découvertes fâcheuses d’une exploration : il représenterait le dernier moment où l’on pouvait encore croire… Il apparaît en ce sens que le fétichisme est d’abord dénégation (non, la femme ne manque pas de pénis) ; en second lieu, neutralisation défensive (car, contrairement à ce qui se passerait dans une négation, la connaissance de la situation réelle subsiste, mais est en quelque sorte suspendue, neutralisée) ; en troisième lieu, neutralisation protectrice, idéalisante (car, de son côté, la croyance à un phallus féminin s’éprouve elle-même comme faisant valoir les droits de l’idéal contre le réel, se neutralise ou se suspend dans l’idéal, pour mieux annuler les atteintes que la connaissance de la réalité pourrait lui porter). «   

(Texte proposé par Hervé Pache) in Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, minuit, 1967 

Episode 12, Les synthèses conjonctives

29 août 2008

1) Les machines célibataires

Si les synthèses connectives sont du « ou bien » et du « et puis », si les synthèses disjonctives déclinent le « soit…soit » inclusif, les synthèses conjonctives, elles, expriment du « c’est donc ». Comme dans un raisonnement à trois propositions où la dernière conclue les deux autres, la synthèse conjonctive est l’opération de réconciliation des deux synthèses précédentes (connective et disjonctive). Expliquons nous sur cette « réconciliation » : La matière (Hylè), dans la machine-organe, était produite et travaillé par connexion, coupures et passage de l’énergie d’une machine à l’autre. C’est parce que la Libido est ainsi machinée (coupée et connectée), que cette matière désirante est aussi énergie pure (Numen), capable de s’inscrire sur le corps sans organes en s’enregistrant sur sa surface, par disjonction inclusive du désir. Lors de cette deuxième synthèse, le corps sans organes est une surface lisse où se concentrent et se dispersent des intensités énergétiques, comme les ronds à la surface de l’eau au contact d’un caillou lancé par un enfant qui veut faire des ricochets. La synthèse conjonctive, elle, permet que, de ce corps sans organe où s’est enregistrée une variation d’intensité (l’écran d’épingles d’Alexeieff), émerge quelque chose. Si l’inscription sur le corps sans organes est une puissance, la synthèse conjonctive permet qu’en sorte une individualité, un sujet : « le sujet est produit comme un reste, à côté des machines désirantes, (…) il se confond lui-même avec cette troisième machine productrice et la réconciliation résiduelle qu’elle opère : synthèse conjonctive de consommation sous la forme émerveillée d’un “C’était donc ça !” »[1].

