Episode 2, il n’y a pas de finalité du désir. Désirer, c’est construire un agencement

5 juin 2008

Le feuilleton de Stéphane Nadaud (son mémoire proposé par fragments).

« Avant L’Anti-Œdipe, le sens commun et même philosophique entendait le désir comme désir de quelque chose ou de quelqu’un. En somme dans cette conception traditionnelle, le désir a un but et une finalité ; et il n’est désir que par rapport à un objet. Il n’y a de désir que de désir de quelque chose. (…) On retrouve la finalité de la notion de désir dans la théorie psychanalytique (désir entendu comme souhait — Wunsh — ou comme concupiscence — Begierde ou Lust —), au moins tel que Freud l’utilise lorsqu’il parle « d’accomplissement du désir ». Lacan, quant à lui, distingue profondément le désir du besoin ou de la demande, et le situe à une place essentielle dans sa théorie psychanalytique, en ne le subordonnant pas à un accomplissement dans le Réel : il n’existe qu’en relation avec le fantasme et ne s’adresse pas à l’inconscient de l’autre dans une demande . Autrement dit, pour Lacan, le désir ne vient pas buter sur une réalité qui fonderait son existence en lui assurant une finalité ; il est réel en lui-même. C’est dans cette dernière lignée non finaliste que Deleuze & Guattari développent le concept de désir : il n’est pas question de finalité du désir ; en tout cas pas en terme d’objet. Si finalité il y a, elle n’est pas déterminisme, mais bien volition. « Désirer, c’est construire un agencement, construire un ensemble ; le désir c’est du constructivisme ». Le désir, en effet, agence plusieurs facteurs. D’où l’un des reproches fait à la psychanalyse par L’Anti-Œdipe qui est justement d’ignorer le multiple, de le rabattre sans cesse sur la famille (…). Au contraire, « le désir c’est toujours un collectif » . Le désir, dans sa multiplicité, se rapproche de la notion de Libido, entendue comme l’énergie psychique qui est le substrat des transformations de la pulsion sexuelle. Il est cette infinité de combinaisons possibles : dans La Recherche Du Temps Perdu, Albertine est pour le narrateur objet de désir certes, mais le désir qu’exprime le narrateur ne s’arrête pas à la finalité d’objet que serait Albertine ; il est l’agencement d’un corps de femme, d’une tenue de tennisman sur la plage de Balbec, des paysages d’Elstir, de la sonate de Vinteuil, du souvenir d’enfant d’une étreinte saphique. C’est dans cette conception économique que le désir peut être entendu comme le produit de l’inconscient et du socius. Le désir est un flux produit « brut » par l’inconscient et le socius (libido/production) et qui, en tant que désir, correspond à des agencements particuliers.

Episode 1, Foucault et Deleuze-Guattari, la reconnaissance d’une cause commune

24 mai 2008

Stéphane Nadaud a eu la gentillesse d’offrir une partie de son travail sur Deleuze-Guattari et Foucault en libre accès au blog. Il sera découpé en fragments, remanié pour être proposé par épisodes.

Voici le premier épisode d’un feuilleton philosophique qui permettra d’analyser de manière fine le travail de Deleuze-Guattari en parallèle à celui de Foucault dans les années 70.  

Extraits de l’introduction du mémoire de maîtrise (03/11/2002) de Stéphane Nadaud (Jury : Daniel Bensaïd, Alain Brossat) : Désir, Corps & Pouvoir : Agencement, Exercice d’une Domination, et Subversion, Autour des travaux, dans les années soixante-dix, De Gilles Deleuze & Félix Guattari, Et de Michel Foucault

« (…) « de toute façon, je ne saurais mesurer par des références ou des citations ce que ce livre doit à G. Deleuze et au travail qu’il a fait avec F. Guattari » , M. Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975″

 » (…) « Deleuze & Guattari  ont essayé de montrer que le triangle œdipien père-mère-fils ne révèle pas une vérité atemporelle, ni une vérité profondément historique de notre désir. Ils ont essayé de montrer que ce fameux triangle œdipien constitue, pour les analystes qui le manipulent à l’intérieur de la cure, une certaine façon de contenir le désir, d’assurer que le désir ne viennent pas s’investir, se répandre dans le monde qui nous entoure, dans le monde historique, que le désir reste à l’intérieur de la famille et se déroule comme un petit drame presque bourgeois entre le père, la mère et le fils. Œdipe ne serait donc pas une vérité de la nature, mais un instrument de limitation et de contrainte que les psychanalystes, depuis Freud, utilisent pour contenir le désir et le faire entrer dans une structure familiale définie par notre société à un moment déterminé. En d’autres termes, Œdipe, selon Deleuze & Guattari, ce n’est pas le contenu secret de notre inconscient, mais la forme de contrainte que la psychanalyse essaie d’imposer, dans la cure, à notre désir et à notre inconscient. Œdipe est un instrument de pouvoir, est une certaine manière par laquelle le pouvoir médical et psychanalytique s’exerce sur le désir et l’inconscient. J’avoue qu’un problème comme celui-là m’attire beaucoup et que moi aussi je me sens tenté de rechercher, derrière ce qu’on prétend qu’est l’histoire d’Œdipe, quelque chose qui a à faire non pas avec l’histoire indéfinie, toujours recommencée, de notre désir et de notre inconscient, mais avec l’histoire d’un pouvoir, un pouvoir politique ». M. Foucault, La vérité et les formes juridiques in « Dits et écrits I 1954-1976 