Deleuze & Guattari nomment ces machines qui produisent le désir selon ce dernier procès conjonctif, les machines célibataires, allusion à M. Carrouges. Ils prennent l’exemple de la machine de La colonie pénitentiaire de Kafka, de l’Eve future de Villiers, de la Mariée mise à nue… de Duchamp, etc.[2] Elles semblent en effet tenir des machines-organes (que Deleuze & Guattari appellent aussi machines paranoïaque en ce sens qu’elles organisent, avec une logique interne indiscutable et rigide, des connexions méthodiques et inébranlables entre des éléments qui doivent avoir une place particulière) et des machines d’enregistrement (qu’ils appellent aussi machines miraculantes de par leur activité productive d’inscription, comme un miracle peut inscrire la volonté de Dieu — Numen — sur les corps, par exemple sous forme de stigmate) mais sont aussi un autre type de machine. Dans A la colonie pénitentiaire un voyageur se retrouve sur une île où un officier lui fait visiter une machine : cette machine que visite le voyageur est une invention ancienne, construite par l’ancien commandant, maintenant disparu et qui est décrit comme un grand paranoïaque. Le voyageur s’étonne même que l’ancien commandant ait pu avoir autant de pouvoir : « “Etait-il donc tout en même temps. Etait-il soldat, juge, ingénieur, chimiste, dessinateur ?” “Parfaitement” dit l’officier en hochant la tête, le regard fixe et songeur ». La machine servait à exécuter les condamnés mais selon une ancienne loi dont seul ce despote était le garant et qui ne semble plus avoir cours sur la colonie pénitentiaire. Elle fonctionne donc avec des rouages, des balanciers, des herses, etc. Elle a donc les caractéristiques d’une machine-organes paranoïaque. C’est aussi une machine qui inscrit sur les corps : « “Notre verdict n’est pas sévère. Au moyen de la herse, on inscrit sur le corps du condamné le commandement qu’il a enfreint. En ce qui concerne ce condamné-là” — l’officier désigna l’homme du doigt —, “on va lui écrire sur le corps : Respecte ton supérieur !” ». Machine disjonctive d’enregistrement donc. Mais c’est aussi autre chose : la nouvelle s’ouvre sur cette phrase : « “C’est un appareil tout à fait particulier” », l’officier qui fait visiter la machine précisant que « “jusqu’à présent, il a fallu y mettre la main, mais à partir de maintenant, l‘appareil marche tout seul” ». « Comprenez-vous le fonctionnement ? La herse commence à écrire, quand elle a terminé la première inscription sur le dos de l’homme, la couche d’ouate se met à rouler et tourne lentement sur le côté pour offrir un nouvel espace à la herse. Pendant ce temps-là, les endroits à vif viennent se poser sur l’ouate, qui, grâce à sa préparation spéciale, arrête immédiatement l’écoulement du sang et les prépare à recevoir une inscription plus profonde. Les pointes que vous voyez ici sur le bord de la herse, arrachent alors l’ouate des plaies et, tandis qu’on fait à nouveau retourner le corps, l’ouate est jetée dans la fosse et la herse peut se remettre au travail. Elle continue ainsi à écrire, toujours plus profondément, douze heures durant. Pendant les six premières heures, le condamné continue à vivre à peu près comme par le passé, à ceci près qu’il souffre. Au bout de deux heures, on retire le feutre, car l’homme n’a plus la force de crier. Ici, à la tête du lit, dans cette écuelle chauffée électriquement, on met du riz, dont l’homme, quand il en a envie, peut prendre ce qu’il parvient à attraper avec sa langue. Personne ne laisse passer cette occasion. Personne, croyez-moi, et j’ai de l’expérience. C’est seulement à la sixième heure qu’il perd le goût de la nourriture. J’ai coutume de me mettre à genoux à ce moment-là pour observer ce phénomène. Il est rare que l’homme avale la dernière bouchée, il se contente de la retourner dans sa bouche, puis la crache dans la fosse. Je suis obligé de me baisser, sinon je la recevrais en plein visage. Mais quelle paix s’établit alors dans l’homme, à la sixième heure ! L’esprit vient aux plus stupides. Cela commence autour des yeux, puis s’étend à l’entour. Un spectacle, qui pourrait vous amener à vous coucher vous-même sous la herse. Il ne se passe cependant rien de particulier, l’homme commence seulement à déchiffrer l’inscription, il tend les lèvres comme s’il écoutait. Vous avez vu qu’il n’est pas facile de déchiffrer l’écriture avec les yeux ; mais notre homme la déchiffre maintenant avec ses plaies. Ce n’est pas, il est vrai, un mince travail, il faut six heures pour l’accomplir. Mais à ce moment, la herse l’embroche complètement et le jette dans la fosse où il s’effondre bruyamment sur l’eau sanguinolente et sur l’ouate. La justice  a fait son œuvre ; nous n’avons plus qu’à enterrer le corps, le soldat et moi »[3]. D’abord la machinerie qui tourne le corps, éponge avec l’ouate, monte et descend la herse (connexions). Puis l’inscription proprement dite, qui s’opère sur toute la surface du corps (disjonction inclusive). Puis, enfin, il y a donc quelque chose qui émerge, « à la sixième heure », qui envahit l’homme « qui commence autour des yeux, puis s’étend à l’entour », quelque chose qui donne « l’esprit » même « aux plus stupides » et qui va finir à côté de la machine elle-même, dans la fosse (conjonction).