C’est en partant de ces remarques qu’on pourrait rapprocher la démarche de Foucault de celle de Deleuze & Guattari. Il n’y a pas, dans le travail de Foucault, de réelle systématisation au sens de L’Anti-Œdipe, mais il est possible de repérer une période importante de ses travaux où « un problème comme celui-là [l’]attire beaucoup et [où lui] aussi [se] sent tenté de rechercher (…) quelque chose ». On peut dire que le travail de Foucault, dans les années soixante-dix, s’axe sur la question du pouvoir et de l’agencement des corps : le corps est pris dans un maillage complexe, le pouvoir, qu’il définit comme une stratégie particulière qui ne serait pas uniquement l’apanage des puissants (de ceux qui, dans le langage courant, « ont le pouvoir ») mais qui parcourt tous les rapports humains dans une société donnée. L’agencement des corps nécessaire à la cohésion d’une société donnée, et à tout exercice d’une domination en son sein, est variable en fonction justement du type de corps social dans lequel on se trouve : la société monarchique du XVIIe siècle pose la souveraineté comme règle : la loi ordonne les corps des sujets sous celui du roi. Le contrat qui tend à s’imposer au XVIIIe siècle, continue cet ordre de la souveraineté, mais la fait glisser du corps du roi à celui du peuple. C’est la société disciplinaire qui va, dans le tournant du XVIIIe et du XIXe siècles, effectuer un changement radical en ordonnant les individus, en les dressant et en les classant. La société de contrôle, contemporaine de l’essor du capitalisme, exerce quant à elle un bio-pouvoir, c’est-à-dire un pouvoir sur la vie. Foucault parle d’un contrôle biopolitique des populations.
Ce n’est qu’à l’issue de cette analyse que pourra alors être envisagée la façon dont Deleuze & Guattari, ainsi que Foucault, forgent des armes pouvant servir, sinon à renverser l’ordre ainsi établi, du moins à le remettre en question. Nous verrons ainsi, qu’autour de deux propositions, la schizoanalyse pour Gilles Deleuze & Félix Guattari, et la généalogie pour Michel Foucault, toute l’action politique ne sera pas tant dans le fait d’ôter un masque, celui de l’ordre se cachant derrière son immanence, que de détruire tous les masques. Nous somme convaincus qu’en vérité il n’existe pas de pays derrière les noms, mais plutôt que ce sont les noms en eux-mêmes qui n’existent pas, et que seuls les pays existent. Nous ne chercherons donc pas ce qui se cache derrière le désir de G. Deleuze & F. Guattari, ni derrière le pouvoir tel que le conceptualise M. Foucault. C’est en eux-mêmes que ces concepts sont des pays. Nous nous efforcerons seulement de décrire ces pays — les machines diraient peut-être les auteurs de L’Anti-Œdipe —, de voir comment ça marche. »

voir également l’article de David Rabouin : Foucault et Deleuze, la reconnaissance d’une cause commune

Entretien audio avec JC Polack sur la schizoanalyse (3ème partie)

24 avril 2008

Les mardis de Chimères (19 mars 2008)

Entretien avec Jean-Claude Polack sur la schizo-analyse (3ème partie)

avec Max Dorra

également sur le site Chimères

Pour la première partie

Pour la deuxième partie

0’23: Max Dorra propose que chacun, pour commencer, pose ses questions sur la schizo-analyse. Retour sur le transfert. La question du processus schizophrénique. La schizo-analyse et la clinique. La coupure avec Lacan. Qu’est-ce qu’une interprétation asignifiante ? Rapport entre psychiatrie et politique. L’expérimentation, l’écosophie. Le différend entre Oury et Guattari. La schizo-analyse et la politique. Les neuroleptiques.

18’00: JC Polack : la schizo-analyse, comme extension de la psychanalyse, une sur-analyse. Retour sur le transfert. Le transfert chez Freud, comme déplacement d’une figure de l’enfance sur l’analyste (analyse de névrosé). A l’époque, Tausk, analysé par Freud et lui-même psychanalyste, est le premier à parler de la psychose en intitulant son article « la machine à influencer ». Freud le rejette, et Tausk va voir Hélène Deutsch pour poursuivre son analyse. Freud intervient auprès d’elle pour interrompre la cure, et Tausk se suicide. 

33’52: Pour la psychose, Tosquelles, etc, doivent réinventer complètement le dispositif où le patient est amené de force, etc. Il faut repenser le transfert. Dans un lieu de soin, les psychotiques font des dizaines de transferts simultanés. On encadre le matériel discursif. Laznik-Penot (qui a écrit « Vers la parole ») : il faut que le patient retrouve la parole pour pouvoir travailler. De même, Lacan et la forclusion du Nom du Père. Or, les gens qui travaillent avec les psychotiques dans les hôpitaux utilisent des tas d’autres choses : les activités du patient, son rapport avec les autres, son rapport à la hiérarchie, son délire socio-politique, des jeux… On s’intéresse à d’autres registres sémiotiques que celui du signifiant qui défaille. Gisela Pankow, et la structuration dynamique de l’image du corps, la phénoménologie (voir 2ème partie de l’entretien). Travail sur l’Inconscient premier de Rejet (et non l’Inconscient de Refoulement). Loup Verlet, physicien et psychanalyste (qui a écrit  « Chimères et paradoxes ») dit qu’il y a un Inconscient 1 et 2, et qu’il y en a encore 2 autres. Inconscient de Rejet : un monde des intensités, des sensations, des formes, etc. C’est un autre registre sémiotique. Les greffes de transfert. Exemple de Dolto : un enfant fait une boule, Dolto enfonce dedans un stylo, l’enfant se met enfin à réagir.