En somme ces machines — à l’image de celle d’A la colonie pénitentiaire — semblent faire émerger, à côté de la machine même, une pièce adjacente à cette machine, qui, alors qu’elle procède de cette machine, en est néanmoins détachée. C’est le procès d’émergence du sujet que nous évoquions plus haut et sur lequel nous allons revenir autour de la notion de Voluptas.

2) La Voluptas. ou l’émergence du sujet

Deleuze & Guattari ne donnent pas vraiment d’explications sur le terme de Voluptas qu’ils utilisent. On pensera néanmoins à l’architecture et au plus célèbre axiome de Leon Baptista Alberti, dans le cadre de la révolution culturelle du Quattrocento. « Cette axiome dicte que l’édification d’un bâtiment doit satisfaire trois registres hiérarchisés et indissociables : la nécessité (Necessitas) qui régit la construction et concerne ce que nous appelons aujourd’hui les lois de la physique appliquée ; la commodité (Commoditas) qui est la commande d’intégrer la demande des clients dans ce que nous appelons un programme et fait de l’édification une activité duelle, passant nécessairement par un dialogue ; et enfin, le plaisir esthétique (Voluptas) qui est la finalité suprême de l’édification, et qui est satisfait par l’application des règles de la beauté »[4]. Le rapport avec les trois synthèses saute aux yeux. La Necessitas des connexions (c’est–à-dire le fonctionnement soumis à une loi qui place chaque élément où il doit être et les connecte entre eux), les Commoditas des inscriptions disjonctives et l’émergence de la Voluptas, comme résidu de tout ce processus (l’expression de la beauté).

Nous avons dit que le sujet qui émergeait, et qui prenait conscience de son être dans un « c’est donc ça », était adjacent à la machine. C’est que le système que nous avons décrit, ces trois synthèses qui caractérisent les machines désirantes, « n’expriment jamais l’équilibre d’un système, mais un nombre illimité d’états stationnaires métastables par lesquels un sujet passe »[5]. Tout est une question de variations et de jeux d’intensités, et c’est à l’occasion d’une inscription sur le corps sans organes que, lors donc de cette inscription-là ou de cet enregistrement-là, l’énergie qui était Numen devient Voluptas. Cette machine désirante — machine-organe ou paranoïaque ; machine d’enregistrement ou miraculantes ; machines célibataires —, dont le modèle est, comme nous l’avons vu plus haut, l’inconscient, « a essaimé sur tout le pourtour de son cycle, un sujet apparent, résiduel, et nomade »[6].

Le sujet pour Deleuze & Guattari dans L’Anti-Œdipe, ne provient donc pas d’un manque : « Pas plus que les autres coupures, la coupure subjective ne désigne un manque, mais au contraire une partie qui revient au sujet comme part, un revenu qui revient au sujet comme reste »[7]. Il est une production positive, produit comme reste, comme résidu de la machine désirante qui, elle, continue à connecter, à inscrire en disjonctant, et, miracle ! Voluptas !, crée un sujet qui n’est pas inféodé à un manque ou un vide. Toute la beauté du « Je est un autre » prend ici sa force, est mise en lumière. Le « c’est donc » est celui du « donc je suis ». Dans la lignée du matérialisme de Descartes, Deleuze & Guattari pose un « je produis, donc je suis ».

3) Photographie

 Prendre une photographie. Il fait beau. Le sujet de la photo est en face du photographe. Il est dans la ligne de mire de l’appareil, de la machine à prendre des photos. Séquences que prend l’appareil photo, morceaux connectés les uns aux autres sur la pellicule.

Puis vient le moment du développement : bains ; produits chimiques ; lumière rouge ; gants. La feuille de papier blanche, surface d’inscription, est dans le bain.

Révélation. Teintes de gris, de noir, de blanc. Et un sujet apparaît.

Mais bien vite, le sujet devient pâle, on sent confusément qu’il va disparaître.