53’50: Qu’est-ce qui ne change pas avec la psychanalyse ? Le désir inconscient et la pulsion, mais vus de façon plus large qu’avec Freud. Pour Guattari, des strates d’inconscients cohabitent. Exemple d’un conducteur de voiture : strate automatique (conduire), préconscient (rêvasser), etc. La pulsion chez Lacan déborde de beaucoup celle de Freud. De même, le fantasme chez Lacan, qui a vu que c’était un montage machinique, un agencement collectif. Un Jésuite chez Lacan : « Cet homme pense exactement comme nous. Au début, il y a le Verbe ! ». Retour sur Freud, Fliess, Lacan… Stenghers, le « transfert » est devenu concept nomade.

1H06’11: Davoine (qui a écrit « La folie de Wittgenstein ») explique que dans son travail, elle est habitée par une multitude de discours. Expérimentation. JC Polack travaille avec un patient à partir d’un livre (« Le quatuor d’Alexandrie ») qui raconte la même histoire vue de 4 points de vues différents. Les rapports entre ces 4 personnes sont surdéterminés par les milieux d’où ils viennent. Max Dorra : « Tu as dit quelque chose d’important : j’étais face au patient, je ne savais pas quoi faire ! ». JCP : « exactement ! C’est l’idée d’obstacle ! »  A. Querrien « Tu as créé du commun avec le patient d’une nouvelle façon ».

1H17’07: Lecture par JCP d’un passage de séance avec une patiente psychotique enregistrée au magnétophone. Un travail à la Pankow pour remettre en place les bouts de son corps : « Tant qu’on a pas fait de géographie, on ne peut pas faire d’histoire. » Le machinique et la reconstitution de stock. JCP : « Elle m‘offre une machinerie compliquée. Va-t-on pouvoir faire avec ? Première chose à faire, rentrer là-dedans.  Mon rôle serait peut-être de construire une image totalisée du corps. Ce n’est pas encore de l’expérimentation, c’est de la parole. »

1H31’41: Question:  comment peut-on expérimenter en face à face ? JCP reçoit un père qui bat régulièrement Matthieu, son enfant psychotique. JCP propose à un pédopsychiatre pianiste, en contrôle chez lui, de travailler avec l’enfant. Matthieu a vu sept psychiatres sans succès. Un jour, Matthieu arrive trop tôt, et le pédopsychiatre est en train de jouer du piano. L’enfant montre un intérêt pour le piano. JCP dit alors au pédopsychiatre : pourquoi ne pas travailler avec lui à partir des objets de votre désir ? Le psy se lance, et Matthieu commence à entrer dans le jeu. Après plusieurs séances au piano, Matthieu voit les toiles aux murs du psy et manifeste un autre intérêt. « C’est toi qui a peint ça ? Je veux peindre ! ».  A la séance suivante, ils peignent ensemble pendant une heure. De son côté, JCP continue à voir le père de Matthieu qui écrit un roman où des gens kidnappent le juge Outreau pour le mettre en prison dans une cave. JCP et le père travaillent beaucoup sur le roman. JCP lui parle d’une pièce de théâtre : « La vie est un rêve » de Caldéron. Un vieux roi polonais a un fils fou qu’il a fait enfermer dans une tour. Or, il la besoin d’un successeur. Le précepteur qui s’occupe du fils dément imagine avec le roi un stratagème. On endort le fils, et à son réveil, il se retrouve sur le trône. En quelques minutes, il devient incontrôlable. D’où on le drogue pour l’endormir, et on le remet en cellule aussitôt. Le fils se réveille et dit alors : « J’ai fait un rêve extraordinaire » et il va se mettre à en parler pendant plusieurs semaines avec son précepteur. Au bout d’un temps, en repensant à son rêve, le fils va commencer à dire : « je ne comprends pas comment j’ai pu faire ça, on aurait pu faire autrement… ».  JCP raconte cette histoire au père de Matthieu qui l’écoute avec une grande attention. C’est à peu près à ce moment qu’il va cesser de battre Matthieu. JCP lui dira : « à partir de maintenant, je ne vous considère plus comme le père de Matthieu, mais comme son psychothérapeute, et vous êtes en contrôle avec moi ! » Le piano, la peinture, un transfert asignifiant et spatial. Transfert avec déplacement, mais non freudien car chez Freud, le transfert est temporel et non spatial ! Max Dorra : « Tu as montré comment on associait à partir de lectures dans lesquelles tu avais toi-même investi. » JCP : « Oui, c’est pour ça que ça peut marcher. » JCP : C’est un transfert d’objet partiel. C’est d’abord un monde de sensations plus que d’identification. » Ce qui est important dans une séance se mesure à son effet, et non pas à sa vérité. Dernier texte de Freud : L’interprétation construit quelque chose qui permet de continuer. La fiction est aussi importante que le dévoilement de la vérité. Ce qui compte, c’est l’effet processuel de l’interprétation. Lacan le disait aussi.

Se définir, c’est se bâtir une prison

6 avril 2008

Extraits de Raoul Vaneigem : « Se définir, c’est se bâtir une prison. Mes sympathies et mes antipathies ne me circonscrivent pas, elles éclairent les fluctuations de ma ligne de vie. », « La maladie a des milliers de noms. La santé n’en possède aucun en propre. Elle est commune, sans spécificité. Sa seule distinction honorifique, c’est d’être, selon le propos de Jules Romains, une maladie qui s’ignore. », « Etre en quête de remèdes, c’est signer un pacte avec la maladie. Il n’y a pas de médecine du bien-être, il n’y a que les médications du malheur. La survie est une longue agonie pleine d’espérances thérapeutiques et lucratives… »
 
« La science médicale examine les symptômes du patient sans se soucier de leur genèse existentielle. Elle ignore la part de complaisance et de refus qui engendre et entretient la maladie. Il en va de la médecine comme de l’enseignement de masse. Le culte de l’efficacité les jette dans l’ignorance et le mépris des cheminements individuels. Les discordances psychosomatiques, le langage du corps, la traversée du chaos émotionnel, les relations secrètes du mental et du physique, les analogies qui président aux jeux électifs du bonheur et du malheur, les frontières incertaines de la plénitude et du désert composent un univers subtil où le médecin patauge avec des godillots d’équarrisseur. La morgue de l’esprit, régnant sur le corps, perpétue la croyance morbide en une matière charnelle, vouée à la souffrance plus qu’au plaisir. Il agit par abstraction, retrait, amputation, mutilation au lieu de procéder par ajout et par exubérance, en misant sur les charmes dont la vie excelle à se fortifier… »

« Les émotions sont une nuit que seul l’éclair du vécu illumine. Nous n’avons d’autre lumière qu’en l’intelligence sensible. Du haut de l’esprit, la raison apaise ou dompte nos humeurs sans les toucher vraiment. Elle les livre telles des dépouilles pantelantes au scalpel des biologistes, des psychologues et autres spécialistes de l’économie libidinale. Elle les fige dans une représentation qui leur ôte la vitalité en leur arrachant leurs excroissances morbides. Ainsi se perpétuent les heurts et les malheurs émotionnels. Comme si les expliquer dispensait de les restituer au mouvement de la vie, à la vitalité fondamentale qui s’en empare, aux impulsions fluctuantes d’un bonheur qui les amende ! »
 
« En dépit de leur extrême diversité et des appétences contrastées qu’elles suscitent, nos excrétions – haleine, morve, pensée, phéromone, rêve, geste, création, image, nouveau-né, musique, borborygmes, urine, excréments, œuvre d’art – réclament un traitement commun, une unité méthodique qui, de la méthanisation des déjections à la découverte et à la création de soi, relève le défi de reconvertir le vieux monde en harmonisant celui qui commence à naître. »

(proposé par Hervé Pache)

Une machine désirante, un objet partiel ne représente rien

30 mars 2008

L’anti-oedipe, page 55.

« Considérons un enfant qui joue, ou, rampant, qui explore les pièces de la maison. Il contemple une prise électrique, il machine son corps, il se sert d’une jambe comme d’une rame, il entre dans la cuisine, dans le bureau, il manipule de petites autos. Il est évident que la présence des parents est constante, et  que l’enfant n’a rien sans eux. Mais ce n’est pas la question. La question est de savoir si tout ce qu’il touche est vécu comme représentant des parents. Dès sa naissance, le berceau, le sein, la tétine, les excréments sont des machines désirantes en connexion avec les parties de son corps. Il nous semble contradictoire de dire à la fois que l’enfant vit parmi les objets partiels, et que ce qu’il saisit dans les objets partiels, ce sont les personnes parentales même en morceaux. Que le sein soit prélevé sur le corps de la mère, ce n’est pas vrai en toute rigueur, car il existe comme pièce d’une machine désirante, en connexion avec la bouche, et prélevé sur un flux de lait non personnel, rare ou dense. Une machine désirante, un objet partiel ne représente rien : il n’est pas représentatif. Il est bien support de relations et distributeur d’agents ; mais ces agents ne sont pas des personnes, pas plus que ces relations ne sont intersubjectives. Ce sont des rapports de production comme tels, des agents de production et d’anti-production. Bradbury le montre bien quand il décrit la nursury comme lieu de production désirante et de fantasme de groupe, qui ne combine que des objets partiels et des agents. Le petit enfant est sans cesse en famille ; mais en famille et dès le début, il mène  immédiatement une formidable expérience non-familiale que la psychanalyse laisse échapper. »

(proposé par Hervé Pache)

Entretien audio avec Jean-Claude Polack sur la schizoanalyse (2 ème partie)

16 mars 2008

Dans le cadre des Mardis de Chimères (19 février 2008)

Lien d’origine : http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/?q=node/168

Pour la première partie

Les fichier au format mp3 sont téléchargeables via le lien précisant le minutage

***

0’10 / « Peut-on parler de schizoanalyse et politique ? » JCP décline l’offre pour repartir de la clinique. Retour sur l’opposition irrémédiable entre psychanalyse et schizoanalyse. Le dernier Lacan des nœuds borroméens et le rhizome seraient inconciliables.