Dernière étape : va-t-on opérer une fixation ?

Dans cette question repose tout l’objet des machines sociales. Pourquoi décider de garder ce sujet-là, pris à ce moment-là, dans cette position-là ? Et comment faire pour le garder ainsi ?

La réponse tient en deux mots : agencements et domination.


[1] G. Deleuze et F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 24.

[2] Ibid. 

[3] F. Kafka, Un artiste de la faim, A la colonie pénitentiaire et autres récits, Paris, Editions Gallimard, coll. folio classique,1990, pp. 65-107.

[4] Encyclopaedia Universalis, art. « Architecture ».

[5] G. Deleuze et F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 26.

[6] Ibid., p. 394.

[7] Ibid., p. 49.

Episode 11, Les synthèses disjonctives d’enregistrement

25 août 2008

 1) Description : le corps sans organe comme machine d’enregistrement

Le terme d’enregistrement ne doit pas nous tromper : il s’agit toujours d’une question de production. Nous sommes encore dans le domaine des machines qui créent, fabriquent – produisent – un objet – un produit —. Nous en étions resté à la question du corps sans organe. Comment peut-il être ce tout dont nous parlions sans néanmoins être un organisme avec des organes qui ont une place spécifique qu’ils ne peuvent quitter (si le foie fait ce que fait le cœur, l’organisme meurt) ? En somme quelle rapport existe-t-il entre les machines-organes et le corps sans organes ? En d’autres mots comment est-il possible, alors que « les machines-organes ont beau s’accrocher sur le corps sans organes, [que] celui-ci n’en reste pas moins sans organes et ne redevient pas un organisme au sens habituel du mot »[1] ? Une réponse est la synthèse disjonctive. Deleuze & Guattari en donne la définition suivante : elle « désigne le système de permutations possibles entre des différences qui reviennent toujours au même, en se déplaçant, en glissant » ou  encore « des différences qui reviennent au même sans cesser d’être des différences »[2]. Le corps sans organes doit être compris comme une gigantesque surface d’enregistrement sur lequel sont inscrits, sous forme de zones intensives, l’énergie produite, le désir, non plus en tant que hylè (libido brute), mais comme Numen. Il faut insister sur ce procès d’enregistrement qui n’est qu’une inscription, qu’un marquage sur ce qui fait unité –le corps sans organes – d’éléments qui lui sont, constitutionnellement, étrangers, mais qui néanmoins en participent. La dénomination même de cette surface —« sans organe » — est explicite : cette « surface d’enregistrement » reste une surface lisse, sans aspérité, où l’énergie d’enregistrement, en s’inscrivant, modifie l’ensemble ; un peu comme l’inscription sur une bande magnétique. On pensera à A. Alexeieff et ses écrans d’épingle où la pression à tel ou tel endroit de l’écran, en soulevant les épingles  à des niveaux différents,  crée, sur toute la surface, une figure qui varie aussi en fonction de la luminosité, de l’angle de prise de vue, etc.[3]. Si, dans la synthèse connective, la règle était du « ou bien » ou du « et puis », la synthèse disjonctive est « soit … soit ». C’est-à-dire, qu’en soi, l’inscription n’est pas la matière elle-même : elle est énergie pure (nous allons y revenir dans l’opposition aristotélicienne énergie / puissance à propos du Numen). La matière produite est inscription de sa propre inscription : de briques liés les unes aux autres (« ou bien », « et puis »), connectées les unes aux autres, on passe à un système disjonctif, en ce sens que les éléments liés sont disjoint ; le paradoxe apparent — de lier des éléments entre eux en les disjoignant — disparaît si ces éléments sont puissance pure, s’il ne sont qu’énergie d’enregistrement sur une gigantesque surface qui ne les précède pas, mais qui existe justement par ces multiples inscriptions. Il faut arriver à penser qu’il n’est pas question de temps ; les choses ne se passent pas avant, après ou pendant. Il existe d’ailleurs, dans L’Anti-Œdipe, une distinction supplémentaire qui est faite à propos des synthèses disjonctives (dite d’enregistrement, nous venons de voir pourquoi) : la notion de synthèse disjonctive inclusive ou exclusive. Les synthèses disjonctives, dans les machines désirantes — au « niveau » moléculaire —, sont inclusives : synthèse disjonctive d’enregistrement inclusive donc. Par inclusif, il faut entendre une possibilité d’inscription illimitée : les zones d’enregistrement sur la surface du corps sans organes peuvent inclure d’autres zones d’enregistrement, et d’autres encore. Une même intensité d’enregistrement sera soit « homme » soit « chien » soit « table » soit « enfant » soit « dieu » etc. Un usage exclusif (comme nous le verrons dans un paralogisme propre à la psychanalyse que nous développerons, à propos des machines sociales, sur les usages illégitimes des synthèses), assignera à une inscription une place prédéterminée qui sera un choix exclusif entre plusieurs éléments ; en somme, cet usage exclusif enlève la potentialité infinie de l’inscription inclusive où tout, potentiellement, peut s’inscrire. Dans l’Œdipe par exemple, qui est l’exemple paradigmatique de cet usage exclusif des synthèses, la place assignée aux individus sera soit « homme » soit « femme », et c’est tout. Au lieu des n sexes « non humain » dont parlait Marx, l’exclusion consiste à passer à 2 sexes. S’il s’agit toujours, dans le cas de l’usage exclusif des synthèses disjonctives, de puissance d’enregistrement, toute la potentialité pure et infinie qu’elle permet l’inclusion est ici éliminée. Nous pourrions utiliser le terme de codage à propos de ces enregistrements inclusifs (les zones intensives d’inscriptions énergétiques pourraient être assimilées à des codes sur le corps sans organes). Mais nous verrons, lorsque nous envisagerons les machines sociales, que les codes impliquent plusieurs caractéristiques ici non présentes[4]. Ces inscriptions ne sont en fait pas vraiment des codes, justement parce qu’il s’agit de « disjonction incluses où tout est possible ». Ces inscriptions sont « des points de nature quelconque, figures machiniques abstraites qui jouent librement sur le corps sans organes et ne forment encore aucune configuration structurée (…) nous devons concevoir une machine qui est telle par ses propriétés fonctionnelles, mais non par sa structure »[5]. Le corps sans organes n’est pas une structure où des pièces, même disjointes, en formeraient les briques, mais  simplement une surface qui est l’inscription d’une même énergie, une énergie d’enregistrement ou  Numen. C’est le système inclusif qui permet cela. L’exclusion, quant à elle, crée des codes, repérables par exemple sous un Signifiant-maître, au sein d’une structure, mais nous y reviendrons.