7’ 44 / Lacan se dégage de la contrainte oedipienne en la déplaçant sur une autre triade (réel, imaginaire, symbolique). Très visible également chez Mélanie Klein qui trouve les objets partiels, mais rabat sur des interprétations névrotiques oedipiennes.

11’04 / Guattari et la réflexion sur la chaosmose et les machines allopoeïtiques et autopoeïtiques (la propriété d’un système à se produire lui-même, à se maintenir et à se définir lui-même) comme refus de la structure.

14’28 / La schizoanalyse se voudrait une pragmatique des modèles machiniques qui président à l’énonciation. Comment on pense ? Comment on est affecté, comment on parle, comment on imagine ? Elle s’intéresse au conscient autant qu’à l’inconscient contrairement à la psychanalyse. Pas de refus de penser avec les cognitivistes et les neurosciences.

17’30 / Question de Max Dorra : Peut-on dire les meta-modèles sont des machines outils ? JCP : pourquoi pas, car ça rejoindrait un monde spinozien. Stéphane Nadaud : comment un modèle pourrait saisir des éléments pragmatiques de la réalité sans les rabattre sur lui-même en tant que modèle ? D’où l’idée d’un modèle comme outil plutôt que comme direction de pensée.

21’56 / Même Freud avait compris qu’on pouvait diviser l’inconscient en au moins deux parties. La partie refoulée, enfouie, et l’inconscient absolu, originel où le chaos est rejeté. Cette opposition, Guattari la retrouve plus tard avec l’inconscient pathique. Ce sont plutôt certains savants et artistes qui arrivent à s’en approcher.

27’30 / Guattari s’appuie sur Stern, analyste et éthologue des nourrissons. Le nourrisson est riche de modalités de perceptions : espaces, rythmes, intensités, différences… Les protocoles permettent de montrer une capacité de discrimination sensorielle. Le soi émergent (4mois) : expérience pathique du monde intérieur et extérieur. Exemple des tétines : une forme ressentie dans la bouche correspond immédiatement à une forme vue. Le soi corporel : composer quelque chose de l’ordre du schéma corporel. Donc il existe de véritables strates d’inconscient… Le soi affectif et l’accordage : processus machinique où il apparaît que le nourrisson a de moins en moins d’autopoeïs, et doit composer dans des dualités et des groupes. La séparation de la mère… La dénonciation de l’emprise de la linguistique sur l’inconscient. Deleuze, Lacan, Différences et répétitions.

39’22 / Question de Matthieu Bellahsen : l’articulation aujourd’hui de ces deux formes d’inconscient et le retour au réel. JCP : le traitement de la psychose pose le problème d’un décalage théorique et méthodique avec la névrose. La parole n’est pas une assise suffisante pour aller y voir du côté de l’inconscient originel. Différentes formes de psychoses. Pensée du collectif, d’un agencement de moyens avec des strates, des sémiotiques de toutes natures.  Exemple à Laborde : la cuisine, c’est un collectif. Un lieu qui propose une multitude d’agencements plutôt que le seul entretien dans le bureau du psy.

49’41 / Tosquelles. Hôpital de Reus. Le recrutement des putains de Valence comme infirmières pour s’occuper des malades. Les bordels en unités de soin.

53’56 / Décentrement clinique de la psychothérapie institutionnelle. Partir de la folie elle-même. Leitmotiv : psychotiser les névrosés. Détecter la part de productivité imaginaire qui résiste au quadrillage du langage. Gisela Pankow, avec la structuration dynamique de l’image du corps, faisait un travail préalable à l’analyse : que le malade fabrique un monstre (pâte à modeler) chargé de représenter la relation fantasmatique du patient avec elle. Son but était de construire ou réparer une géographie, un espace dans lequel les strates désarticulées du corps s’agencent pour former un tout. C’est alors qu’une histoire devient possible ! Mais avant tout, il faut trouver quelque chose de plus vrai derrière la névrose ou la perversion : le noyau psychotique, c’est-à-dire le fondement sur lequel s’appuyer.

59’26 / Si le fond psychotique est accueilli dans de mauvaises conditions. Exemple du film de Sandrine Bonnaire sur sa sœur, Sabine. Elle sort de la période hospitalière en catatonie…

 1h05’20 / Florent Gabarron : Lacan traite de la psychose. Il y a un travail, une production et des lacaniens en hôpital psy. Ils névrotisent la psychose pour dégonfler le délire. Ca existe, et ils ont des concepts pour travailler !  JCP : tous les ouvrages des lacaniens sur la psychose portaient sur l’entrée dans la psychose, aucun ne décrivait une cure. Exception : Green qui n’est pas lacanien. Benedetti, Pankow, eux, parlent de la manière de s’occuper de la psychose.

1h16’46 / Anne Querrien : pour la thérapie institutionnelle, ce qui fait la différence, c’est que la psychose, ce n’est pas l’individu, mais la relation entre le milieu et l’individu. Accroche avec Mony Elkaïm. Le milieu familial est psychotique. Ce départ est fondamental. Dans Lacan, au contraire, la psychose vient de l’individu.