2) L’énergie d’enregistrement : Numen

Rappelons tout d’abord que cette énergie d’enregistrement  est toujours du désir.

On peut comprendre la différence telle que l’entend Aristote entre l’acte (Energeia, energeia) et la puissance (Duhamiz, dunamis) ainsi : « une puissance est ainsi une capacité de devenir autre, c’est-à-dire d’être déjà de soi-même, par avance, porteur en quelque manière d’une détermination que l’on ne possède pourtant pas effectivement »[6]. A la différence de l’acte qu’Aristote lie à l’essence (ousia, ousia) — l’expansion d’une chose en acte, c’est-à-dire dans son actualisation hic et nunc, dans son effectivité ou encore dans toute sa déterminité —, le corps sans organe évoque le duo puissance (dunamis) / matière (hylè)[7].

Numen serait le substantif d’un verbe signifiant «manifester sa volonté par un signe de tête». Le mot est, dans la Rome antique, toujours appliqué à la manifestation d’une volonté divine et exprime la puissance propre d’un dieu — l’opposé étant le signum qui désigne la manifestation sensible par laquelle cette volonté se fait connaître (vol des oiseaux, prodiges, etc.). Le Numen qualifie abstraitement l’exercice tout-puissant de cette volonté[8]. Ce qui ne veut pas dire que le Numen est l’exercice des puissances animistes. En latin, Numen  n’est jamais employé absolument, mais toujours en rapport avec l’action d’un dieu: on parle du Numen  de Jupiter ou de Junon, à la rigueur du Numen  divin en général. En somme le mot apparaît dans son usage comme notant un attribut déterminant de tout personnage divin. Il est la volonté pure d’une instance divine repérée comme telle.

Ces deux brèves situations (machine grecque, machine romaine) permettent de comprendre pourquoi Deleuze & Guattari appellent Numen cette énergie d’enregistrement. Parce qu’elle n’est qu’une puissance issue de la matière désirante originellement produite par les machines désirantes, elle peut être considérée comme étant la « volonté » du corps sans organe. Non pas un signe (au sens linguistique, comme on parle des « formations de l’inconscient »), mais une expression même de ce corps sans organe. Volonté est ici utilisé à dessein, afin de comprendre comment il peut y avoir une direction qui s’applique au désir (son Numen). « Mais pourquoi appeler divine, ou Numen, la nouvelle forme d’énergie malgré tous les équivoques soulevées par un problème de l’inconscient qui n’est religieux qu’en apparence ? Le corps sans organes n’est pas Dieu, bien au contraire. Mais divine est l’énergie qui le parcourt, quand il attire toute la production et lui sert de surface enchantée miraculante, l’inscrivant dans toutes ses disjonctions »[9].

Si ordre il y a, dans cette « machine miraculante » comme l’appellent parfois Deleuze & Guattari, il s’agit d’un ordre intensif ; et les différentes zones d’enregistrement, comme autant de zones de pression (ou de dépression) d’intensités brutes, font du corps sans organe « un œuf, traversé d’axes, bandé de zones, localisé d’aires ou de champs, mesuré de gradients, parcouru de potentiels, marqué de seuils »[10]. L’inconscient est un corps sans organe. On comprend que, dans cette vision de l’inconscient, il ne s’agit pas d’une structure mais d’une surface d’intensité. Et si l’on veut parler de l’inconscient en terme de  chaîne signifiante — pour faire le rapprochement avec la théorie lacanienne de l’inconscient structuré comme un langage —, on insistera avec Deleuze & Guattari sur le fait que cette « chaîne signifiante de l’inconscient, Numen, ne sert pas à découvrir ni à déchiffrer des codes du désir, mais au contraire à faire passer des flux de désir absolument décodés, Libido, et à trouver dans le désir ce qui brouille tous les codes et défait toutes les terres ».

Car si, pour Lacan, à la lumière de cet inconscient, le seul sujet pensable a est un sujet barré à lui-même (« le sujet est précisément l’instance qui suit la place vide : comme le dit Lacan, il est moins sujet qu’assujetti — assujetti à la case vide, assujetti au phallus et à ses déplacements »[11] —), dans ce corps sans organe, surface traversé par les flux du Numen, le sujet va au contraire émerger de façon positive : c’est l’objet de la troisième et dernière synthèse, la synthèse conjonctive.


[1] Ibid., p. 22.

[2] Ibid., p. 18 & p. 82.

[3] G. Bendazzi, Alexieieff, Paris, Dreamland Editeurs, 2001.

[4] Cf. p.42.

[5] G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 393.

[6] J. Bernhardt, Aristote, in. F. Châtelet, Histoire de la philosophie Tome I, Paris, Hachette Littératures coll. Pluriels, 2000, p. 159.

[7] Aristote, La Métaphysique Tome I, & II, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1953. Pour un résumé de cette question de la puissance et de l’acte cf. livre G 1007b 29 (Tome I, pp.209-210, note 3) et surtout tout le livre Q (Tome II, pp. 453-526)

[8] Encyclopaedia Universalis, article « Religion romaine ».

[9] G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 19.

[10] Ibid., p. 100

[11] G. Deleuze, A quoi reconnaît-on le structuralisme ?, op. cit., p. 331.

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