1h18’20 / Stéphane Nadaud : sur la schizoanalyse, il y a plusieurs façon de conceptualiser le problème qui se rejoignent et que, si on ne les détermine pas à l’avance, risquent de nous rendre fous. Sur la psychose, ce n’est pas la même chose d’utiliser le modèle de la psychose, d’utiliser la psychose comme modèle, et d’utiliser un modèle pour traiter des psychotiques. Prendre la psychose comme modèle te permet de traiter des névrosés. Le reproche aux lacaniens : le côté école, visiblement, il y a un programme. Un lacanien peut répondre à quoi sert une psychanalyse. La schizoanalyse travaille avec la question des programmes sans être un programme. Et ce qui fait la différence entre schizoanalyse et psychothérapie institutionnelle, c’est la question du modèle, notamment la question de la psychose comme modèle.
Max Dorra : Tu peux l’expliquer, ça ?
S. Nadaud : Je vais passer par la question du transfert, assez psychothérapie institutionnelle, et assez peu schizoanalytique.
A. Querrien : à l’époque, pour le peu de séances qu’on a fait de schizoanalyse dans les locaux du Cerfi, il y a eu transfert massif. On l’a reçu en pleine gueule !
JCP : il ne faut pas aller trop vite : réfléchir à ce que veut dire l’inconscient pour Guattari. 
YY : moi, je rajouterais une question. Est-ce que la psychose comme modèle peut être rapprochée de la schizophrénie comme processus (L’anti-Oedipe) ?
S. Nadaud : ben voilà. Retour sur le transfert. Ce que pointe la psychothérapie institutionnelle, c’est la névrose, quand bien même, le malade est psychotique.

1h27’12/ JCP : attention, il y a plusieurs façon de faire de psychothérapie institutionnelle. A Laborde,  on est d’abord tous lacaniens puis rupture entre Oury (lacanien) et Guattari. Les rôles d’Oury et Guattari, sorte de DRH, à Laborde. Guattari a changé le corpus : les groupes sujets/ les groupes asujettis, Sartre,  Foucault… La psychothérapie institutionnelle est un ensemble extrêmement hétérogène.
YY : il y a plusieurs façon de concevoir le transfert. Un chat sur un radiateur.
JCP : Guattari est l’ennemi radical du transfert.
S. Nadaud : quel transfert, les modalités transférentielles. Pour penser la psychose comme modèle, il y a eu un saut théorique : les termes de transfert dissocié, etc. Des pistes qui renvoient à la schizoanalyse. 
A. Querrien : les cartographies schizoanalytiques et le transfert.
JCP : Laborde. Les UTB, Unités Thérapeutiques de Base (1 médecin, 1 ou 2 moniteurs et quelques patients), le Club. Expérimentation libertaire. Comment répartir le pouvoir pour soigner la psychose. Oury : un malade a dit : les UTB, c’est pire que la famille !

1h48’46 / S. Nadaud : si l’on oppose psychanalyse et schizoanalyse, on se plante. On mettrait du côte de la psychanalyse un raffinement de plus en plus théorique du transfert chez les lacaniens pour arriver à un concept idéalisé de l’outil, tandis que la schizoanalyse refuserait de raffiner les outils. On irait tirer la psychanalyse du côté de la reterritorialisation paranoïaque, tandis qu’on tirerait la schizoanalyse du côté de la déterritorialisation. Ca serait une erreur. Or la force de l’Anti-Oedipe, c’est de penser la schizoanalyse comme la modalité où les deterritorialisations et reterritorialisations se jouent de façon agonale. D’où Guattari ne lâche pas la psychanalyse.
A. Querrien : le truc de base de la psychanalyse, c’est l’interprétation quand même !
S. Nadaud : la schizoanalyse, c’est de proposer une nouvelle modalité interprétative !
JCP/ A. Querrien : Ah non ! Guattari n’interprétait jamais. Il disait : « ça ne vous intéresserait pas d’aller planter des choux avec le jardinier ? »
YY : le terme de M. Dorra machine-outil est intéressant, car une analyse machinique secrète à chaque fois des outils différents.
M. Dorra : Vous ne parlez jamais du contre-transfert.
S. Nadaud : je reviens sur le sujet : comment penser des modalités d’interprétation, mais non pas de façon signifiante. Comment un signe va renvoyer à un autre signe ? Il s’agit toujours de penser des rapports entre des signes. La schizoanalyse se saisit d’une modalité d’interprétation asignifiante.
JCP : encore un effort pour être schizoanalyste, il faut réussir à travailler sans sémiotique.
E. Jabre : Deleuze Guattari disent : « n’interprétez jamais, expérimentez ! »
JCP : voilà ! La prochaine fois, on parle de ça, la différenciation entre expérimenter et interpréter.
M. Dorra : la question des neuroleptiques.

Le désir est une puissance

14 mars 2008

 Vincent Descombes, entretien avec Christian Descamps, extrait, 1980 (proposé par Hervé Pache)

  »C.D : Vous insistez également sur l’importance du psychanalyste Jacques Lacan. Celui-ci a fortement influencé la philosophie française.

« Son importance tient peut-être à ce qu’il a déblayé le terrain du freudo-marxisme vulgaire. Il montre clairement que ce qui importe plus que la répression sociale, c’est la notion de refoulement inconscient, beaucoup plus fondamentale. Le refoulement n’explique pas la répression, et réciproquement. Pour lui, les névroses ne se réduisent pas au champ social, à la famille… De fait, nous devons lui reconnaître d’avoir évité à la psychanalyse de sombrer dans une anthropologie naïve, et, s’il l’a fait, c’est en mettant en avant la question du langage, de ce qui fait l’être parlant. »

C.D : Après 68, une autre génération apparaît sur la scène. On y rencontre des gens comme Deleuze, Lyotard ou Klossowski. S’ils parlent du désir, ils ont aussi longuement cheminé avec Nietzsche, le philosophe de l’affirmation joyeuse.

« Ces philosophes ne reprochent pas tant aux phénoménologues de tout ramener au vécu – ou encore de se mêler de littérature, – ils leur reprochent de s’intéresser à un vécu coupable, de misère. Leur refus de la dialectique, c’est le refus des philosophies du négatif, au nom d’une philosophie affirmative. En fait – aussi divers soient-ils les uns des autres – ils rejettent les philosophies du rachat. » 

C.D : Ces penseurs refusent donc les odyssées rédemptrices, les philosophies classiques qui prétendaient détenir les clés des chemins de l’émancipation.

« Le désir qui apparaît ici est une notion qui ne relève plus du manque, mais qui indique que l’existence est puissance. Leur notion du désir ne relève plus de l’absence ou de la recherche de paradis passés ou futurs. Pour eux, le désir est une puissance, une richesse vitale. Paradoxalement, leur désir est même ce qui s’oppose au manque. On voit bien cela dans L’anti-Œdipe, car après quelques coups de chapeau à Marx et à Freud, ce livre déplace complètement les questions de ces auteurs. Il s’agit en fait de se débarrasser non seulement de la conscience, mais de la mauvaise conscience et de la faute. Je crois en effet que le fait d’être passé par Nietzsche a permis d’arracher le marxisme aux subordinations religieuses. »  « 

Lettre de Gilles Deleuze à Félix Guattari

9 mars 2008

Lettre de Gilles Deleuze à Félix Guattari, 
Paris, 16 juillet 1969 , 
lue par François Dosse.

Les formes de la psychose ne passent pas par une triangulation oedipienne, en tout cas pas forcément et pas de la manière qu’on dit. C’est ça l’essentiel d’abord, il me semble. On sort mal du familialisme de la psychanalyse de papa-maman. (mon texte que vous avez lu en reste absolument tributaire) Il s’agit donc de montrer comment, dans la psychose par exemple, les mécanismes socio-économiques sont capables de porter à cru sur l’inconscient. Ca ne voudrait pas dire évidemment qu’ils portent …………. ainsi la plue-value/taux de profit… Ca voudrait dire quelque chose de beaucoup plus compliqué que vous abordiez une autre fois, lorsque vous disiez que les fous ne font pas simplement de la cosmogonie mais aussi de l’économie politique, ou lorsque vous envisagiez avec Muyard un rapport entre une crise capitaliste et une crise schizophrénique. 
De la machine et de l’anti-production, ça ne veut pas dire non plus que la triangulation oedipienne ou une structure de ce genre compliqué n’intervienne pas, mais si je vous ai bien compris, elle interviendrait plutôt au niveau des conclusions et pas des prémices sur le mode d’un « c’est donc ton père ! », « c’est donc ta mère ! » comme si les positions parentales étaient déterminées comme résultat de mécanismes d’une autre nature et encore résultat partiel… Vous sembliez même aller plus loin et appliquer cela même à la mort quant vous disiez que le problème schizophrénique, c’était pas du tout immédiatement de la mort. Ce qui est en question dans tout ça, c’est toujours la famille comme médiation inconsciente généralisée. C’est cela même qu’il faut critiquer, parce que c’est ça qui empêche de poser le vrai problème. (même quand la famille est dénoncée comme …) La direction que vous ouvrez me paraît très riche pour la raison suivante : on se fait une image morale de l’inconscient, soit pour dire que l’inconscient est immoral, criminel, etc, même si l’on ajoute que c’est très bien comme ça, soit pour dire que la morale est inconsciente, surmoi, Loi, répression ?

J’avais dit une fois à Muyard que l’inconscient n’était pas religieux, n’avait ni Loi, ni transgression et que c’était des conneries. Muyard m’avait répondu que j’exagérai, que la Loi et la transgression telle qu’elle ressort de Lacan, n’ont rien à voir avec tout ça. Il avait sûrement raison, mais ça ne fait rien. C’est que la théorie du surmoi, toute théorie de la culpabilité me parait fausse.

(Texte proposé par Hervé Pache) 

Gilles Deleuze, Felix Guattari, l’avant-garde sans oedipe ni morale avec François Dosse

2 mars 2008

Sur France Culture, dans Questions d’éthique, par Monique Canto-Sperber.

Retour sur l’anti-oedipe, livre d’éthique pour notre temps. 

http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/ethique/index.php

Joie des synthèses disjonctives,tristesse du transitivisme

21 février 2008

Un article d’Hervé Pache

 « On pourrait supposer un anti-Dieu, principe du syllogisme disjonctif, mais avec quelque chose de diabolique, un usage inclusif et non limitatif. Un dieu qui dit à chaque branche : c’est moi-là, et là, c’est moi aussi.»
Gilles Deleuze, Vincennes, 15/12/70

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Sort exécuté par Artaud à Ville-Evrard

Avec le schizo, le mot sort de sa bogue symbolique, prompt à un devenir matière. Il n’est plus moyen de représentation, pitoyable instrument de désignation et d’identification pour autrui. Il en est de la bouche du schizophrène comme d’un four à briques : hétérogenèse et architectonique. Le mot s’y fait corps comme on nous dit du verbe fondateur qu’il se fit chair, non plus mince territorialité de vignette mais volume exponentiel dans un espace tourmenté – le dernier Turner -, fractale identifiant sens et prolifération (l’événement) ; ligne proprement « chaosmique » de Félix, ritournelle toute d’expansion  comme pattern déterritorialisé. L’agencement des mots durcis convoque au réel de Cités improbables: tout un monde « désenveloppé » ou s’agitent intenses les noms de l’Histoire. Bien peu de choses en vérité que ces mots aérobies. Leur genèse tapisse l’œuf plein, autant de bandes sur le corps sans organes. La vrai prolifération, c’est précisément ce qui n’est pas dit ; sensations multipliées, démultipliées… anneaux vibratiles qui cerclent l’être au monde et déterminent le plan d’immanence. Il n’y a plus d’identité, plus aucune prégnance des codes. Il n’y a plus rien à dire. C’est le désert. Désert mais pas vacuité. La vie n’y a jamais été si présente, « vie  injustifiable car elle n’a pas à être justifiée » (Gilles Deleuze). On dirait un royaume et qui n’en est pas un. Un royaume comme un planisphère dans un capuchon de fou. Fou, le maître des synthèses disjonctives : Homo Natura, Homo Historia… fou, l’homme générique « en position de terminal (…)  dont l’intériorité s’instaure au carrefour de multiples composantes relativement autonomes les unes par rapport aux autres et, le cas échéant, franchement discordantes » (Félix Guattari). A la suite de Carl Wernicke, il semble que les psychiatres appelèrent cela « transitivisme », terme désignant dans leur ensemble « les processus dans lesquels s’altère ou disparaît la distinction entre le corps et l’espace ambiant, entre la pensée personnelle et celle d’autrui, entre le moi et le monde extérieur. (…)Le transitivisme, c’est d’abord la perte, la régression de la distinction entre ce qui est intérieur à l’individu et ce qui lui est extérieur, c’est la perméabilité et finalement l’effacement de la limite entre ces deux domaines, c’est aussi et secondairement la perte de l’espace vécu, dans son organisation et dans sa structure ; dès lors les notions de direction centripète et centrifuge perdent leurs assises et sont confondues. Ce qui disparaît ainsi avait été laborieusement édifié au cours du développement, mais cette conquête avait été décisive pour la construction de la personnalité dont elle était devenue une donnée essentielle. La clinique exprime cette mutilation en une grande variété de symptômes : le malade situe dans son corps un objet extérieur ; ses organes se transforment et comme leurs limites subissent la même effraction que celles du corps, ils communiquent les uns avec les autres sans considération pour les réalités anatomiques ; les mouvements apparaissent ordonnés du dehors (sentiment d’action extérieure, d’influence) tandis que le sujet éprouve comme venant de lui les actions ou les sentiments des autres ; toutes choses paraissent participer les unes des autres et le sujet est tantôt entraîné dans un chaos vertigineux où toutes les forces du monde le pénètrent et le traversent douloureusement, tantôt promu au rôle de moteur et d’ordonnateur de cet univers mouvant qu’il ressent comme une extension indéfinie de lui-même.* » (…)
 Ce qui, invariablement caractérise la pensée Deleuze/Guattari, c’est la joie. Joie proprement bouleversante et spinoziste, « follement » courageuse, inversée et d’aversion pour la doxa. L’Anti-Œdipe accuse et récuse le point de vue de la santé sur la maladie tout en acceptant  « la réalité » du fait psycho-pathologique :
« Il pensait que ce devait être un sentiment d’une infinie béatitude que d’être touché par la vie profonde de toute forme, d’avoir une âme pour les pierres, les métaux, l’eau et les plantes, d’accueillir en soi tous les objets de la nature, rêveusement, comme les fleurs absorbent l’air avec la croissance et la décroissance de la lune. » Etre une machine chlorophyllique, ou de photosynthèse, au moins glisser son corps comme une pièce dans de pareilles machines. Lenz s’est mis avant la distinction homme-nature, avant tous les repérages que cette distinction conditionne. Il ne vit pas la nature comme nature, mais comme processus de production. Il n’y a plus ni homme ni nature, mais uniquement processus qui produit l’un dans l’autre et couple les machines. Partout des machines productrices ou désirantes, les machines schizophrènes, toute la vie générique : moi et non-moi, extérieur et intérieur ne veulent plus rien dire.»
*Article de J.-M. Sutter ; in « manuel alphabétique de psychiatrie » sous la direction d’A. Porot, P.U.F.,1964.

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